Le Pain à la Lavande
Lire le chapitre 20: Behind the Church Doors
La porte de la mairie claqua derrière eux avec un bruit sourd qui résonna dans la salle des mariages vide. Le maire, un homme sec aux tempes grises nommé Étienne Roux, leva les yeux de ses paperasses avec une expression d'irritation qui se mua en surprise en reconnaissant Clara et Julien.
— Vous tombez bien, dit-il en se levant. J'allais justement vous appeler au sujet de la licence de votre fournil, Cl...
— Monsieur le maire, coupa Clara, nous avons quelque chose à vous montrer.
Elle déposa le registre sur le bureau, ouvert à la page de septembre 1992. Le maire baissa ses lunettes demi-lune, parcourut la page, puis releva les yeux. Son visage passa par plusieurs phases : incompréhension, lecture attentive, puis une pâleur soudaine qui lui donna l'air d'un vieux papier.
— Où avez-vous trouvé ceci ?
— Dans le coffre de la famille de mon oncle, à l'église, dit Clara. Derrière le mur du chœur. La famille de Julien en avait la clé.
Le maire s'assit lentement, comme si ses jambes refusaient de porter son poids. Ses doigts suivirent l'écriture d'Élise, le montant de la dette, la signature de son père en bas de page — une signature qu'il connaissait bien pour l'avoir vue sur des centaines de documents officiels.
— Mon père a caché la quittance, murmura-t-il. Toutes ces années. Tous ces procès. Toute cette rancœur.
Clara resta debout, les bras croisés. Elle ne savait pas quoi ressentir. De la colère, sans doute. Mais la pitié n'était pas loin — cet homme devant elle semblait soudain rapetissé, comme si le poids du secret de son père venait de lui tomber sur les épaules.
— La famille Chenal est repartie de zéro à cause de cette dette, dit Julien d'une voix grave. Ma grand-mère a travaillé double pour rembourser une somme qu'Élise avait déjà payée. Mon père a grandi dans l'amertume. Et vous me dites que votre père savait ?
— Il ne m'a rien dit, répondit le maire avec un regard désolé. Je jure devant Dieu que j'ai découvert cela à l'instant, dans cette pièce, entre vos mains. Mon père était un homme d'honneur dans ses affaires publiques, mais... comment dire ? Il détestait les Chenal. Un différend personnel. Un terrain contesté. Il n'a jamais toléré qu'Élise prenne leur parti.
— Elle ne prenait pas leur parti, corrigea Clara. Elle a payé leur dette.
— Pour lui, c'était la même chose. Le père Chenal était le bénéficiaire de sa charité, et mon père voyait dans cette charité une insulte à son autorité.
Julien fit un pas en avant, ses poings serrés le long de son corps.
— Vous réalisez que ma famille a payé le prix de cette rancune pendant trente ans ? Que mon père est mort en croyant devoir quelque chose à des gens qui ne lui demandaient rien ?
Le maire baissa la tête. Il garda le silence un long moment, puis releva les yeux avec une sincérité qui désarma Clara.
— Je suis désolé. Ce mot n'est pas assez fort, mais c'est tout ce que j'ai. Mon père a commis une faute grave, et je ne peux pas la réparer. Mais je peux faire en sorte qu'elle soit réparée. Ce registre, je peux le faire authentifier. Je peux annuler la procédure en cours contre Héritage de Provence. Je peux...
— Non, l'interrompit Clara.
Julien se tourna vers elle, surpris. Le maire aussi.
— Pas encore, précisa-t-elle. Ce n'est pas le moment.
— Mais si vous avez la preuve que vous ne devez rien, la Chenal ne peut plus vous menacer. C'est une arme que vous pouvez utiliser.
— Une arme ? répéta Clara en plissant les yeux. Vous dites cela comme si vous-même n'étiez pas celui qui devrait être visé par cette arme. Votre père a caché un paiement qu'il savait légitime. Vous êtes le maire actuel. Et vous voulez que je dévoile tout maintenant ?
Le silence retomba. Le maire comprit alors quelque chose qu'il n'avait pas envisagé : il était dans la ligne de tir autant que la famille Chenal.
— Je vois, dit-il lentement. Vous voulez garder cette information en réserve.
— Je veux comprendre le jeu avant de jouer ma main. Quelqu'un me guide à travers ce village depuis des semaines, Élise m'a laissé des indices, et une personne inconnue m'envoie des lettres anonymes. Nous venons de découvrir la pièce maîtresse d'un puzzle, mais nous ne savons pas encore qui l'a assemblé. Si je révèle ce registre maintenant, je risque de détruire la seule avance que j'ai.
Julien regarda Clara avec une expression nouvelle. Il y avait de l'admiration, mais aussi une ombre d'inquiétude.
— Tu veux garder cela secret pour protéger la personne qui t'aide ? demanda-t-il.
— Je veux garder cela secret pour comprendre pourquoi elle m'aide. Et pour savoir comment elle est liée à cette histoire.
Le maire referma le registre avec précaution et le poussa vers Clara.
— Il est à vous. Ou plutôt, à la succession de cette Élise qui a choisi de vous confier ses secrets. Que voulez-vous que je fasse ?
— Rien, dit Clara en récupérant le livre. C'est exactement ce que je vous demande de faire. Rien. Ne dites à personne que nous sommes venus. Ne changez aucune procédure en cours.
— Et si on vous interroge sur cette réunion ?
— Nous venions discuter de la licence et du règlement du marché du dimanche. Tout le reste est notre affaire.
Le maire hocha lentement la tête. Il semblait étrangement soulagé — peut-être parce qu'on ne lui demandait que l'inaction, le plus facile des actes politiques.
Clara tourna les talons et sortit de la mairie sans un regard en arrière. Le soleil de fin d'après-midi lui frappa le visage, et elle s'arrêta un instant sur les marches pour respirer l'air chaud chargé de thym et de pierre.
Julien la rejoignit, resta un moment à côté d'elle sans rien dire.
— Tu es étonnante, dit-il enfin.
— Pourquoi ?
— Tu viens de découvrir une vérité qui efface trente ans d'injustice envers ma famille. Tu pourrais l'utiliser pour régler tous tes problèmes en un seul coup, faire plier la Chenal, effacer les accusations, prouver à tout le village que tu n'es pas une usurpatrice. Et tu choisis de te taire.
— J'ai appris que les vérités jetées trop vite peuvent faire autant de dégâts que des mensonges.
Il la regarda. La lumière du soir rendait ses yeux presque ambrés.
— Tu as changé, dit-il doucement. La femme qui est arrivée ici il y a trois semaines n'aurait jamais gardé un tel avantage en poche. Elle l'aurait utilisé, sans réfléchir aux conséquences.
— La femme qui est arrivée ici il y a trois semaines était terrifiée à l'idée d'échouer, dit Clara. Maintenant je sais que l'échec n'est pas la pire chose qui puisse arriver.
— Qu'est-ce qui est pire ?
— Trahir la confiance de quelqu'un qui a misé sur vous.
Julien ne répondit pas, mais quelque chose passa dans son regard. Elle pensa à la lettre trouvée sous sa porte, à ce qu'elle impliquait : quelqu'un le soupçonnait d'influencer sa décision auprès du critique. Elle n'avait rien dit de cette lettre à Adèle Chenal, ni au maire. Mais elle savait que cette suspicion, si elle s'installait, pourrait éclabousser Julien autant qu'elle.
Le chemin vers le fournil leur prit quelques minutes, à travers des ruelles où les volets se fermaient doucement à l'approche du soir. Clara tenait le registre contre sa poitrine, comme une petite chaleur dans la fraîcheur déclinante.
Elle s'arrêta devant la porte de la boulangerie, se tourna vers Julien.
— Je ne sais pas encore qui est l'interlope qui m'envoie ces lettres, dit-elle. Mais je sais que ce registre, aucun mensonge ne peut le défaire. La dette est payée. Ce qui reste est une question de cœur, pas de papier.
— Et la question du cœur ?
— Elle concerne ma tante, Marcel, Pierre, le village. Et vous, peut-être.
Les mots tombèrent plus lourdement qu'elle ne le voulait. Julien ne sourit pas, mais ses yeux restèrent plantés dans les siens, sérieux, ouverts.
— Il est presque six heures, dit-il enfin. Vous savez ce qui vous attend demain à l'aube.
Clara serra le registre contre elle.
— Une fournée sans eau potable, dit-elle. Avec du poison dans le réservoir.
— Le village a une source, dit Julien. Celle de la fontaine. Elle est surveillée par nul autre que Marcel, et il vous a déjà donné de quoi traverser la nuit.
Clara pensa au sachet de poudre que le vieux livreur lui avait remis près de la fontaine Saint-Michel. Une chose mystérieuse, qu'il n'avait pas nommée.
— Il m'a donné autre chose encore, dit-elle lentement. Mais je ne sais pas encore ce que c'est.
— Alors c'est peut-être le moment de le découvrir.
Elle monta les trois marches du perron, tourna la clé dans la serrure de sa boulangerie, et un petit carillon suspendu au linteau s'ébranla en jouant quelques notes d'un vieil air provençal. De la lumière douce inondait le comptoir où le registre d'Élise semblait attendre son heure.
Julien resta sur le seuil.
— Je passerai te chercher une demi-heure avant l'aube, dit-il. On portera l'eau de la fontaine ensemble.
Clara voulut protester qu'elle pouvait gérer cela seule. Elle avait toujours pu gérer seule. Mais un mot venu d'on ne savait où — peut-être de sa tante, peut-être de sa propre voix nouvelle — lui rappela qu'accepter de l'aide n'était pas une défaite.
— Merci, dit-elle simplement.
Il inclina la tête, tourna les talons, et disparut dans la pénombre bleutée du crépuscule. Clara resta sur le pas de la porte un long moment, le registre serré contre elle, à écouter la rumeur confuse d'un village qui se préparait à dormir sans connaître le secret qu'elle portait.
Elle referma la porte, posa le registre sur la table de son petit logement, et ouvrit le sachet de Marcel. À l'intérieur, un peu de poudre ocre, presque rouge, à l'odeur douce et légèrement épicée — quelque chose qui ressemblait à du safran, mais qui n'était pas tout à fait du safran. Une épice des collines. Quelque chose qu'on ne trouvait pas au supermarché.
Elle regarda le registre, le sachet, puis les fenêtres au-delà desquelles le village respirait son calme trompeur.
Demain à l'aube, elle devrait faire à la fois la preuve de sa force et de sa confiance — dans les autres, dans les secrets qu'elle gardait, et dans la fleur de farine qui ne mentait jamais.
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