Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 28: The Glove's Owner
L'eau gouttait quelque part, lente et régulière, comme un métronome funèbre. Camille ouvrit les yeux dans l'obscurité, le goût du sang séché sur ses lèvres. Ses poignets étaient liés derrière le dos par des chaînes de fer froid, et chaque inspiration lui arrachait un gémissement étouffé. La cave sentait la terre humide, la moisissure... et le jasmin.
Ce n'était pas du jasmin. C'était l'empreinte olfactive d'un souvenir que son nez à moitié mort reconnaissait encore. Le parfum du maître Tancrede, le dernier grand parfumeur de la guilde, celui qu'on avait retrouvé poignardé dans son atelier trois semaines avant que tout ne bascule. Celui dont le gant ensanglanté avait été la seule pièce à conviction.
« Tu sens encore, petite. »
La voix était un chuchotement de soie froissée. Camille tourna la tête, et le vit. Une silhouette translucide, assise sur un baril de vin vide, les mains croisées sur une canne qu'il ne tenait plus depuis sa mort. Tancrede la regardait avec une expression presque amusée.
« Vous êtes... vous êtes mort. Je vous ai vu mort.
— La mort est un état, pas une fin. Surtout pour ceux qui ont respiré trop longtemps les essences de vérité. » Il pencha la tête. « On t'a enfermée avec un fantôme. Ironique, n'est-ce pas ? Armand croit que les morts n'ont plus de secrets. Il se trompe. »
Camille tira sur ses chaînes, le métal mordant sa chair. « Le gant. Celui que nous avons trouvé dans votre atelier. Vous savez à qui il appartenait.
— Bien sûr que je le sais. C'est pour cela que je suis mort. »
Il se leva, traversant le baril comme s'il n'existait pas, et s'accroupit devant elle. Son visage, même spectral, portait les rides profondes d'un homme qui avait vu trop de choses sans jamais les dire.
« Le gant appartenait à un homme de la maison de Noblecourt. Le père de cette petite traîtresse qui t'a ligotée et menée jusqu'ici. »
Camille sentit son cœur se serrer. Yvette. La jeune apprentie au sourire timide, celle qu'elle avait cru capable de reprendre son héritage. Fille d'un noble. Mais jamais elle n'avait imaginé...
« Noblecourt était le mécène secret d'Armand, bien avant que ton frère ne prenne le nom de Valmont. C'est Noblecourt qui a financé les premières recherches sur les parfums d'obéissance. C'est Noblecourt qui a fourni les laboratoires. Et quand j'ai découvert que le gant qu'il avait oublié dans mon atelier portait les armes de sa maison, cousues en fil d'argent invisible... il a envoyé quelqu'un me régler ma note. »
Camille ferma les yeux. Les pièces s'assemblaient avec une précision cruelle. La maison Noblecourt. Une des plus anciennes familles de la noblesse parisienne, ruinée pendant la Révolution, reconstruite sous l'Empire. Et son fils, ou son père, ou les deux, avait choisi de parier sur le cheval de Valmont.
« Pourquoi me dire cela maintenant ? demanda-t-elle.
— Parce que tu vas mourir ici, sinon. Et parce que tu dois savoir que la main qui te tient n'est pas celle que tu crois. Armand est le bras. Noblecourt est la tête. Et la femme que tu as vue sourire dans les ombres... » Il s'interrompit. « Tu l'as vue, n'est-ce pas ? Celle qui ressemble à ta mère.
— Ma sœur. Armand a dit qu'elle était ma sœur.
— Armand a dit beaucoup de choses. Méfie-toi des frères qui réapparaissent après vingt ans de silence. » Tancrede se releva, son corps fantomatique ondulant comme de la fumée. « Mais tu n'as pas le temps de démêler les mensonges des vérités. Tes ravisseurs reviendront dans moins d'une heure pour te transférer dans la tour du couchant, là où Armand a installé son laboratoire. Tu ne veux pas y aller. »
Camille tira de nouveau sur les chaînes, inutilement. Sa magie olfactive était au plus bas, amputée de moitié depuis qu'elle avait sauvé Laurent. Il ne restait qu'un écho de son pouvoir, une chose fragile qu'elle pouvait à peine convoquer.
« Je ne peux pas les briser, murmura-t-elle.
— Tes chaînes sont en fer ordinaire. Mais les serrures sont forgées avec un alliage d'argent et de belladone. Une protection contre la magie des parfums. » Il sourit, d'un sourire qui ne toucha pas ses yeux vides. « Sauf que la belladone ne résiste pas à l'essence de rose noire. Et toi, petite, tu portes cette essence dans tes propres glandes lacrymales. C'est ton don. Le don de ta mère. »
Camille cligna des yeux. La rose noire. Une variété que personne ne cultivait plus, que seule sa mère avait su faire fleurir dans une serre cachée sous l'atelier familial. Les larmes d'une Delacroix portaient cette signature. Des larmes de deuil, de sacrifice, de beauté qui se fane.
« Je ne comprends pas...
— Pleure, Camille. Pleure sur les serrures. Et la magie fera le reste. »
Elle voulut protester que c'était absurde, mais le fantôme avait déjà commencé à se dissiper, comme une odeur qui s'évanouit dans le vent. Avant de disparaître complètement, il ajouta :
« Et quand tu seras libre, ne va pas directement vers Armand. Va vers le père de la petite. Il est à Paris. Il se cache dans un hôtel particulier rue de Lille, sous le nom de Comte de Ferrière. Il croit que la guilde est morte. Il croit qu'il est en sécurité. Montre-lui le gant. Montre-lui que les morts parlent encore. »
Il s'éteignit. Camille resta seule dans le noir, les chaînes glacées contre sa peau meurtrie, le goût du fer dans sa bouche. Pleurer. C'était tout ce qu'on lui demandait. Pleurer sur des serrures enchantées comme une héroïne de mélodrame.
Elle pensa à Laurent, quelque part, peut-être mourant, peut-être déjà mort par sa faute. Elle pensa à sa mère, dont le fantôme parlait à travers un cristal fissuré. Elle pensa à Yvette, au sourire traître, au père Noblecourt tapi dans l'ombre, tissant sa toile depuis des décennies.
Et les larmes vinrent. Non pas des larmes de faiblesse, mais des larmes de rage, de chagrin, de tout ce qu'elle avait perdu et de tout ce qu'elle ne pourrait jamais récupérer. Elles roulèrent sur ses joues, tombèrent sur ses poignets, sur le métal froid, sur les serrures qui brillaient d'un éclat malsain.
Le métal grésilla. Une fumée âcre s'éleva, chargée d'une odeur douce-amère, presque agréable, celle d'une rose qui se consume. Les serrures cliquetèrent, une fois, deux fois... puis s'ouvrirent avec un bruit sec.
Camille retira ses poignets des anneaux de fer, le sang revenant dans ses doigts engourdis dans un picotement douloureux. Elle se releva, vacilla, s'appuya contre le mur de pierre. Le fantôme avait raison. Sa magie, même diminuée, même amputée, portait encore la marque de sa lignée.
Elle chercha autour d'elle dans le noir, trouva une lanterne à moitié remplie d'huile, l'alluma avec une allumette trouvée dans la poche de ses vêtements déchirés. La lumière jaune dansa sur les murs de la cave, révélant des casiers poussiéreux, des bouteilles vides, et dans un coin, une vieille malle en cuir. Dedans, elle trouva des vêtements de rechange – sans doute ceux d'un domestique – ainsi qu'un manteau épais et des bottes solides.
Elle se changea rapidement, le tissu rugueux contre ses plaies, puis s'approcha de la porte. Une lourde porte de chêne renforcée de fer, verrouillée de l'extérieur. Elle posa la main sur le bois, ferma les yeux, et inspira profondément.
Son nez était un instrument brisé, mais un brisé qui se souvenait encore de la perfection. Elle percevait la présence d'un garde à moins de deux mètres, son odeur de tabac froid et de vin bon marché. Un seul homme. Il portait un pistolet, mais il était endormi, assis contre le mur, sa respiration régulière comme un bercement.
Camille recula, prit son élan, et frappa la porte de son épaule. Le bois gémit. Elle frappa encore. Et encore. À la quatrième tentative, la porte céda, la serrure intérieure – simple, non protégée – se brisa.
Le garde sursauta, tenta de saisir son arme, mais Camille fut plus rapide. Elle lui arracha le pistolet des mains, le frappa à la tempe avec la crosse, et le regarda s'effondrer sans un son. Elle récupéra ses autres armes – un couteau, un sachet de poudre soporifique, une lampe tempête – et s'en alla.
Dehors, la nuit était profonde. L'air portait une odeur de pluie proche, de chien mouillé, de ville qui ne dort jamais tout à fait. Camille s'orienta, les souvenirs de Paris se déroulant dans sa tête comme une carte olfactive. La rue de Lille était à vingt minutes de marche, peut-être moins si elle coupait par les ruelles.
Elle ne pouvait pas sauver Laurent. Elle ne pouvait pas affronter Armand seule. Mais elle pouvait faire autre chose. Elle pouvait démasquer l'homme qui tirait les ficelles, le noble qui croyait que son secret était enterré avec le maître Tancrede.
Le gant était encore dans la poche intérieure de son ancienne veste, qu'elle avait abandonnée dans la cave. Elle jura, retourna sur ses pas, fouilla la veste déchirée, et trouva le gant ensanglanté, froissé mais entier. Le gant d'un Noblecourt. La preuve d'une trahison vieille de plusieurs générations.
Elle le glissa dans sa nouvelle poche, resserra son manteau autour d'elle, et partit d'un pas vif vers la rue de Lille – laissant derrière elle les ruines du piège où Armand avait cru la tenir.
La nuit était encore jeune. Et les morts, ce soir, avaient trouvé une porte-parole.
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