Le Pain à la Lavande
Lire le chapitre 14: After the Fire
La porte de la pâtisserie claqua dans son dos. Clara resta immobile sur le trottoir, les mains tremblantes, le souffle court. Julien. Son père. Le vol. Sa propriété. Les mots tournoyaient dans sa tête comme une volée d'oiseaux affolés.
Elle traversa la place sans voir le village, sans entendre les volets qui s'ouvraient, sans sentir le mistral qui s'était levé. Elle poussa la porte de la boulangerie d'Élise et la referma derrière elle. Le silence l'enveloppa, dense et poussiéreux, comme si les murs retenaient leur souffle.
Ses jambes cédèrent. Elle s'assit par terre, dos contre le comptoir, et enfouit son visage dans ses mains.
Elle avait eu raison. Elle avait eu raison depuis le début. Sa famille était liée à ce village d'une manière qu'elle n'avait jamais imaginée. Mais cette vérité était laide et lourde. Elle aurait préféré, presque, ne pas la connaître. Presque.
Un rai de lumière filtra par la vitrine poussiéreuse et dessina un rectangle tremblant sur le sol carrelé. Clara leva les yeux. La lumière caressait le rebord de la fenêtre, là où, ce matin encore, une fleur bleue était apparue.
Elle n'y était plus. Elle avait été retirée.
Clara se força à se lever. Ses jambes la portèrent, de justesse. Elle traversa la pièce d'un pas incertain, atteignit l'escalier étroit qui menait à l'étage, et grimpa. Sa petite valise était ouverte sur le lit, ses affaires à moitié rangées. Son regard tomba sur son téléphone, sur l'écran qui affichait le tableau des réservations pour la navette. Il partait dans une heure.
Elle resta là, debout au milieu de la pièce, à regarder la fenêtre. Le mistral agitait les branches d'un tilleul. Au loin, les toits de tuiles orange du village montaient vers l'église, dont le clocher sonnait l'heure. Onze heures.
Elle pouvait partir. Rentrer à Londres. Retourner dans sa vie propre, ordonnée, dans son appartement gris qui sentait le propre et le rien. Retrouver son monde de chiffres et de tableurs, où rien ne mentait, où tout était prévisible. Où elle savait qui elle était.
Le téléphone sonna. Son patron. Elle le regarda vibrer sur la commode sans le décrocher. La sonnerie se tut. Puis une notification s'afficha : "Réunion de stratégie déplacée au jeudi. Votre présence en présentiel requise."
Le jeudi. Il était mardi. Elle avait deux jours.
Clara s'assit sur le lit. Elle prit le téléphone dans ses mains, le retourna, le reposa. Ses yeux se posèrent sur la lettre d'Élise, qui dépassait de son cahier de notes sur la table de nuit.
Elle l'avait relue dix fois déjà. Elle la relut une onzième.
*Mon enfant,*
*Si tu lis ceci, c'est que tu as trouvé la première clé. Une autre l'attend, qui a l'apparence d'une porte mais n'en est pas une. Ne cherche pas dans les murs. Cherche dans le temps.*
*On raconte que les dettes se paient en argent. C'est faux. Les dettes se paient en sang, en sueur, en farine et en eau. La nôtre ne sera éteinte que par un pain. Le pain de la mémoire. Le pain de la vérité.*
*Il faut le pétrir avec ce que l'on n'a pas le courage de dire. Le laisser lever dans ce que l'on n'a pas le courage de sentir. Le cuire dans ce que l'on n'a pas le courage d'avouer.*
*Et puis le partager. Car un pain qui n'est pas partagé n'a jamais existé.*
*Je t'attendrai dans la croûte.*
Clara baissa la lettre. La croûte. Un pain. Tout revenait toujours à un pain. Elle avait cru que la boulangerie était un héritage, un legs, une affaire à sauver. Mais c'était une pénitence. Un rachat.
Elle regarda par la fenêtre, en direction de la pâtisserie de Julien, dont elle ne voyait que le toit et une cheminée de pierre. Elle possédait ce bâtiment. Elle possédait, en creux, la faute de la famille de Julien. Et ce village, ce village entier peut-être, portait des secrets qu'elle ne faisait que commencer à effleurer.
Elle se leva. Elle rangea son téléphone dans sa poche. Elle referma la lettre, la glissa dans sa réserve intérieure, et descendit.
Dans la boulangerie, l'air était resté chargé de l'odeur du pain qu'elle avait vendu ce matin. Une odeur de levure et de chaleur. Elle s'arrêta devant le four ancien. Sa panse de brique, encore tiède, respirait comme un animal dormant.
Elle ouvrit le cahier de recettes d'Élise. La recette codée, celle qu'elle avait tant déchiffrée, se trouvait en page centrale. La fleur bleue y avait laissé une petite tache de pollen. Le message de l'aube. "Ma fille." Et la note suivante, déchirée, adressée à "C.A.".
Clara relut chaque ligne, chaque griffon, chaque indice caché dans les replis de l'écriture fine d'Élise.
Et soudain, quelque chose s'illumina.
La recette indiquait trois pétrissages, trois levers, trois façons. Chaque étape correspondait à un mot de la lettre. "Sang" renvoyait à la levure, qui devait être rafraîchie avec de l'eau salée tiède. "Sueur" indiquait le temps de pétrissage : quinze minutes pour les bras. "Farine" était la farine de meule, qu'Élise faisait venir de Saint-Rémy.
Et "eau" ? L'eau.
Clara retourna la page et découvrit, au verso, une annotation minuscule, si pâle qu'elle avait failli ne jamais la voir : *L'eau de la fontaine Saint-Michel, au premier son de la messe de six heures.*
Elle releva brusquement la tête. La fontaine Saint-Michel. Elle l'avait vue, en arrivant au village, sur la place de l'église. Un vieux bassin de pierre couvert de mousse, où une source coulait depuis des siècles, disait la pancarte.
Le pain de la mémoire. Il fallait son eau. Une eau bénie par l'heure et le lieu.
Clara posa le cahier. Elle regarda l'heure. Onze heures vingt. La messe de six heures n'avait lieu qu'à l'aube. Mais elle pouvait déjà aller voir la fontaine. Repérer. Préparer.
Elle attrapa son sac. Elle mit la recette dans une poche zippée, la lettre dans l'autre. Elle hésita un instant sur le seuil, puis se força à avancer.
La place était déserte à cette heure. Le mistral faisait virevolter les feuilles mortes autour du platane. La fontaine Saint-Michel occupait l'angle nord, accolée au mur de l'église. Son bassin de pierre grise était à moitié rempli d'une eau limpide qui scintillait dans la lumière.
Clara s'approcha. Elle se pencha. Dans le fond du bassin, elle vit des pièces de monnaie, comme on en jette dans les fontaines à vœux. Mais elle vit aussi, sous l'eau, quelque chose d'autre.
Un carré de métal, vert-de-grisé, incrusté dans la pierre du fond.
Elle plongea la main dans l'eau fraîche et en suivit les contours. Une petite plaque, vissée. Elle frotta la mousse. Des lettres apparurent, gravées dans le cuivre :
*A. E. - 1992*
À. E. Aurélie Élise. Sa tante, son adoptante, la femme qui avait fait la boulangerie. 1992. La même année que le transfert de propriété de la pâtisserie.
"Une serrure qui ressemble à une porte mais n'en est pas une."
Le temps. Élise avait écrit : *Cherche dans le temps.*
La plaque datait de 1992. Mais qu'est-ce qui avait été caché là, sous l'eau de la fontaine, à ce moment-là ?
Clara resta un long moment, la main dans l'eau froide, à regarder l'inscription. Le mistral sifflait entre les tuiles. Les cloches de l'église sonnèrent la demie, quelque part au-dessus d'elle, et le son se répandit sur la place comme un voile.
Elle retira sa main. L'eau ruissela sur son poignet. Elle la laissa retomber, puis s'essuya sur son jean.
Retourner à Londres ? Non. Pas avant d'avoir trouvé.
Elle revint à la boulangerie, sortit la farine de meule qu'elle avait achetée la veille, le sel gris, le levain qu'elle avait nourri sous l'œil critique de Julien. Elle claqua la paume contre le plan de travail poussiéreux.
Six heures, demain. La messe. La fontaine.
Elle avait douze heures pour apprendre la recette qui saurait peut-être, seule, parler la langue des morts.
Elle pétrit la première pâte, une première tentative grossière, pour tester la texture. Ses mains n'étaient pas encore assez sûres. Mais elles apprenaient. Chaque mouvement répétait ceux de la veille, ceux que Julien lui avait montrés. Elle pensa à lui, à la douleur dans ses yeux quand il avait avoué le vol de son père.
Elle avait cru qu'il l'aidait par attirance. C'était par culpabilité.
Mais elle avait appris à faire lever cette pâte grâce à lui. Et cela valait bien plus que toutes les déclarations d'amour du monde.
La pâte reposait, gonflait lentement sur le comptoir. Clara la recouvrit d'un linge humide et s'assit. Elle prit la lettre d'Élise et la relut encore, boire chaque phrase jusqu'à la lie.
*Je t'attendrai dans la croûte.*
Demain, Adèle Chenal viendrait goûter ce qu'elle savait faire. Demain, elle chercherait le pain de la mémoire. Demain, elle se lèverait à cinq heures et irait voler l'eau de la fontaine Saint-Michel pour une femme qui l'avait attendue toute sa vie.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.