Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 26: The Shadow Remembered
La rue était déserte, la nuit épaisse comme de l’encre. Les grilles de l’ancien hôtel particulier de la famille Delacroix se dressaient devant eux, rouillées, tordues, comme des doigts de squelette agrippant l’obscurité. Camille sentit le fragment de cristal brûler contre sa poitrine, un rappel constant de la voix de sa mère, de sa sœur souriant dans les flammes, de Valmont—d’Armand—qui se tenait quelque part, à attendre.
— Il a dit que c’était ici que tout avait commencé, murmura-t-elle.
Laurent ne répondit pas. Il poussa la grille, qui céda avec un gémissement de métal agonisant. Ils avancèrent dans une cour envahie par les ronces, où un petit carrosse pourrissait sous une toile de lierre. La maison elle-même semblait penchée, fatiguée, comme si elle portait le poids de l’incendie qui avait tué leur père trente ans plus tôt.
— Selon Madeline, les plans de la société étaient ici, dit Camille. Le vrai plan. Celui qui raconte ce que le fondateur a vraiment bâti. Et Valmont—Armand—il n’aurait pas brûlé ce lieu si les recettes n’y étaient pas cachées.
— Alors pourquoi nous laisser entrer ? demanda Laurent, le regard scrutant les fenêtres crevées. C’est un piège.
— Tout est un piège avec lui. Mais c’est aussi notre seule chance de comprendre ce qui doit être sacrifié.
La porte d’entrée était verrouillée, mais la serrure céda sous le passe-partout de Laurent. L’intérieur sentait le moisi et le papier brûlé. Des restes de meubles calcinés, des traces de suie sur les murs, un escalier en colimaçon qui tremblait sous leur pas. Camille sortit son flacon de réserve—un simple mélange de bergamote et de musc—et le vaporisa devant elle. Les particules d’eau et d’alcool réagirent à une légère trace de violette enchantée dans l’air.
— Il est venu récemment, dit-elle. L’odeur est encore fraîche. Il a laissé des sentinelles parfumées.
Laurent tira son revolver. Ils montèrent l’escalier, passant devant des portraits noircis où des visages permettaient encore de deviner les Delacroix d’autrefois. Camille s’arrêta devant un tableau à moitié détruit : son père, un homme sévère aux yeux bleu glacier, tenant un petit garçon sur ses genoux. Derrière eux, une femme enceinte—leur mère—et une balle d’enfant à ses pieds.
— Elle est là, souffla Camille. Ma sœur. Sur la photo, leur petite sœur devait être encore à l’intérieur du ventre de sa mère.
— Camille. Maintenant.
Laurent la tira vers une porte en chêne, fermée par un cadenas particulier dont il fit sauter l’anneau d’une balle. À l’intérieur, ce qui avait dû être un bureau. Des rayonnages effondrés, des papiers éparpillés, et au centre, sur un pupitre de marbre noir, un registre relié en cuir rouge, épargné par les flammes. Camille l’ouvrit. L’écriture fine et régulière—celle du fondateur—remontait à cinquante ans. Des recettes, des notes, des correspondances avec des banques, des marchands, et des croquis acharnés d’une machine complexe, un distillateur à sept colonnes, capable de distiller l’essence d’une âme.
— Il a construit cela ? demanda Laurent, lisant par-dessus son épaule. Sept flammes, un miroir central—c’est une machine à voler les esprits.
— Non, dit Camille, les doigts tremblants sur le papier. C’est un piège à mémoire. Le fondateur l’a construite pour capturer l’âme des Guildes. Pour se rendre immortel. Mais le rituel de protection l’a enfermé… et Armand veut l’ouvrir.
Elle tourna une page, et l’écriture changea. Plus récente, plus rapide, presque frénétique. Celle de son frère.
« Le prix du secret est le secret lui-même. Si la fleur ne se sacrifie pas, la racine reviendra. Elle sourira, et nous brûlerons tous. »
Camille releva la tête. Elle crut entendre un frottement, comme une robe sur du bois, puis le cliquetis distinct d’un mécanisme d’aiguille.
— Laurent.
Il la vit dans ses yeux. Il pivota. Une nuée de fléchettes argentées jaillit des murs, surgi d’un système de déclenchement caché dans les boiseries. Laurent plongea, attrapant Camille par la taille et la jetant à terre. Une fléchette claqua dans les planches au-dessus d’eux, puis une seconde, une troisième. Il roula, tira deux fois dans le mur, et le mécanisme cessa avec un grincement.
Un silence épais les enveloppa. Camille se releva, secoua la poussière de sa robe, puis vit le filet rouge sombre s’élargir sur la manche de Laurent.
— Non.
Il baissa les yeux. La fléchette avait traversé sa veste et s’était fichée dans son épaule, juste entre le deltoïde et le cou. Il la retira avec un sifflement, mais une odeur s’éleva du métal. Douceâtre, opiacée, entêtante—Camille la reconnut immédiatement. La lavande filée de Valmont, comme celle qu’elle avait sentie sur les mannequins qui l’avaient attaquée à la tour Eiffel.
— Poison, murmura-t-elle. Une paralysie lente. S’il atteint ton cœur…
Laurent chancela déjà. Ses yeux se révulsèrent, ses doigts se crispèrent sur le revolver, qui tomba sur la poussière. Camille l’attrapa, le maintint, sentit le froid gagner sa peau. Elle ouvrit son sac, sortit le fragment de cristal, et sentit la voix de sa mère vibrer dans sa tête.
« Tu peux le sauver, fillette. Mais chaque goutte que tu donnes, c’est une goutte de moins que tu auras pour toi. Le sacrifice du nez n’est pas seulement une perte. C’est un capital. Une monnaie. Si tu le dépenses pour lui… il te faudra payer en chair. »
— Je paierai, murmura-t-elle.
Elle approcha ses lèvres de l’oreille de Laurent, qui respirait en saccades, le poison déjà en train de pâlir le pourpre de sa joue.
— Ne meurs pas, dit-elle. J’ai besoin de toi pour survive à mon frère.
Elle pressa le cristal contre la plaie, ferma les yeux, et plongea sa conscience dans l’essence de son propre souffle. L’odeur de son propre corps—sous la lavande de son eau, sous l’ambre de ses crèmes, sous la poudre de ses savons—elle tira cette odeur sacrée, ce « soi » magique que son grand-père lui avait appris à préserver, et le laissa couler, par gouttes d’or liquide, dans le sang de Laurent.
Il hurla. Elle hurla. Une décharge électrique traversa son bras, lui arracha un sanglot de douleur. Elle sentit ses narines se vider, l’arôme du bois brûlé disparaître, celui de la poussière, celui de la lavande pourrie. Puis, un à un, tous les parfums du monde se muèrent en une cacophonie grise, indistincte. Elle serra les dents. Encore. Encore une goutte.
Laurent ouvrit les yeux. Le bleu de son iris revint, puis il inspira profondément, et le tremblement cessa. Il s’assit, saisit le visage de Camille, la vit blanche comme linge, des cernes de sueur sur son front.
— Qu’as-tu fait ?
— Je t’ai rendu une vie que je t’avais coûtée, souffla-t-elle, la voix éraillée. Je ne sens plus la rose. Ni le musc. Je suis à moitié sourde aux odeurs du monde, Laurent. Et je n’ai plus assez de moi pour la fondation.
Il la prit dans ses bras. Elle posa sa tête contre lui, épuisée, et c’est alors qu’elle vit—par la fenêtre crevée, dans le vitrage brisé—une silhouette se dresse dans l’allée. Petite. Souriante. Les cheveux lâchés dans le vent. Sa sœur.
Camille voulut se lever, mais ses jambes se dérobèrent. La silhouette s’inclina, comme pour saluer, puis disparut dans les ombres de la cour.
— Elle sait que nous sommes venus, dit-elle. Elle sait ce que nous avons trouvé.
— Alors nous devons trouver ce registre et l’emporter ailleurs. À l’abri.
— Non, dit Camille, serrant le livre contre elle. Si elle sait, Armand sait. Le registre est notre seul avantage. Et il sait où nous dormons.
Elle se redressa, chancelante, tenant le registre rouge comme un enfant, et regarda Laurent, dont l’épaule saignait encore à peine.
— Nous n’avons plus de temps, murmura-t-elle. Il faut frapper avant l’aube. Dans le temple. Avec le parfum sacré. Même si je dois m’aveugler aux odeurs pour toujours.
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