Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 29: The Last Ingredient
La chaleur de la cave était étouffante. La poussière de charbon me collait à la gorge, et l'odeur de moisi et de rouille saturait l'air, pourtant, malgré mon odorat à moitié mort, je le percevais comme un écho lointain de ce que j'aurais senti autrefois.
Je rampai le long du mur de briques, les mains à peine guidées par la faible lueur d'un réverbère à travers une grille haute. Ma robe était déchirée, mon dos brûlait là où les lanières de mes ravisseurs avaient laissé leur marque. Mais j'étais libre. Chair libre, âme libre. Et il me restait une mission.
Le soupir d'un homme. Faible, entrecoupé d'un râle.
« Laurent ! »
Je me précipitai dans l'alcôve où il gisait, étendu sur une couverture souillée. Son visage était livide, ses lèvres presque bleues. La plaie à son épaule, mal bandée, suintait un pus verdâtre dont l'odeur âcre, même affaiblie, me retourna l'estomac. La lame empoisonnée du piège avait fait son œuvre.
— Camille…, murmura-t-il en ouvrant des yeux vitreux. Tu es… vivante.
— Ne parle pas.
Je m'agenouillai près de lui, les mains tremblantes. Il me fallait évaluer. La toxine avait gagné ses poumons. Son pouls était faible, irrégulier. S'il n'y avait pas d'intervention immédiate, il serait mort avant le lever du soleil.
Et j'avais besoin de lui pour la bataille finale. J'avais besoin de *moi* pour cette bataille.
Je fermai les yeux, convoquant ce qui me restait d'essence magique. Une lueur tiède, fragile, comme la dernière braise d'un feu mourant, dansa au creux de ma poitrine. Mesurée. Insuffisante pour le sacrifice fondateur. Insuffisante pour ce qui m'attendait aux côtés des fondations.
« Tu hésites, dit une voix derrière moi.
Je me tournai. Le fantôme de la maîtresse se tenait là, spectral dans l'ombre, ses yeux vides mais sagaces.
— Tu sais ce que tu dois faire, Camille. La dernière combinaison. Le dernier ingrédient. »
Je hochai la tête, sans pouvoir répondre.
— Chacune d'entre elles, chaque grande sorcière, a fait face à ce choix. Le pouvoir ou celui qu'elle aime. La potion ne se crée pas par intention, mais par renoncement. La dernière larme n'est pas un symbole. C'est le cœur du parfum sacrificiel. »
La comprenant trop bien, je me tournai vers Laurent. Il me regardait, la tête légèrement inclinée, un sourire tendre, presque résigné, étirant ses lèvres sèches.
— Tu ne peux pas, dit-il. Tu m'as déjà tout donné. La moitié de ton essence… c'était déjà trop. Pour le restant, tu en auras besoin. Pour eux. Pour la ville.
— Je n'en aurai pas besoin si je te perds, répliquai-je, la voix plus dure que je ne le me voulais.
— Alors la dernière larme sera versée pour rien. Parce que celui pour qui elle aurait été versée n'est plus là. »
Il toussa, un filet de sang sur son menton.
Je tendis la main. Je pouvais sentir la mort s'accrocher à lui comme un manteau trop lourd. J'aurais pu recomposer l'essence, retirer la toxine avec la totalité de ma magie. Mais le ferais-je ? Pour lui ? Après tout ce que nous venions de traverser, après qu'il m'ait dévoilé ce que je n'aurais jamais cru possible – que je pouvais être aimée pour moi-même, pas pour ma magie – comment pourrais-je faire autrement ?
— Viens, murmurai-je.
Je posai mes paumes sur sa poitrine et laissai couler la tiédeur sacrée. C'était une sensation étrange de se vider, de donner tout ce qui avait fait de moi une magicienne. Chaque note de parfum qui dansait sur ma langue, chaque pouvoir d'odeur qui aurait pu envoûter un homme ou détruire un mur, se déversait à flots dans son corps.
Sa respiration se fit plus profonde. Le sourire s'évanouit. Ses cils noirs, frangés sur sa joue, se soulevèrent, et ses yeux, plus limpides que jamais, se tournèrent vers les miens.
— Qu’as-tu fait ? dit-il dans un souffle.
— Ce que j'aurais dû faire depuis le début.
Je me relevai, toisant mon corps, mes mains. L'écho de pouvoirs que j'avais connus toute ma vie s'éteignait, comme une musique qui s'éloigne hors de portée. Je sentais les odeurs désormais sans leur magie. L'odeur du charbon, celle de la poussière, celle de son sang maintenant ténu. Mais aucune lueur intérieure.
Il veut que je pleure.
Franchement, j'étais tentée. Mais je n'avais pas le temps pour le chagrin.
— Laurent, fis-je en l'aidant à s'asseoir. Y a-t-il un plan pour nous rejoindre ?
— Il y a une porte dérobée au fond du cellier, derrière une double cloison. Mais Armand ne doit pas savoir que tu as quitté la cave. Ta libération doit être un secret. »
Un fin sourire étira mes lèvres. Une femme sans magie avait un avantage : personne ne la verrait comme une menace. Ils me chercheraient partout, au-dessus, dans les tours, autour des fondations. Mais ils n'imagineraient jamais que la sorcière, vidée de son essence, aurait l'audace de se mêler aux servantes du bureau de l’autre côté.
— Viens alors, murmurai-je. Tu ne vas pas mourir ce soir. Mais nous avons à faire. Cette fois, nous finirons ce qu'Armand a commencé. »
Il me suivit, trébuchant dans l'obscurité, une main endolorie contre mon épaule. Chaque pas résonnait dans ma poitrine vide : la dernière larme du sacrifice, versée pour celui que j'aimais.
Un élan de tendresse, inattendu et douloureux, me poussa à attirer sa joue contre la mienne. Il sentait le cuir, la fumée, et ma propre essence encore tiède. Je me suis blottie dans sa chaleur comme un fanal, et nous avons marché vers la lueur, vers l'ennemi, vers la fin.
Sans ma magie, j'allais devoir me libérer autrement. Mais il me restait tout mon savoir. Tout mon art. Et, à présent, rien à perdre.
La nuit finirait avec nous. L'une ou l'autre des façons.
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