Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 21: The Debt of Blood
La boutique de couture sentait la cire, le tissu humide et la peur. La couturière – une femme osseuse aux doigts étoilés de piqûres d’aiguille – ne leva pas les yeux quand Camille et Laurent entrèrent. Elle continua de tirer un fil rouge à travers une pièce de soie noire, comme si leur présence n’était qu’une ombre de plus dans l’atelier mal éclairé.
Camille posa la carte de visite sur l’établi, à côté du dé à coudre. Le violet de l’encre parut luire un instant dans la pénombre.
— Vous reconnaissez ceci.
La couturière stoppa net. Son aiguille resta suspendue, pointée vers le plafond. Elle regarda la carte par-dessus ses lunettes cerclées de laiton, puis releva les yeux vers Camille. Son visage n’exprimait rien. C’était pire que la peur – c’était de la résignation.
— Je ne l’ai pas tuée, dit-elle. Je fournis seulement l’outil.
Laurent s’avança, la main posée sur le pommeau de sa canne-épée. Sa voix portait un calme étudié, celui des inspecteurs qui ont déjà entendu mille confessions.
— Le poison était dans l’aiguille. Vous l’avez trempée, vous l’avez donnée à la personne qui l’a plantée dans la nuque de la maîtresse de guilde. Cela fait de vous une complice.
— Je n’ai pas choisi les mains qui tenaient l’aiguille. Je n’ai choisi personne. On m’a dit qu’elle servirait à broder une robe de deuil. Vous croyez que je vérifie la destination de mes fournitures ?
Camille s’accroupit pour se mettre à sa hauteur. L’odeur de la femme – poussière, fil de lin, un fond de lavande amère – ne mentait pas. Elle n’était pas une tueuse. Elle était un rouage qui avait cru tourner sans toucher l’engrenage.
— Le nom, dit Camille doucement. Vous m’avez donné la carte. Donnez-moi le nom qui va avec.
La couturière laissa tomber l’aiguille dans la corbeille à rebuts. Ses doigts joints tremblaient à peine – la fatigue, pas la peur. Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Elle se leva, alla à la fenêtre, écarta le rideau léger d’un geste las.
— Il n’existe pas, dit-elle enfin. Vous cherchez un bienfaiteur, une société, un nom propre. Il n’y en a pas. Il y a un homme, oui. Mais il n’a pas de nom. Il utilise celui des autres. La Société de Crédit est une coquille vide – des papiers, des cachets, des comptes à travers des dizaines de banques.
Laurent sortit son carnet, mais Camille posa une main sur son bras. Elle laissa la carte sur l’établi, la retourna. Le verso était vide, mais le simple contact du papier contre sa peau fit vibrer le cristal dans sa poche. Une pulsation sourde, chaude, qui montait comme une seconde respiration.
— Son nom, répéta-t-elle. Celui qu’il portait avant de devenir une ombre.
La couturière laissa retomber le rideau. Elle revint s’asseoir, reprit son aiguille – une autre, propre – et recommença son ouvrage. Sa voix baissa d’un ton, presque inaudible sous le bruit régulier du fil passant dans le tissu.
— Armand de Valmont. Il y a vingt ans, il possédait les plus grandes parfumeries de la rive droite. Trois cents ouvriers, des boutiques à Vienne, à Londres, à Saint-Pétersbourg. Puis la guilde – votre guilde – l’a ruiné. Pas par la concurrence, non. Par une campagne discrète, savamment orchestrée. Des rumeurs sur ses essences adultérées. Des inspections truquées. Une dette forgée sur des documents que personne n’a jamais vus.
Camille se redressa lentement. Un froid léger descendit dans sa poitrine.
— La guilde l’a ruiné.
— Et il n’a rien oublié. Il finance vos ateliers, vos prisons à couture, parce que chaque franc prêté est une chaîne qu’il tire. Il connaît chaque dette des familles de la guilde. Il sait qui doit, combien, depuis quand. Il attend que ça fasse le poids de sa ruine.
Laurent referma son carnet sans y avoir écrit une ligne.
— Et il a embauché la Marcheuse pour éliminer la maîtresse de guilde.
La couturière haussa une épaule.
— La Marcheuse… je l’appelle Madame des Masques. Je l’ai vue trois fois en onze mois. Elle vient quand il lui plaît, déguisée en commanditaire, en cliente, en livreuse. Elle ne laisse aucune odeur derrière elle. Seulement de la cendre.
Le cristal dans la poche de Camille cessa de vibrer d’un coup – comme une porte qu’on referme. Elle sortit le gant ensanglanté, celui qui avait été planté dans sa poche, celui qui pulsait encore la veille. Il ne bougea pas, ne réagit pas. C’était un simple gant de laine rouge sombre maintenant.
— Le gant n’est pas un faux témoignage, murmura-t-elle. C’est un engagement. Le sang de la maîtresse de guilde, versé d’un consentement. Il scelle une dette entre le défunt et celui qui a accepté le sacrifice. La couturière de la mort n’était qu’un messager.
La couturière laissa échapper un petit rire sec, sans joie.
— Vous êtes plus fine que la plupart de vos sœurs, demoiselle. Oui. Le gant était un reçu. Pour qui ? Je l’ignore. Pourquoi la maîtresse a accepté de mourir ? C’est une question à poser à ceux qui prient dans le noir, pas à ceux qui cousent dans la lumière.
Laurent posa une pièce sur l’établi, trop généreuse pour un simple témoignage.
— Valmont. Où trouve-t-on Armand de Valmont ?
— Nulle part. Il est mort, selon les registres, il y a treize ans. Ses biens ont été vendus aux enchères. Son corps – quelqu’un l’a reconnu dans un charnier après l’incendie de son entrepôt. Mais l’homme qui signe les traites de la Société se sert d’une encre violette, et une encre violette ne ment jamais : celui qui la fabrique vit encore.
Camille saisit la carte, la tint au-dessus d’une bougie. L’encre chauffa, ondula, puis se mit à luire d’un violet plus profond, presque bleu sur ses bords. Le cristal dans sa poche réagit de nouveau – plus fort, cette fois ; la douleur dans son sternum monta d’un cran. Elle jeta la carte sur la table.
— Il faut rentrer à la guilde. Tout de suite.
Laurent fronça les sourcils.
— Qu’y a-t-il, Camille ?
— Valmont n’a pas fondé une société pour financer des ateliers de misère. Il a fondé une banque de dettes pour acheter des âmes. Et la guilde n’est pas une entreprise de parfum – c’est une famille de créancières. Il ne veut pas la détruire. Il veut la posséder.
— Par qui commence-t-il ?
Camille ouvrit la porte de l’atelier déjà fermée pour la nuit, mais une silhouette attendait dans l’ombre du couloir. Deux hommes en manteau sombre, chapeau baissé. L’un déplia un morceau de papier, lut à voix faible :
— Mademoiselle Delacroix. Monsieur Valmont vous attend. Il dit que la dette de votre mère est arrivée à échéance. Il vous prie de la régler avant l’aube, à l’ancien entrepôt de la rue de la Rainie. Il vous promet que, cette fois, personne ne mourra – contrairement à la couturière de ses chères sœurs.
La couturière se figea derrière Camille. Son aiguille tomba. Elle mit la main à sa gorge, d’où suintait déjà une goutte de sang noir – une plume, invisible, plantée sous l’oreille.
— Non, murmura-t-elle. Pas… pas maintenant…
Elle s’effondra sur le fil rouge, une main tendue vers Camille. Ses lèvres bougèrent encore, une syllabe impossible : un nom, ou une malédiction.
Les deux hommes reculèrent dans la nuit, soulevant leurs chapeaux dans un salut ironique, avant de disparaître au coin de la rue.
Camille s’agenouilla près de la couturière, mais le souffle s’était déjà éteint, l’odeur de lavande amère remplacée par un goût métallique de poison – celui-là même, reconnut-elle avec horreur, qu’elle avait détecté sur l’aiguille qui avait tué la maîtresse de guilde.
Laurent s’accroupit, examina la plume.
— Ils ont laissé son nom derrière elle. Pourquoi ?
Camille se releva. Elle glissa la plume dans sa poche, puis la carte rendue violette à côté du cristal.
— Parce qu’ils ne veulent pas que je vienne à la rue de la Rainie pour le tuer. Ils veulent que j’y vienne pour régler une dette que je ne connais pas. Et que je découvre ce que ma mère leur a laissé en garantie quand elle a fui la Marcheuse, il y a vingt ans.
Elle marcha vers la sortie sans se retourner.
— Venez, inspecteur. Nous allons devoir payer avant l’aube.
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