Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 11: The Accusation's Thorns
La salle à manger de la Guilde des Parfumeuses étincelait sous cent bougies, leurs flammes se reflétant dans la vaisselle d'argent et les verres de cristal. Camille avait revêtu sa plus belle robe — un bleu nuit qui rappelait l'heure où les ombres s'allongent — mais chaque regard posé sur elle ce soir-là portait une pointe acérée.
On l'avait placée à l'extrémité de la longue table, loin de la place d'honneur occupée par la chaise vide de Maîtresse Eudora. Une table dressée pour un deuil qu'on n'osait nommer, ou pour un procès qu'on n'avait pas encore annoncé.
Le brouhaha des conversations s'étouffa lorsque la Maîtresse des Cérémonies, une femme sèche au nez busqué nommée Séverine Allard, se leva. Ses doigts squelettiques s'agrippèrent au bord de la table, et son regard balaya l'assemblée avant de se poser sur Camille.
« Mes sœurs, dit-elle d'une voix de verre brisé. Nous voici réunies en ces temps troublés. Notre Maîtresse a disparu. Nos sœurs sont mortes. Et pourtant, nous recevons à notre table une étrangère. »
Un silence de plomb.
Camille sentit la chaleur monter à ses joues. Autour d'elle, les visages se détournèrent, certains gênés, d'autres curieux — quelques-uns franchement hostiles.
« Camille Delacroix, poursuivit Séverine en inclinant la tête comme un oiseau de proie. Vous vous présentez comme la fille d'Isabelle Delacroix. Mais nous n'avons aucune trace de votre naissance dans nos registres. Aucune cérémonie de présentation. Aucune bénédiction d'atelier. Vous êtes... » — elle laissa le mot flotter, cruel — « une vagabonde. »
Une onde de murmures traversa la salle. Camille serra ses mains sous la table, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes. Le parfum des glycines — présent dans les bouquets disposés sur chaque table — lui sembla soudain vicié, menaçant.
« Je suis la fille de ma mère, répondit-elle, la voix plus ferme qu'elle ne s'y attendait. Par le sang, par l'art, par le don que j'ai reçu d'elle. J'ai composé l'Essence de la Nuit Bleue. J'ai été reçue dans votre Guilde par Maîtresse Eudora elle-même. »
« Reçue, oui. Mais non née à notre sein. »
Une voix s'éleva d'un autre coin de la table. Violette.
« Séverine, tu dépasses tes prérogatives. Nous connaissons tous l'œuvre d'Isabelle Delacroix. Et sa fille porte son nez — je l'ai senti dès le premier jour. Les querelles de lignage sont des querelles de jalouses, et nous avons plus urgent.»
La vieille femme se leva, sa cape pourpre ondulant derrière elle. Elle n'était plus la femme tremblante qui avait avoué sa trahison quelques jours plus tôt. Ce soir, elle était une lionne défendant son territoire.
« Nous avons assez de mystères à résoudre sans que nous nous déchirions entre nous. Camille Delacroix a été convoquée par notre Maîtresse disparue. Elle a été formée par Violetta elle-même. Si elle est une vagabonde, alors je le suis aussi — car je n'ai jamais connu ma mère. »
Un murmure de surprise parcourut la table. Camille regarda Violetta, médusée.
Séverine plissa les lèvres mais se rassit sans un mot de plus. La tension néanmoins persistait, comme une fragrance impossible à dissiper.
Plus tard, alors que les serveuses apportaient les desserts et que la conversation reprenait en grappes feutrées, Violetta attira Camille dans une alcôve près de la bibliothèque. La vieille femme saisit son poignet avec une force surprenante.
« Écoute-moi, murmura-t-elle. Cette accusation n'était pas accidentelle. Séverine n'aurait jamais osé sans appui. Quelqu'un lui a glissé des mots à l'oreille. Quelqu'un qui sait que ta mère n'a jamais officiellement reconnu ta naissance — un détail que seules quelques personnes connaissent. »
Camille déglutit. « Ma mère ne m'a jamais... reconnue ? »
« Isabelle t'a laissé des lettres, des journaux, mais elle n'a rien signé devant la Guilde. Elle s'est enfuie avant ta naissance, poursuivie par des ombres. Ceux qui la traquaient auraient trouvé ton nom si elle avait inscrit ta filiation. »
« Alors je suis réellement une bâtarde de la Guilde. »
« Tu es quelque chose de bien plus précieux, répondit Violetta en resserrant sa prise. Tu es le secret vivant d'Isabelle. Et celui qui orchestre ces accusations veut te pousser à la faute. Il veut que tu sortes les journaux de ta mère, que tu cites ses formules, que tu révèles ce qu'elle a découvert. Une fois que tu auras parlé, tu ne serviras plus à rien. »
Le parfum d'immortelle — cette fragrance qui hantait Camille depuis l'enlèvement d'Eudora — effleura soudain ses narines. Elle chercha instinctivement la porte de la salle de banquet. Personne ne se tenait là, pourtant. Rien que l'air chargé d'une odeur qui ne devrait pas être.
« Violetta, dit-elle à voix basse, tu sens ça ? »
La vieille femme renifla, puis blêmit. « L'immortelle. La fleur de celle qui a pris Eudora. »
Camille fouilla l'assemblée des yeux. Chaque femme présente était assise, visible, occupée à ses conversations ou à ses desserts. Et pourtant la fragrance flottait, ténue, comme un avertissement.
« Elle est ici », murmura Camille. « Dans cette salle. »
Violetta la tira plus profondément dans l'alcôve, hors de vue.
« Si elle est ici, ta vie ne tient qu'à un fil. Cette accusation — c'était un test. Un test pour voir comment tu réagirais. Pour voir si tu te défendrais avec tes parfums, ou si tu fuirais, ou si tu révélerais trop. »
« Que dois-je faire ? »
Violetta hésita. Ses yeux clairs — si semblables à ceux de sa mère dans les portraits que Camille avait vus — se plissèrent.
« Il y a une chose que je ne t'ai pas dite. Ta mère, avant de disparaître, a composé un journal que tu n'as pas trouvé. Celui-ci n'est pas chez ton père adoptif. Il est caché dans un endroit que je connais. Elle l'appelait la Bibliothèque des Senteurs. »
Camille retint son souffle. « La Bibliothèque des... »
« Chut. » Violetta pressa un doigt sur ses lèvres. « Pas maintenant. Pas ici. On nous écoute. Mais cet endroit existe. Et il contient des réponses qu'aucune archive de la Guilde ne possède. »
« Comment le trouver ? »
Le regard de Violetta glissa vers la gauche, comme pour désigner quelque chose derrière Camille. « Sous nos pieds, ma petite. Toujours sous nos pieds. »
Avant que Camille puisse répondre, une voix s'éleva derrière elles.
« Mesdames, vous semblez bien absorbées par votre conversation. »
Camille se retourna. Séverine se tenait là, sourire figé, un verre de vin à la main. À côté d'elle, une autre femme — plus jeune, vêtue de soie verte, unmouchoir brodé de glycines à la ceinture.
Le cœur de Camille manqua un battement.
Séverine inclina la tête. « Je voulais vous présenter ma nièce, Adélaïde. Elle a beaucoup entendu parler de vous, Camille. Elle est impatiente de faire votre connaissance. »
La jeune femme sourit — un sourire trop plein de dents — et tendit une main ornée de bagues. « Enchantée, Mademoiselle Delacroix. On dit que vous portez le nez d'Isabelle. J'aimerais beaucoup voir ce que vous pouvez sentir. »
L'odeur d'immortelle devint plus forte. Camille comprit, avec une certitude glacée, qu'elle venait de cette femme.
La poursuite était terminée. Le jeu commençait.
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