Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 8: The Echo Sonar
L’eau avait la couleur de l’encre et la température d’un cadavre. Owen s’immobilisa à quarante centimètres sous la surface, le sonar latéral serré contre sa poitrine, et écouta.
Rien.
Pas le moindre grondement. Pas ce frémissement sourd qui avait fait vibrer ses os la veille, quand sa paume avait heurté la porte gravée. La masse enfouie sous la vase, là-bas, était silencieuse. Comme si elle attendait.
Il inspira par le détendeur, vérifia la pression, puis plongea.
Le faisceau de sa lampe frontale tranchait une purée de particules en suspension. Il garda le cap nord, longea la crête de roseaux qui masquait son entrée depuis la berge, et ne laissa derrière lui qu’un filet de bulles remontant vers le ciel gris de l’aube. Le conseil avait posé ses repères côté sud. Il connaissait ce lac par cœur, mieux que le cadastre local.
Il fallait cartographier. Pas chercher. Pas toucher.
Le sonar dans sa main droite émettait une portée de quatre-vingts mètres, et il le balança lentement, méthodiquement, comme on passe un détecteur de métaux sur le sol d’un champ de bataille. La pente descendait doucement, six mètres, huit, puis plongeait à onze là où le lit formait une cuvette naturelle. Les premières structures apparurent sur l’écran compact de son poignet : des lignes nettes, presque droites, qui ne ressemblaient à rien de géologique.
Les murs.
Il les suivit sur vingt mètres, puis trente. Le plan était plus étendu que ce qu’il avait sondé la première nuit. Ce n’était pas une tour effondrée, ni un simple avant-poste. C’était une fortification complète, avec ce qui ressemblait à un bastion d’angle et une série de pièces rectangulaires disposées en équerre. Le tracé était trop régulier pour être de la roche naturelle. Trop ancien pour être médiéval.
Mais la morphologie ne correspondait à rien de connu. Pas de douves, pas de rempart externe. Le site était enterré sous trois mètres de sédiments, comme si quelqu’un l’avait délibérément scellé.
Owen dépassa l’angle du bastion et l’écran vibra.
Une anomalie.
Au nord-est, là où le plan annonçait une série de petites cellules régulières, le sonar affichait un bloc massif, presque carré, aux limites si nettes qu’elles semblaient synthétiques. Une chambre. Dix mètres sur douze. Mais elle n’apparaissait pas sur ses relevés précédents. La nuit dernière, cet endroit n’était que de la vase uniforme.
Il poussa plus loin, remonta légèrement pour réduire l’angle mort, et relança un balayage.
La chambre était toujours là. Seulement, cette fois, elle semblait… double.
Le sonar renvoyait deux signatures superposées : une première enveloppe de pierre, épaisse, fissurée par endroits, et à l’intérieur, une seconde structure plus dense, presque cubique, qui absorbait le signal au lieu de le réfléchir. Les bords étaient étonnamment lisses. Pas un angle vif, mais des arêtes usées par des siècles d’eau et de pression.
Un coffre dans un coffre.
Owen coupa son propulseur et plana au-dessus du site, bras écartés. Sa lampe balayait la vase sans rien révéler. La structure était entièrement enfouie sous la sédimentation ; même avec ses mains, il aurait creusé pendant des heures avant d’atteindre la première pierre.
Mais ce n’est pas la profondeur qui le fit frissonner.
C’était l’intention.
Une chambre scellée dans un fort enterré, volontairement masquée par un apport de sédiments – une couche uniforme, épaisse, qui ne était pas naturelle. Les dépôts de lac se font par strates, irrégulièrement, au gré des crues et des courants. Là, le lit était plat. Lissé. Quelqu’un avait nivelé le site après l’avoir enseveli. Quelqu’un qui voulait que personne ne trouve ce fort, et surtout pas cette chambre.
Le torque vibra contre sa poitrine.
Owen fit surface d’un geste brusque, retira le détendeur et inspira l’air froid du matin. Il nagea vers la rive, remonta la pente vaseuse les mains enfoncées dans la boue, et s’assit sur une souche, le sonar trempé sur ses genoux.
Sa veste humide collait à ses épaules. Il sortit le torque de son sac, le fit tourner lentement entre ses doigts. Les engravures microscopiques luisaient à peine sous la lumière pâle. Trois portes. Le rêve de la Dame Blanche. Il comprenait maintenant : la porte qu’il avait touchée la veille n’était pas l’entrée principale. C’était une issue de secours. La vraie entrée était ailleurs – et elle faisait douze mètres de long.
« Tu as trouvé la boîte, hein ? »
Owen sursauta. Son cœur fit un bond désordonné.
Meredith se tenait à six mètres derrière lui, bottes enfoncées dans la vase, les bras croisés sur une parka encore zippée. Ses cheveux blonds étaient mouillés, comme si elle avait couru depuis le village sous une averse récente. Mais ses yeux n’étaient pas endormis. Ils étaient fixes, posés sur le torque dans sa main.
« Comment tu sais où j’étais ? » demanda Owen.
« Tu as fait du bruit en sortant de ta caravane. J’ai entendu la porte du coffre. Et tu n’es pas très discret, Owen. Ton silence est d’un blanc qui ne supporte pas la culpabilité. »
Il serra le torque, le glissa sous sa veste. « Ce n’est pas ce que tu crois. »
« Ah. Je croyais qu’une équipe du conseil allait venir contrôler ton travail. Je croyais que tu leur avais dit que le lac était propre. Et je te retrouve au bord de l’eau à l’aube avec du matériel de relevé, seul, trempé jusqu’aux os. »
Elle fit un pas. Ses yeux ne quittaient pas sa poitrine, là où le torque pesait contre le sternum. « Qu’est-ce que tu caches, Owen ? C’est quoi, ce truc ?
— Une pièce de musée. Fausse. Rien d’important. »
Meredith laissa échapper un rire court. « Tu portes une pièce de musée sur la peau ? Depuis combien de temps ?
— Ce n’est pas…
— Depuis que tu es revenu du lac, la première nuit. » Elle marqua une pause. « Je t’ai vu. Avec les jumelles. T’es resté dans l’eau presque une heure. Je me suis dit tu étais juste obsédé par le travail. Mais c’est pas ça. C’est personnel, hein ? Ça a un rapport avec ton père. »
Owen sentit le sol se dérober, presque littéralement. Il se força à se lever, rangea le sonar dans son sac à dos d’un geste calme. « Mon père était un archéologue. Il a disparu ici il y a quinze ans. Je cherche des réponses. »
Meredith le regarda longuement, puis son expression se radoucit d’un cran. Mais pas entièrement. « Des réponses, Owen ? Tu cherches une boîte scellée dans un fort englouti, avec des gravures qui ne sont pas celtiques, un marteau dorsal qui vibre contre ta peau, et un type de l’antiquité qui rôde près de chez toi. Ça ne ressemble pas à de l’archéologie. Ça ressemble à une chasse au trésor. »
« Tu ne comprends pas.
— Alors explique-moi. Explique-moi avant que je ne prenne mon téléphone et que j’appelle le conservateur en chef du musée de Manchester pour lui dire qu’un de ses anciens étudiants pille un lac protégé. »
Le silence s’étira, seulement habité par le cri d’un héron qui traversait la brume. Owen regarda l’eau plate, la ligne sombre des roseaux, le ciel de plomb qui s’éclaircissait vers l’est. Huit jours. Il lui restait huit jours avant l’inspection. Et maintenant, Meridith. Et Voss. Et Reeve. Et ce qui dormait sous la vase – ce qui avait bougé quand il avait touché la porte.
« Ma mère est morte quand j’avais huit ans, » dit-il enfin. « Mon père a passé les dernières années avant sa disparition à travailler sur une théorie. Une théorie quasi hérétique. Que le lac de Viveronne n’était pas seulement un site de dépôt votif. Que c’était une sépulture. La sépulture d’un guerrier, oui, mais pas un guerrier quelconque. Un guerrier mérovingien. Et qu’avec lui, avait été englouti quelque chose. Quelque chose qu’on appelle l’Alliance. Un pacte entre une famille, un gardien, et une entité qui vit sous l’eau. »
Meredith eut un sourire sceptique. « Un pacte.
— Ouais. Le genre de pacte qui te coûte un fils tous les cent ans. »
Il sortit le torque, lui fit traverser la lumière grise. Le métal sembla absorber les rayons, non pas réfléchir. « Je crois que mon père n’a pas disparu. Je crois qu’il a été pris. Par ce que le pacte exige. »
Les yeux de Meredith s’élargirent imperceptiblement. Mais elle ne détourna pas le regard. « Et le fort ? La boîte ? »
« Je crois que la boîte c’est la clé. Et qu’elle est gardée. Par un gardien qui a faim depuis mille ans. »
Il rangea l’objet et rattacha son sac. « Tu veux appeler Manchester ? Vas-y. Mais si tu le fais, tu envoies une équipe ici, ils ouvrent ce qui ne doit pas l’être, et tu deviens responsable de ce qui en sortira. »
La menace était à peine voilée. Meredith resta immobile, ses yeux dans les siens, et pendant un long moment, Owen crut qu’elle allait sortir son téléphone. Mais elle hocha lentement la tête, sans sourire.
« Huit jours, Owen. Tu as huit jours pour me prouver que ce pacte est réel. Et si ton gardien a un problème avec ça… qu’il vienne me voir. »
Elle tourna les talons et s’éloigna dans la brume sans un mot de plus.
Owen resta seul, le sonar toujours trempé, les mains glacées. Il regarda une dernière fois l’écran encore allumé, la silhouette carrée de la chambre scellée, la seconde structure dense qui absorbait le signal. Un coffre dans un coffre. Quelqu’un avait voulu que cette chose reste cachée pour toujours.
Il remonta le torque contre sa poitrine.
Le métal était chaud. Trop chaud pour avoir été immergé depuis dix minutes.