Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 27: The Crown of Scents
La lumière grise de l’aube rampait sous les volets clos de l’atelier quand Camille y entra, Yvette sur ses talons. Elle avait évité la maison de la guilde, ses murs noircis, ses sœurs encore sous le joug de l’obéissance perfumée d’Armand. Ici, dans ce sanctuaire de flacons et de fioles, l’air sentait encore le santal et la vanille, la mémoire d’un monde plus simple.
— Yvette, ferme la porte. Il faut que je te parle.
La jeune fille obéit, ses yeux sombres et attentifs. Elle avait quinze ans, des taches de rousseur, et un don brut pour les accords floraux que Camille avait mis deux ans à polir. Elle était l’avenir, si tant est que l’avenir existât encore.
Camille s’appuya contre l’établi, ses doigts tremblants sur le bois éraflé. Sa propre odeur — celle qu’elle portait depuis sa naissance, ce parfum de tilleul et de pluie — était si faible à présent qu’elle devait fermer les yeux pour la percevoir. La moitié d’elle-même, donnée à Laurent. L’autre moitié, elle s’apprêtait à l’offrir au feu.
— Je dois partir avant le lever du soleil, dit-elle. Pour la dernière fois, probablement.
— Non, madame. — Yvette fit un pas en avant, le visage blême. — Vous ne pouvez pas. Vous êtes trop faible. Sans votre odorat, vous...
— Justement. C’est pour cela que tu es là.
Camille ouvrit un tiroir secret sous l’établi. Elle en tira un carnet de cuir rouge, usé aux coins, et le posa entre elles. Sa main s’attarda sur la couverture une seconde.
— Toutes mes notes. Les heures de ma vie, toute la magie que j’ai comprise, tout ce que ma mère m’a appris avant de mourir. Les formules, les gestes, les psaumes d’essence. Tu prendras ma place.
Yvette fixait le carnet comme une vipère. Elle ne le touchait pas.
— Je ne saurai jamais faire ce que vous faites, madame.
— Tu es plus forte que tu ne crois. Ton nez est un instrument rare — un vrai nez. Je l’ai senti dès ton premier jour, quand tu as identifié la cassie du jasmin alors que personne ne t’avait dit qu’il y en avait. — Camille sourit, faiblement. — Tu es prête. Si je ne reviens pas, tu recueilleras les sœurs. Tu les libéreras du parfum d’Armand. Tu protégeras la guilde.
Yvette baissa les yeux. Ses épaules se crispèrent.
— Mais tu es la fille du noble, n’est-ce pas ?
Le silence dura une seconde entière. Puis Yvette releva la tête, et son regard n’était plus celui de l’apprentie docile. Il était dur, utilitaire.
— Tu l’as su depuis quand ?
— Je ne le savais pas. Pas avant ce soir. Ton parfum, Yvette. Celui que tu portes quand tu te crois seule. Il a une base de fougère amère et de cuir grenat — un accord que je n’ai croisé que chez les familles du premier cercle. Et ton accent, quand tu parles en dormant. On ne naît pas avec l’accent du faubourg. On l’apprend.
Yvette — la fille du comte de Bréville, donc, ou du duc de Rochechouart, ou d’un autre porc à perruque poudrée — croisa les bras. Elle ne nia rien.
— Armand m’a envoyée. Il savait que tu cherchais une apprentie. Il savait que tu sentirais le manque de compagnie, le besoin de transmettre. — Sa voix se défit légèrement. — J’ai appris à t’aimer, madame. Est-ce qu’il y a pire trahison que celle-là ?
— Pourquoi ? demanda Camille, et le mot sortit plus doux qu’elle ne l’avait voulu. — Pourquoi l’aider ? Il brûle les maisons. Il réduit les femmes en esclavage. Il est dément, Yvette. Sa propre sœur — ma sœur — même elle le suit dans la ruine.
— Il n’est pas dément. Il est juste. — Yvette desserra les poings. Il y avait là un effort, un mouvement vers quelque chose — la vérité, ou son simulacre. — Le noble qui t’a formée était peut-être ta mère, mais sais-tu ce qu’elle a fait aux gens de sa famille ? Ton grand-père Delacroix était un bâtisseur. Il a volé les terres de mon père, madame. Il a fait fouetter un de mes oncles jusqu’à la mort parce qu’il osait réclamer ce qui lui revenait. Armand n’est pas un monstre. C’est un instrument du destin.
Camille resta immobile un long moment. Puis elle poussa le carnet rouge un peu plus loin, vers Yvette.
— Prends-le. C’était à ta mère, non ? Ta vraie mère. Fanette de Rochechouart, qui est morte en couches l’année de la grande grève. Armand te l’a raconté ?
Yvette cligna des yeux — une fissure, un doute.
— Comment savez-vous...
— J’ai vu ton visage quand il a parlé de la « racine », la nuit où il a brûlé mon atelier. Tu ne savais pas que ta mère avait été une servante de la guilde. Tu ne savais pas que son sang était déjà dans cette maison.
La plus fine fissure s’élargit. Yvette regarda le carnet rouge, puis Camille, puis le carnet à nouveau.
— C’est pour ça que je t’ai choisie comme apprentie, acheva Camille. Pas parce que tu étais douée. Parce que tu étais la fille de Fanette, et que Fanette était ma sœur de lait. Nous avons grandi ensemble, sous cette même charpente. Elle m’a sauvé la vie une fois, en avalant un poison destiné à me tuer. Elle est morte pour les avoir introduits — pour t’avoir eue, toi.
Yvette pâlit, de manière visible, malgré ses efforts pour rester maîtresse d’elle-même. Ses lèvres bougèrent sans produire de son.
— Tu vois, dit Camille, toujours douce. Le destin est une créature complexe. Armand t’a envoyée pour me détruire, et il t’a donné un mensonge pour motivation. Mais la vérité est que ta mère est morte pour moi, et que sa fille serait morte pour toi si j’avais su assez tôt. C’est le genre de dette que l’on paie avec du sang, pas avec de l’encre.
Elle laissa les mots flotter entre elles. Yvette semblait pliée sous le poids de quelque chose de nouveau.
Mais alors, un craquement. Un souffle d’air froid. Camille tourna la tête — trop lentement, trop faiblement. La porte arrière de l’atelier céda sous un choc massif, et trois silhouettes entrèrent, vêtues de capes sombres, leurs visages invisibles mais leurs mains gantées de cuir. La troisième — une femme, grande, mince, un masque de velours violet sur le visage — leva la main.
— Yvette. Le travail est terminé.
Yvette tressaillit. Elle n’avait pas bougé. Mais l’odeur de sa trahison, enfin palpable, monta dans l’air — cire d’abeille en putréfaction, poussière de cloître, une corde usée. Elle avait su. Elle avait su depuis le début.
Camille voulut saisir le carnet rouge, mais la deuxième silhouette fut plus rapide. Une lame surgit d’un fourreau ; le carnet tomba au sol, coupé en deux à l’endroit de la couture. Des feuilles de papier volèrent dans l’air, comme des oiseaux morts.
— Vous mentez, souffla Yvette — mais sa voix était étranglée, brisée par ce doute qui grandissait encore.
La femme au masque violet fit un geste. Les deux autres crochetèrent Camille par les bras. Elle était trop faible pour se débattre — la moitié de son essence était partie avec Laurent, et l’autre moitié dans la nuit de l’effort. Le sol de l’atelier s’inclina sous ses pieds, et puis la porte, les volets, les flacons d’ambre et les fioles d’opaline tournoyèrent dans une danse grise.
La dernière chose qu’elle vit, avant que le masque violet ne se penche sur elle, ce fut Yvette — seule, debout, le carnet rouge coupé dans les mains, et des larmes coulant sur ses taches de rousseur.
— Armand voudra te parler, dit la femme au masque, en tirant Camille dehors à travers le seuil. Et après, il voudra te démonter morceau par morceau. Il a dit que tu sentais encore la rose quand tu transpires. Je suis curieuse de savoir ce qu’on sent quand une rose est écorchée vive.
Camille n’eut pas le temps de répondre. Une odeur d’éther et de belladone l’enveloppa, et le monde s’effondra en une flaque noire.
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