Le Pain à la Lavande
Lire le chapitre 30: The Competition Begins
Le pain de Clara était sorti du four depuis douze minutes, et déjà, elle pouvait entendre le murmure de la foule rassemblée sur la place du village. Le festival du pain battait son plein sous un soleil implacable, les stands vibraient de couleurs, les odeurs de levure et de beurre se mêlaient aux effluves de lavande qui montaient des champs voisins.
Clara essuya ses paumes moites sur son tablier, un cadeau d'Élise impeccablement conservé, brodé de lavandes délicates le long de l'ourlet. Elle l'avait trouvé dans le tiroir du fournil la veille, comme si sa tante avait voulu l'accompagner jusqu'ici.
— Tu es prête ? demanda Marcel, penché au-dessus de son propre stand, où trônaient sa fougasse aux olives et son pain de campagne rustique.
— Je ne sais pas ce que c'est que "prête", répondit Clara, la voix plus serrée qu'elle ne l'aurait voulu. Je sais juste que j'ai pétrì, reposé, façonné, et que ce pain doit maintenant me pardonner toutes les fois où j'ai échoué avant lui.
Marcel rit, un rire qui semblait rouler depuis son ventre. — Ce pain-là, il ne te pardonnera rien. Il te jugera. Mais j'ai goûté ta pâte ce matin. Il te jugera avec tendresse.
Elle avait utilisé le levain du moulin Lambert, celui qu'ils avaient relancé ensemble dans la nuit, ses pierres encore tièdes de leur premier vrai travail depuis trente ans. La farine blonde, au parfum de noisette et de foin chaud, avait donné à sa pâte une souplesse qu'elle ne reconnaissait pas. Et puis, il y avait la poudre de Marcel.
— Tu ne m'as toujours pas dit ce que c'était, murmura-t-elle en badigeonnant la surface de son pain d'un sirop de lavande et de miel du village voisin.
— Et si je le disais maintenant, ça n'aurait plus aucun intérêt, répondit Marcel. Le secret, c'est la moitié de la magie.
Le pain de Clara était une tourte basse, presque plate, dorée comme le soir à Venelles, fendue en étoile sur le dessus. La lavande s'était incorporée au beurre, au citron, et elle avait suivi les instructions cachées d'Élise page après page, chaque annotation comme une petite voix qui lui parlait dans la nuque.
— Clara !
Elle se retourna. Julien fendait la foule, un peu essoufflé, tenant une bouteille d'eau dans chaque main. Ses biceps saillaient sous la chemise bleue largement déboutonnée, ses yeux cherchaient les siens.
— Tu n'as pas bu depuis que tu as pétri, dit-il. Tu vas t'écrouler sur ta propre création.
— Je ne peux pas m'arrêter de surveiller, répondit-elle, désignant le four partagé avec deux autres boulangers. Il faut que je sente quand il est prêt.
— Il est prêt.
Elle se figea. — Quoi ?
Julien s'accroupit près d'elle, pas par besoin, mais pour être à sa hauteur, comme si la foule n'existait pas autour d'eux. Il renifla le pain exposé sur la planche, les narines frémissantes.
— Mon père sentait le pain de loin. Il disait que le four ne faisait pas cuire le pain, il le racontait. Ta tourte, elle raconte quelque chose. Elle dit qu'elle n'attend plus que le verdict.
— Tu es terriblement poétique, pour un homme qui m'a traitée de touriste il y a trois mois.
— Tu l'étais, répondit-il avec un sourire en coin. Tu l'es toujours un peu. Mais tu es aussi devenue autre chose, et ce pain-là, c'est la preuve.
Il lui tendit l'eau. Elle but, l'eau fraîche descendit dans sa gorge, la ramenant à la réalité, à la chaleur de la place, à la rumeur, aux regards du village qui se tournaient vers elle, dont certains chargés d'un mépris climatique qui n'attendait que ses premiers pas de travers.
Le stand des Chenal, installé en face, exposait une pièce montée impressionnante, sculptée comme les Alpilles en trompe-l'œil. Suzanne Chenal, à trente mètres, fit délibérément pivoter son regard, comme si voir Clara lui faisait mal.
Un klaxon le retentit soudain sur la place. Le nouveau provisoire, un adjoint de la mairie aux cheveux gris et à la mâchoire incertaine, monta sur une estrade décorée de rubans jaunes.
— Mesdames, messieurs, villageois de Sainte-Lucie ! Le concours du pain est désormais ouvert ! Les juges dégusteront chaque œuvre dans une heure ! Que le meilleur ne soit pas seulement celui qui sait pétrir, mais celui qui sait raconter !
La foule applaudit. Clara sentit son cœur se soulever dans sa cage thoracique.
— Respire, dit Julien tout contre son oreille. Tu as déjà vaincu un maire corrompu. Ceci n'est que de la farine et de l'eau.
— Ma tante a passé des années dans ce fournil, murmura Clara. Elle y a laissé des pages entières de sa vie, des erreurs, des corrections, des rêves que sa mort a tranchés. Si je foire, je ne foire pas pour moi. Je foire pour elle.
Julien posa une main sur son épaule, large et chaude, et pour la première fois depuis trois jours, elle sentit le poids des attentes glisser un peu.
— Alors fais-le pour elle, dit-il simplement. Et si elle est quelque part, elle sera fière de toi, même si le jury ne l'est pas.
L'heure passa avec une lenteur de papier peint. Les juges, trois parisiens et une lyonnaise au sourire pincé, allèrent de stand en stand. Clara regardait leurs visages, leurs regards scrutant la couleur de la croûte, l'ouverture des grignes, l'odeur. Ils goûtaient avec des mines de chirurgiens.
Ils s'arrêtaient toujours trop longtemps devant le stand des Chenal.
Elle regarda Julien. Il avait rangé sa bouteille d'eau et se tenait maintenant au premier rang de la foule, les bras croisés, mais son regard ne quittait pas le jury, comme s'il pouvait influencer leur décision par la seule tension de son attention.
Le moment vint où la juge lyonnaise s'approcha de sa planche. Elle était grande, vêtue d'un tailleur beige qui transpirait déjà, et elle porta le pain de Clara à son visage avec une lenteur presque dévote.
Clara retint sa respiration.
La juge fit la moue, tourna le pain, l'inclina sous la lumière, puis le ramena encore à son nez. Elle pinça la croûte entre deux doigts, écouta le son, puis enfin, sans un mot, se tourna vers son carnet et écrivit.
Les minutes suivantes s'évaporèrent comme de l'eau sur une plaque chaude. Le provisoire monta sur l'estrade, une enveloppe à la main.
— Le résultat est unanime, dit-il avec une emphase un peu pitoyable. Pour un festival que ce village rêve de voir renaître, nous avons une gagnante... dont le pain semble avoir été fait dans un autre temps, avec des mains qui connaissaient les secrets que le temps a oubliés.
Il déchira l'enveloppe.
Le silence était si épais que Clara entendait son propre sang dans ses oreilles.
— Première place... Clara Ashworth, pour sa tourte lavande-citron du moulin Lambert !
La place explosa. Des applaudissements, des cris, des pétards jetés en l'air. Marcel hurla quelque chose d'inintelligible, la moitié du village se précipita vers elle, mais Clara resta plantée, les mains vides, le regard volant de sa tourte aux visages de ceux qui applaudissaient, à celui de Julien.
Il souriait. Un sourire franc, ouvert, qui lui rappelait le matin au moulin, leurs mains enfarinées, le rire partagé.
Elle monta sur l'estrade, reçut un ruban bleu et une médaille qu'elle aurait dû trouver ridicules. Elle prit le micro, mais les mots ne venaient pas.
— Je n'ai pas fait ça seule, dit-elle enfin, la voix presque éteinte. Je ne pourrais pas vous remercier sans dire que ce pain... c'est aussi celui de ma tante Élise, qui nous a laissé des pages remplies d'amour. Et celui d'un homme qui a rouvert un moulin pour que je puisse moudre la farine avec les pierres de son père.
Elle chercha Julien dans la foule, s'accrocha à son regard.
— Je ne sais pas encore ce que signifie la phrase qu'elle m'a laissée, mais je sais une chose : le cœur, parfois, il commence par un premier pain. Et ce cœur-là, il mérite d'être reconnu. Merci, Julien Lambert.
La foule se retourna vers lui. Julien blêmit, puis rosit, puis leva un air gêné mais radieux. Certains applaudirent, d'autres murmurèrent, et Clara vit Suzanne Chenal faire pivoter sa tête vers l'adjoint provisoire, une expression de marbre sur le visage.
Elle était descendue de l'estrade, mordue à l'épaule par Marcel qui la félicitait, par des mains qui la serraient, par la joie du village qui avait enfin à fêter autre chose qu'un scandale, lorsque l'adjoint provisoire s'approcha d'elle, la mine plus sérieuse qu'avant.
— Clara, je vous félicite. Mais nous devons parler.
Elle fronça les sourcils. — Maintenant ?
Il sortit un papier de sa poche intérieure, celui d'un huissier, timbré de la préfecture d'Aix-en-Provence.
— Le notaire de la famille Chenal a déposé une réclamation, ce matin. Ils contestent votre droit à hériter le fournil d'Élise Ashworth. Ils prétendent que votre tante avait signé une promesse de vente du bâtiment à leur famille, cinq mois avant sa mort.
Clara sentit la médaille refroidir sur sa poitrine.
Elle chercha Julien du regard, mais il était parti acheter de l'eau pour le reste du village, invisible parmi les rubans jaunes.
— Une promesse de vente ? répéta-t-elle, suffoquée. Ma tante m'a écrit un mois avant de mourir, me demandant de venir les sauver, ces murs.
— Peut-être, dit l'adjoint, le visage désolé, en repliant le papier. Mais eux, ils ont une signature.
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