Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 12: The Turn of the Rose
Le parfum du salon était lourd, écrasant — un mélange de bougies de cire jaune, de poussière ancienne et d'encens de copal. Camille serrait l'étui de son mouchoir contre sa paume pour empêcher ses doigts de trembler. Autour de la table ronde de la salle des séances, les membres du Conseil des Trois Sœurs formaient un cercle parfait : Séverine Allard à la gauche de Camille, ses ongles vernis de laque rouge tapotant la surface de noyer ; Élisabeth en face, pâle comme une hostie ; Violetta à la droite de Camille, le coude presque touchant le sien. La voyante extérieure, une femme sèche nommée Madame Roche, avait fermé les yeux et déjà commencé à onduler doucement.
On cherchait Eudora. La maîtresse disparue, enlevée — Camille ne parvenait pas à retrouver le goût des mots. Le sang sur les lunettes d'Eudora dansait encore derrière ses paupières chaque fois qu'elle fermait les yeux.
« L'esprit de la défunte et de la disparue est un filet d'eau entre nos doigts », murmura Madame Roche. Sa voix était basse, grêlée de petits accents gutturaux. « Je sens une présence. Quelqu'un… est passé de l'autre côté. Dans des circonstances violentes. »
Camille regarda Violetta. Violetta pinça les lèvres, son regard glissant vers Séverine. L'accusation de la veille était encore une plaie dans l'air, glycine et immortelle mêlées au souvenir de la broderie d'Adélaïde.
« Qui est-ce ? » demanda Élisabeth. Sa voix portait le calme forcé d'une funambule.
Madame Roche se pencha en avant. Ses yeux s'ouvrirent d'un coup — blancs, sans iris. La salle sembla se dépeupler d'air. « Je vois une femme. Vingt ans. Des mains brûlées par les essences. Des cheveux sombres tressés en couronne… »
Camille perçut un mouvement sous la table. Séverine avait croisé les jambes, la soie frottant contre la dentelle. Son parfum — ambre et benjoin, un voile presque invisible — couvrait autre chose. Quelque chose de métallique. Camille ralentit sa respiration.
« Une couronne de tresses sombres », répéta Madame Roche. Sa voix se brisa. « Elle me parle. Elle dit… qu'elle a été assassinée. Qu'elle n'a pas traversé la mort naturellement. » Elle vacilla.
« Qui l'a assassinée ? » sépara Séverine entre ses dents.
Madame Roche tourna la tête vers Camille. Ses yeux blancs semblaient la fixer sans la voir. « Elle la désigne. La fille de l'atelier du Lys. Elle la désigne… comme celle qui tient la bouteille noire. »
Camille se figea. Sa langue collée au palais, elle sentait la sueur naître au creux de son dos. La bouteille noire. La formule n°7 de sa mère. Comment cette étrangère pouvait-elle connaître cela ?
« Ce mensonge a assez servit », tonna la voix de Violetta, mais Camille remarqua que son parfum avait changé d'intensité — là, l'angélique s'effaçait sous la fève tonka, un souvenir de peur. Elle se leva à demi, renversant sa chaise dans un grincement rageur. « Tu n'es pas une voyante. Tu es une actrice. Depuis quand une de tes séances a-t-elle jamais fait autre chose que du théâtre ? »
Séverine se leva à son tour, lente comme une lame qui sort de l'eau. « Tais-toi, Violetta. Tu défends la bâtarde avec un zèle suspect. Peut-être savais-tu ce qu'elle planifiait. Peut-être l'as-tu aidée. »
Des murmures traversèrent la salle. Camille entendit le cœur d'Élisabeth ralentir — non, elle ne pouvait pas l'entendre. C'était le battement de son propre sang dans ses tempes. Le traumatisme du rituel, des accusations de la veille, de la lettre de sa mère. Elle chercha la main de Violetta sous la table.
Et le monde explosa.
Un souffle s'échappa de la bouche de Madame Roche, plus que de l'air — une brume dense, dorée, chargée d'un parfum d'amande amère et de rose ancienne. Camille reconnut le croisement avant que ses yeux ne le voient. Un poison d'alchimiste, ingrédient à liqueur funeste dans une enveloppe volatile. Elle recula, porta les mains à sa gorge.
Mais l'onde ne la toucha pas.
Violetta s'était dressée entre elle et la brume. Le temps d'un battement de cil, la fève tonka explosa dans le parfum de Violetta — un angélique noire, douloureuse, une agonie végétale — et Camille comprit trop tard.
La haute silhouette de Violetta vacilla. Ses lèvres crayonnées de rouge s'entrouvrirent. Elle se tourna vers Camille, les yeux élargis, un demi-sourire d'excuse dessiné sur ses traits. « Ah. L'échec, disait-elle quand je lui ai reproché sa lâcheté. Il pique toujours mieux quand il est servi avant l'heure du dessert. »
Camille la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol. Leur chute fut douce, presque dansée, le parquet résonnant sous les jupes de crêpe.
« Non. Violetta. Non, non. » Camille pressa ses mains sur la plaie invisible — le poison déjà grimpe. Le parfum de son amie s'effritait en direct, trèfle et bergamote tombant comme des pétales fanés. Autour d'elles, le salon éclatait en vociférations — Séverine hurlant des ordres, Élisabeth criant après Madame Roche, mais celle-ci s'était évanouie, ou était partie, ou avait accompli son œuvre.
Les lèvres de Violetta remuaient.
Camille abaissa son oreille tout contre la bouche tiède et sulfateuse de son amie mourante.
« La bibliothèque… » souffla Violetta. Sa main se replia sur le poignet de Camille, un muscle à demi retombé, un lien encore. « Sous le plancher de la salle des licornes… du côté ouest… les essences qui chantent… » Sa respiration cessa une fraction de seconde. Ses yeux trouvèrent ceux de Camille. « Eudora connaissait d'elle-même la porte de cire. Va. File. Ne leur laisse pas. » Ses doigts se relâchèrent.
« Violetta. »
Le corps contre le sien se fit soudain lourd, entier, définitif. Le parfum de Violetta — le vrai, celui que Camille avait appris à reconnaître entre tous dans l'atelier — rendit une dernière petite note, un esprit de violette écrasée, puis se tut complètement.
Autour d'elles, les cris s'arrêtèrent comme une corde de violon qui cède.
Camille ne pleurait pas. Elle faisait face au corps de sa seule amie au milieu du cercle figé de ses ennemies, et elle comprit — non avec sa tête, mais avec une part plus ancienne d'elle-même, celle qui connaissait la provenance de chaque essai — que la brume n'avait jamais été destinée à elle.
On avait visé Violetta depuis le début. Pour la faire taire. Pour qu'elle ne puisse jamais révéler ce qu'elle savait du conseil, du manipulateur, de la bibliothèque des senteurs.
Camille se releva lentement. Elle chercha le parfum des visages qui l'entouraient. Ambre et benjoin de Séverine — plus sec que tout à l'heure. L'eau de rose d'Élisabeth — diluée, tremblante. La poussière du salon qui commençait à retomber sur le corps de Violetta.
Et, quelque part derrière les colonnes, une trace fugace de glycine et d'immortelle. Adélaïde. Présente dans la salle quelques instants plus tôt, silencieuse comme une ombre, maintenant envolée.
Camille contempla la bague d'argent glissée au doigt de Violetta — celle qu'aucune d'elle n'avait jamais su nommer — puis elle leva les yeux vers l'endroit où la fumée de la brume se dissolvait doucement vers le plancher de la salle des licornes. À l'ouest. Elle imaginait déjà le plancher, et dessous, dans le noir, les essences qui chantent.
Elle ne pleurerait pas. Pas encore. La mort de Violetta venait de lui offrir quelque chose de plus précieux que toutes les explications du monde.
Une direction.
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