Le Pain à la Lavande
Lire le chapitre 29: The Ex-Boyfriend Subplot
La porte de la boulangerie s’ouvrit sur une silhouette que Clara avait espéré ne jamais revoir ici. James. Costume gris impeccable, sourire carnassier, il se tenait sur le seuil comme s’il avait toujours eu sa place dans ce décor de pierres dorées.
— Clara. J’ai volé jusqu’à Marseille, loué une voiture, et traversé Dieu sait quelle campagne perdue pour te retrouver. Ça mérite au moins un café, non ?
Il fit un pas dans l’atelier, les mains dans les poches, en toisant la farine répandue sur le plan de travail comme un virus dangereux.
Clara serra le rouleau à pâtisserie dans sa main. James avait toujours ce talent : la faire sentir petite au moment précis où elle commençait à se sentir grande.
— James. Tu ne m’as pas suivie jusqu’en Provence pour un café.
— Effectivement. Je suis venu te ramener à Londres. Jeff fait une nouvelle levée de fonds, il te veut comme associée senior. Tu peux doubler ton salaire, Clara. Mais tu ne vas pas trouver ça dans un four à pain de campagne.
Julien sortit de la réserve, un sac de farine de l’ancien moulin Lambert sur l’épaule. Il les observa un instant, puis posa son chargement d’un geste lent, délibéré.
— On est fermés jusqu’à trois heures, dit-il d’un ton neutre.
James le regarda de haut en bas, s’arrêta sur le tablier taché, le visage buriné par le soleil et les nuits blanches.
— Et vous êtes le pâtissier local, je suppose ?
— Julien Morel. Le voisin.
Clara sentit l’air se charger. Julien ne bougea pas, mais elle le connaissait assez désormais pour deviner le resserrement de sa mâchoire, la manière dont il pesait ses mots avant de les libérer.
— James Whitmore, l’homme qui va la ramener à Londres.
Il tendit la main à Julien avec une condescendance tellement appuyée que Clara en eut honte. Julien la serra, sans chaleur, la paume poudreuse de farine.
— Clara a reconstruit un moulin en une nuit, dit Julien d’une voix égale. Votre levée de fonds, elle peut se la faire toute seule à Londres avec les mains dans les poches. Mais ici, elle construit quelque chose qui lui appartient.
James ricana.
— Elle construit ? Vous parlez d’un projet de vieilles pierres et de levain ? Clara est une stratège. Elle a piloté des dossiers à trente millions d’euros. Elle ne va pas passer sa vie à servir des croissants à des retraités qui jouent à la pétanque.
— Ça pique un peu moins que les coups dans le dos, répliqua Clara.
Le silence qui suivit fut plus lourd qu’un pain trop dense. James cligna des yeux, déstabilisé.
— Pardon ?
— À la dernière conférence de presse de chez Flaxman, quand tu as présenté mon plan stratégique comme le tien. Tu crois que je n’ai pas remarqué ? Tu avais même remis ma diapositive avec ta signature en bas à droite. J’ai mis six mois à l’admettre, mais depuis que j’ai débarqué ici, dans ce village où on m’a appelée “l’Anglaise”, où on a essayé de me faire fuir avec des lettres anonymes et un maire véreux, j’ai compris une chose : je ne veux plus servir de faire-valoir.
Elle plaqua les mains sur le comptoir, la farine retombant en un petit nuage.
— Et tu n’as aucune idée de ce que j’ai traversé ici. Aucune. Tu débarques dans un village où je me suis fait des ennemis, des amis, où j’ai découvert une tante que je ne connaissais même pas, et tu me parles de salaires ?
James recula d’un pas, un sourire contrit sur les lèvres. Ce sourire, elle le connaissait. C’était celui qu’il sortait quand les choses ne tournaient pas comme prévu mais qu’il était convaincu de pouvoir tout rétablir avec un geste charmant.
— Écoute, Clara. Je sais que je n’ai pas été à la hauteur. Mais on peut reprendre là où on s’était arrêtés. Je suis prêt à m’investir, vraiment cette fois. On peut repeindre ton appartement comme tu voulais, partir au Japon comme tu en rêvais…
— Arrête.
Sa voix était ferme. Pas triste, pas en colère. Juste ferme.
— Le Japon, c’était son rêve à lui, dit Julien depuis le fond de l’atelier, les bras croisés. Elle voulait faire le chemin de Compostelle l’année prochaine. Elle me l’a dit la semaine dernière.
Clara se retourna vers lui, surprise qu’il se souvienne de cette conversation anodine autour d’un verre de vin, un soir où elle avait parlé de ses projets de voyages déçus.
James laissa échapper un soupir exaspéré.
— On se connaît depuis sept ans, toi depuis quoi, trois semaines ? Tu crois que tu peux la connaître mieux que moi ?
— Je ne prétends pas la connaître. Je la découvre, répliqua Julien calmement. Chaque jour, elle me surprend. Elle a fait démissionner le maire de ce village en lisant des lettres cachées dans un vieux grimoire. Elle a passé trois nuits dans un moulin abandonné pour sécuriser sa farine. Elle se lève à quatre heures chaque matin pour essayer les recettes de sa tante comme si elle cherchait un trésor. Et elle pleure quand elle rate, mais elle recommence.
Clara sentit ses joues devenir chaudes. Elle n’avait jamais dit à Julien qu’elle pleurait. Elle avait juste fermé la porte de la réserve à chaque fois, les yeux brûlants, croyant qu’il ne s’en rendait pas compte.
James fit un pas vers elle, installant son charme familier.
— Clara, cette vie n’est pas pour toi. Tu es une femme de ville. Tu as besoin de l’excitation, de la pression, du…
— De quoi ? l’interrompit Clara. Du mépris ? Des heures de travail pour que tu récoltes les fruits ? Je te rappelle que la boulangerie de ma tante Élise est le premier projet que j’ai mené sans validation de mon père, sans ton prétendu mentorat, sans le regard des autres. Et tu sais quoi ?
Elle marqua une pause.
— C’est la première fois que je dors sans insomnie depuis le lycée.
James resta silencieux. Il sortit une carte de visite de sa poche, la posa sur le comptoir.
— Je reste à l’hôtel du port à Cassis jusqu’à vendredi. Si tu changes d’avis…
Il sortit de l’atelier d’un pas nonchalant. La porte claqua dans son dos.
Le silence retomba, étouffé par l’odeur du pain. Clara regarda la carte de visite, puis la poussa lentement vers le bord du comptoir jusqu’à ce qu’elle tombe dans la poubelle.
— Il ne reviendra pas, dit-elle doucement. Il a toujours détesté les gens qui prennent de la place.
Julien s’approcha, s’arrêtant de l’autre côté du comptoir.
— Ce que tu as dit sur les insomnies… c’était vrai ?
— Depuis que je suis ici, je dors ? Elle haussa les épaules. Je dors comme une pierre. Même après avoir découvert que le maire me voulait du mal, que les Chenal me surveillent, que ce mystère autour du premier pain me tourne dans la tête. Il y a quelque chose dans ce village qui m’apaise. Elle marqua un temps. Quelqu’un, peut-être.
Leurs regards se rencontrèrent. Pour la première fois, Clara ne détourna pas les yeux. Elle laissa l’aveu suspendu entre eux, léger comme un soufflé qui tient.
Julien tendit la main par-dessus le comptoir, effleura la sienne du bout des doigts. Un contact simple, mais qui fit frissonner sa peau.
— Ce soir, dit-il, le festival dans trois jours. On devrait s’entraîner sur la recette. Le premier pain d’Élise… commença-t-il.
La porte s’ouvrit à ce moment-là. Marcel entra, essoufflé, vêtu de son vieux gilet bleu.
— Clara. Il faut que tu viennes. Le président du festival a fait circuler une lettre : si ta boulangerie ne remporte pas le premier prix, la mairie intérimaire prévoit de racheter la boutique pour la donner aux Chenal. C’est en conseil municipal demain.
Clara serra le rebord du comptoir. Elle qui croyait avoir gagné une bataille contre le maire. Le village avait simplement changé de terrain de jeu.
Julien retira sa main, et l’absence du contact lui fit l’effet d’un manque physique.
— Alors on la gagne, cette compétition.
Il la regarda avec une intensité nouvelle. Clara sentit la peur, la colère, et quelque chose d’autre chauffer dans sa poitrine — un besoin de prouver, non pas aux Chenal ni au village, mais à elle-même et à l’homme qui se tenait à un mètre d’elle, ce qu’elle était devenue capable de créer.
Ses doigts retrouvèrent la poudre blanche de Marcel. Le mystère du premier pain. Une recette, un secret, une promesse de victoire.
— Viens. On a une brioche à inventer.
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