Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 20: The Trail of the Twisted Needle
Le bureau de l’inspecteur Fauvel sentait le tabac froid et l’encre séchée. Camille n’y était jamais entrée, mais elle reconnut immédiatement l’ordre méticuleux des dossiers, l’alignement parfait des plumes, la petite horloge de voyage dont le tic-tac semblait compter les secondes jusqu’au solstice.
Laurent ne fit ni commentaire ni préambule. Il poussa un plateau de bois vers elle avec deux doigts, comme un boulanger servirait une miche douteuse. Sur le plateau, un objet fin, presque fragile : une aiguille d’acier, longue de dix centimètres, dont la tête était torsadée en spirale complexe, avec une pointe creuse et cannelée, presque chirurgicale.
— Le médecin légiste l’a retirée du cœur de la maîtresse de guilde hier soir, dit Laurent. Dissimulée dans les plis du corsage. Elle a traversé le sternum sans briser l’os, paraît-il.
Camille tendit la main. Il la laissa prendre l’aiguille, regarda ses doigts trembler légèrement.
— Une aiguille de brodeuse, murmura-t-elle en la retournant. C’est une aiguille à bourdon, pour percer le cuir. Mais pas comme ça. Regardez la tête.
Elle la lui rendit, pointant un cercle gravé dans le collet de l’aiguille.
— Ça, c’est une marque de la Confrérie du Fil Brisé, dit-elle. Une sous-secte, ils ne font pas partie de la guilde des parfumeuses. Elles sont brodeuses, couturières, dentellières. Leur art est le textile, leurs fragrances sont des fixateurs — elles imprègnent les étoffes de magie résiduelle, dans les motifs. Pour ensorceler un usage ou un geste.
Laurent haussa un sourcil.
— Une sous-secte qui s’occupe de sabotage ?
— Exactement. La spirale sur la tête de l’aiguille, c’est un sceau d’intention brisée. Elles ne cousent pas des vêtements, elles cousent des destins. Une piqûre au bon endroit, avec le bon fil imprégné, et la personne se blesse. Se trompe. Se perd.
Elle posa l’aiguille sur la table. Le métal fit un bruit sec, presque coupant.
— Mais cette aiguille ici a été trempée dans quelque chose. De l’huile de belladone, peut-être, mélangée à du musc pour masquer l’odeur au toucher. Cette pointe cannelée n’est pas pour percer — c’est pour laisser un canal.
Laurent se pencha par-dessus la table et rouvrit son carnet, cherchant une page.
— Un canal pour quoi ?
— Pour le poison qu’on verse après. Ou pour le fil qu’on retire après coup pour laisser le venin s’écouler lentement. Elle a été plantée sur plusieurs jours, peut-être. Le légiste aurait dû voir des marques de piqûres multiples.
Elle releva la tête.
— Une seule piqûre n’aurait pas tué la maîtresse de guilde. Il faut des blessures répétées, infimes, qui passent inaperçues. Pour ça, il faut accéder à elle régulièrement, pendant des jours, avec un prétexte.
Laurent tourna son carnet vers lui.
— Sa couturière. La maîtresse de guilde avait une couturière personnelle, qui venait une fois par semaine pour ses robes. Les pièces dans son cabinet en étaient pleines — on a trouvé des bobines dans son tiroir personnel.
— Une brodeuse surmenée, trop qualifiée pour être ignorée, et méprisée par les dames de la guilde. Quel nom ?
Laurent feuilleta, trouva la page.
— Atelier Desmarais, rue des Filles-Dieu, dans le quartier des tisserands. Troisième étage.
Camille saisit son manteau sans demander la permission.
— Allons-y.
L’atelier Desmarais était une façade effritée au-dessus d’une cour couverte d’échelles de pompiers enchevêtrées. L’air sentait l’amidon chaud et l’eau de javel, mais sous cet habit d’odeurs, Camille perçut autre chose : une note de gardénia artificiel, qu’on utilisait parfois pour masquer la sueur du travail ou des substances interdites.
Laurent monta trois étages sans un mot. À la porte, une plaque de laiton ébréchée annonçait « Atelier de confection. Patronnes acceptées. Interdiction d’entrer au public. »
Camille ne frappa pas. Elle poussa la porte.
La salle était longue, sombre, éclairée seulement par une rangée de tables de coupe où travaillaient une vingtaine de femmes, têtes baissées, dans un silence crépitant d’aiguilles. Le plancher était couvert de chutes de soie, de poussière de fil, et quelque part, au fond, une machine à vapeur grinçait faiblement, alimentant une soufflerie qui faisait onduler les lambeaux de tissu sur les murs comme des toiles d’araignée abandonnées.
Elles ne les virent pas tout de suite. Laurent posa sa main sur le bras de Camille pour la retenir, mais elle se dégagea.
— Je cherche la brodeuse de la Confrérie du Fil Brisé, dit-elle. Celle qui porte le sceau torsadé sur ses aiguilles.
Aucune des femmes ne leva la tête. Le silence devint plus net, plus rigide. Une seule d’entre elles, au fond, près d’une fenêtre poussiéreuse, enfonça son aiguille dans un bourdon de broderie sans même ciller. Elle devait avoir soixante ans, les mains déformées par l’arthrite, vêtue d’une blouse grise taillée dans un vieux patchwork d’échantillons.
Camille s’approcha. Trois pas lents, un rythme de guet.
La vieille femme leva les yeux. Ils étaient d’un bleu très clair, presque décoloré, avec une pupille qui semblait trop petite pour l’iris, comme une porte entrouverte sur un puits.
— vous n’êtes pas de la maison, dit-elle d’une voix morte. Personne ne vient ici sans permis. Le mépris est dans votre maintien.
— Mon maintien vient de mon métier, dit Camille doucement. Parfumeuse. Je connais les coupes, les étoffes, les coutures. Je sais que cette pièce est un atelier-mêlée — des femmes payées à la pièce, mal nourries, avec des heures prolongées sans lumière. Vos doigts sont blessés, madame. Et je connais le sceau qu’on retrouve sur vos aiguilles quand une magistrate meurt sans explication.
Le silence retomba. Laurent se tenait immobile sur le seuil, main droite sur la poche de sa redingote, où se trouvait probablement un pistolet.
La vieille femme se mit à rire, un son sec comme un fil qui casse.
— Vous parlez de la maîtresse de guilde ? Celle qui nous commandait des robes de satin sans jamais payer le fil de soie, qui exigeait des broderies de trois semaines en trois jours, qui faisait jeter dehors nos ouvrières enceintes à la première faute de couture ? Cette femme-là ?
Elle sortit l’aiguille de son bourdon et la posa sur la table, pointant vers Camille avec le côté émoussé.
— Je l’ai cousue, oui. Piquée tous les jours, pendant neuf jours. Du poison lent, du datura, comme on m’avait demandé. Elle est morte de mon travail — mais je n’ai pas été sa meurtrière. Je n’ai été que son exécutrice.
Laurent fit un mouvement. Camille leva la main pour l’arrêter.
— Qui vous a demandé ? demanda-t-elle.
La vieille dame se redressa, ses articulations craquant comme du bois sec. Elle fouilla dans son corsage et en sortit une pièce de monnaie, qu’elle jeta sur la table.
C’était un louis d’or, neuf, où sous le profil du souverain on distinguait une double marque : l’étoile de la guilde, et dessous, en tout petit, une silhouette de femme marchant, sans visage.
— La commande est passée il y a onze mois, dit-elle. J’ai reçu une avance de vingt louis et la promesse qu’on libérerait mes ouvrières de la dette des ateliers si je prenais le contrat. Ce n’était pas pour m’appauvrir davantage. C’était pour payer leurs dettes.
Camille regarda la pièce. La Marcheuse. Encore elle.
Elle releva la tête.
— Cette promesse, vous y avez cru ?
La vieille femme sourit — un sourire triste, sans joie.
— J’ai cru à mes autres options, qui étaient nulles. La Marcheuse vous protège si vous acceptez son contrat. Elle vous oublie si vous refusez. Je savais ce qui arrivait aux récalcitrantes — on les retrouvait dans la Seine avec la bouche cousue aux fils d’or. Alors j’ai accepté.
Elle pointa du doigt, non vers Camille ou Laurent, mais vers une machine derrière elle : une immense bobine de fil d’or que deux ouvrières enroulaient sans relâche, le geste mécanique et répétitif.
— Mais moi je vais vous dire une chose, parfumeuse. La Marcheuse n’a jamais payé de quoi que ce soit. Je l’ai appris trop tard, quand les épiciers ont cessé de livrer mes ouvrières et que mes dettes ont gonflé au lieu de disparaître. Regardez cet atelier. Ces femmes sont en prison sans barreaux, elles cousent jusqu’à s’aveugler pour rembourser des sommes que leurs grands-mères avaient déjà perdues.
Elle se pencha encore, baissant la voix jusqu’au souffle.
— Et celui qui récolte l’argent de ces prisons d’étoffe, qui collecte chaque semaine la part des ventes, qui fait acheter des robes à ces mêmes femmes pour les confier à la brodeuse qui signera les contrats avec la Marcheuse… c’est un homme qui se présente comme un bienfaiteur de la guilde. Je ne peux pas vous donner son nom, je ne l’ai jamais vu en face.
Camille sentit le souffle de Laurent dans son dos. Elle prit la pièce sur la table, la retourna entre ses doigts.
— Mais vous pouvez me dire comment il signe, dit-elle doucement.
La vieille femme rouvrit un tiroir de sa machine et en sortit une carte de visite, cornée, presque épuisée à force d’être regardée. Elle la déposa sur la table comme une hostie.
Le carton était blanc, au nom d’une maison de financement : « Société de Crédit pour l’Artisanat Parisien, 12, rue du Temple. Directeur : … » La signature manuscrite était illisible, mais au-dessus du nom imprimé, l’écriture de la Marcheuse avait laissé une garde : un petit dessin, à l’encre violette, de deux visages entrelacés. Infracassable.
Camille comprit soudain pourquoi ce bureau avait été choisi. Ce n’était pas pour la brodeuse elle-même. C’était pour ce morceau de carton.
— Il connaît vos heures de travail, reprit la femme. Il connaît les commandes qui passent par votre guilde. Il sait ce que vous faites avant même que vous le sachiez.
Elle se leva, poussa sa chaise derrière elle.
— Et maintenant, parfumeuse, il sait aussi que vous êtes venue ici.
Dehors, dans la rue, Laurent vérifia que personne ne les filait. Camille serrait encore la carte de visite, le papier déjà humide de sa paume.
— Cette société de crédit, dit-il à voix basse. Elle finance la moitié des ateliers de confection de Paris. Et probablement la moitié des factions qui composent votre guilde.
Camille hocha la tête.
— Et peut-être l’autre moitié aussi.
Elle glissa la carte dans sa poche, près de son fragment de cristal, qui se mit à vibrer, comme s’il reconnaissait quelque chose dans l’encre violette de la carte.
— Nous pensions que la Marcheuse travaillait seule, dit-elle. Elle a un trésorier. Et ce trésorier est dans la guilde.
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