Le Pain à la Lavande
Lire le chapitre 28: The Village Festival
Le village entier retenait son souffle. Clara ajusta le ruban de lin qui retenait ses cheveux et soupira en contemplant l’affiche clouée sur le mur de la boulangerie : *Fête du Pain — Concours du Meilleur Pain du Village — Inscriptions ouvertes jusqu’à vendredi minuit.*
— C’est dans trois jours, murmura-t-elle.
Julien apparut derrière elle, une boîte de croissants encore tièdes à la main. Il inclina la tête, lisant l’affiche à son tour.
— Tu ne vas pas t’inscrire.
— Si, dit Clara, la mâchoire serrée. J’ai une recette. La sienne.
Julien la regarda, quelque chose de doux et d’inquiet passant dans ses yeux gris. Il posa la boîte sur le rebord de la fenêtre, ôta son tablier crasseux de farine et s’essuya les mains.
— Clara, le concours du village, c’est une institution. Les Michelin du cru jugeront. Le critique gastronomique sera au premier rang. Si tu rates…
— Je ne vais pas rater. Élise ne m’a pas laissé une phrase codée pour que je reste les bras croisés. « La clé du cœur est dans le premier pain. » Elle voulait dire que je dois tenter. Le premier pain du concours. Ma première tentative.
Il ouvrit la bouche, la referma, puis céda avec un haussement d’épaules.
— D’accord. Mais si tu veux passer le premier tour, tu n’as pas les bons ingrédients.
Clara eut un petit rire amer.
— Je sais. Pas de farine. Chenal a soudoyé tous les moulins à dix kilomètres à la ronde. Il ne me reste que Lambert.
Julien se figea.
— Le moulin Lambert ? Il est fermé depuis dix ans.
— Exactement. Mais il n’est pas détruit. Il est rouillé, couvert de poussière, mais pas mort. Et son propriétaire, un vieux monsieur qui répond encore au téléphone, veut bien me parler — si je viens moi-même.
Julien la dévisagea, un sourire incrédule étirant son visage buriné par le soleil.
— Tu appelles ça un plan ?
— C’est un plan de survie. Tu m’accompagnes ?
Le soir tombait, lavande dorée entre les ruelles. Ils partirent silencieusement par le chemin de terre qui longeait la rivière. Le moulin Lambert se dressait au bout d’une allée de peupliers, ses grandes ailes figées comme des bras tendus vers le ciel. Une lumière tremblait à la fenêtre. Le vieux Lambert, voûté, une pipe éteinte au coin des lèvres, les accueillit sans poser de questions. Il les conduisit dans le moulin, soulevant des toiles d’araignée épaisses comme des rideaux.
— Ma meule est intacte, grogna-t-il en tapotant la pierre ronde. Mais je n’ai plus la force de tourner ça toute seule. L’eau, par contre, elle coule toujours.
Ils allumèrent des lanternes, brossèrent les meules, réparèrent une courroie, et à minuit, dans un concert de grincements, le moulin se réveilla. Clara éternua dans la farine grise qui montait.
— Approche, lui dit Julien. Regarde.
La farine tombait, plus blanche que l’aube.
— C’est presque de la neige, souffla-t-elle.
— C’est mieux que de la neige. C’est du blé dormant. Il suffisait de le réveiller.
Il tendit un plein sachet de farine vers elle, leurs mains se frôlant. Clara ne le lâcha pas du regard, et pendant un instant, ils restèrent là, sans parler, sous l’odeur entêtante du grain frais.
Sur le chemin du retour, à la lueur d’un croissant de lune, Julien mit la main dans sa poche et en sortit un vieux cahier bleu, pages cornées, taches de miel sur la couverture.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Clara.
— Les annotations d’Élise. Celles qu’elle faisait dans la marge après chaque fournée. Tu voulais savoir ce qu’elle voulait dire par « le premier pain ». Elle a écrit quelque chose, ici, le mois avant sa mort. Elle testait une recette. Encore et encore.
Il ouvrit une page, et Clara lut d’une écriture penchée : *Essai 14 — Toujours pas. Il me manque une heure et une cuillère de patience.*
— Elle cherchait la perfection, murmura Clara. Et elle la tenait peut-être.
Julien referma le cahier et le lui tendit.
— Alors, on la trouve ensemble. Le concours est dans trois jours. D’après le cahier, elle n’a jamais réussi son quatorzième essai. Tu vas réussir le premier.
Ils s’installèrent dans la boulangerie, toutes lampes éteintes, les volets clos. Sous la lune qui filtrait à travers les fenêtres, Julien mesura, pesa, façonna, pendant que Clara suivait le cahier comme une partition. Trois heures plus tard, un pain doré sortait du four, parfumé, craquant sous la main.
Clara en arracha un morceau. Elle le goûta, ferma les yeux.
— Ce n’est pas loin. Mais ce n’est pas encore ça. Il y a quelque chose qu’elle cherche, une dernière chose — un geste, une addition.
Julien mâcha une miette, songeur.
— Sa recette parle de levain maternel. Mais tu n’en as pas. Tu utilises le levain de mon fournil, celui qu’elle utilisait avant toi. C’est de là que vient déjà une partie de la mémoire.
— Alors il manque quoi ? Le geste ?
— Peut-être. Quelque chose de plus ancien. Je me souviens qu’Élise disait qu’un pain porte l’empreinte de celui qui le cuit. Pas seulement la main. L’intention.
Clara se tut. Le village au loin était plongé dans le noir, la lumière affaiblie d’Adèle Chenal visible sur la colline. La veille encore, Clara l’avait croisée au marché, sans mot. Les Chenal ne lâchaient pas prise. Ils attendaient une chute.
Elle baissa les yeux sur le cahier bleu, puis sur la poudre fine restée dans un bol au fond de l’étagère — la fameuse poudre de Marcel, jamais testée. Elle l’avait presque oubliée.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle soudain.
Julien suivit son regard et fronça les sourcils.
— C’est tout ce qui restait de la dernière poche de farine spéciale qu’Élise faisait venir de haute Provence. Marcel en a gardé un peu, comme on garde une relique.
— La poudre de Marcel.
— Oui.
Le silence s’installa. Une idée traversa Clara, fugitive, dangereuse.
— Et si c’était la dernière pièce du puzzle ?
Julien secoua la tête.
— Personne ne sait ce qu’il mélangeait dedans. Ni quand il l’a fabriquée. Ni à quoi elle servait.
Clara se leva, ouvrit le petit pot de verre, en renifla le contenu.
— Élise l’avait cachée. Marcel l’avait cachée dans sa chapelle. Et maintenant, elle est là. Sur ma table, le soir où je cherche le secret de son premier pain. Tu crois vraiment que c’est une coïncidence ?
Julien ne répondit pas. Sa main reposait sur la pâte, comme hésitant à franchir une ligne.
Tout à coup, on frappa trois coups sourds à la porte. Clara échangea un regard avec Julien. Il souffla les bougies, l’obscurité les engloutit. À travers les volets, une silhouette se dessinait, tenant une lampe à huile. La voix qui monta les fit tous deux sursauter :
— Ouvrez. Je sais ce qu’elle cherchait. Et je sais pourquoi elle est morte.
La porte gronda à nouveau. Clara reconnut la voix. Elle l’avait entendue une seule fois, mais elle ne pouvait pas se tromper. C’était le critique gastronomique.
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