Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 9: The Scent of a Ghost
La pluie battait les vitres du laboratoire quand le carton arriva. Pas par la poste — par un garçon de course trempé qui tenait le paquet comme s'il contenait une vipère. Élisabeth échangea un regard avec Camille avant d'ouvrir la porte.
« Pour Mademoiselle Delacroix, de la part de l'Inspecteur Laurent. »
Camille prit le carton, sentit aussitôt quelque chose d'anormal. Pas une odeur putride, non — quelque chose de pire. Une absence. Comme si l'air autour du paquet avait été aspiré, laissant un vide odorant qui donnait la nausée.
Elle le posa sur l'établi. « Il faut que j'ouvre ça seule. »
Élisabeth croisa les bras. « Vous êtes sûre ? »
« L'inspecteur sait que je peux sentir ce que personne d'autre ne sent. S'il m'envoie ça, c'est qu'il veut que je sente quelque chose de précis. »
Camille défit la ficelle avec des doigts précis. À l'intérieur, une blouse de coton blanc — autrefois élégante, maintenant maculée de boue et de ce qu'elle reconnaissait comme du sang séché. Le haut de la blouse portait une broderie délicate de glycines.
Elle retint son souffle. La glycine. Encore.
« Qu'est-ce que c'est ? demanda Élisabeth.
— Une victime. L'inspecteur veut que je renifle ses vêtements. »
Camille ferma les yeux et inclina la tête vers le tissu. Elle commença par le bas — boue de Seine, sueur, une trace légère de savon de Marseille. Rien d'inhabituel. Elle remonta lentement, laissant son odorat cartographier chaque centimètre de tissu comme un aveugle lit le braille.
Puis elle arriva à la hauteur du col.
Son corps entier se figea.
« Camille ? Vos joues ont perdu toute couleur.
— Ce n'est pas un parfum naturel. » Sa voix était à peine un murmure. « C'est un résidu de rituel interdit. De la poudre d'os humain calciné, mélangée à de la résine de benjoin et… » Elle s'interrompit, renifla encore. « Et de la sueur de belladone. »
Élisabeth s'approcha. « La belladone ne suinte pas. Elle se distille.
— Justement. C'est une préparation alchimique. Les anciens grimoires l'appellent “l'essence de passage” — elle sert à masquer la présence d'un esprit pendant une invocation. On la frotte sur les vêtements du médium pour que les morts ne le reconnaissent pas comme vivant. »
Un silence pesant s'installa dans l'atelier. Le tic-tac de la pendule semblait soudain plus fort.
« L'inspecteur a écrit une note », dit Élisabeth en tendant une feuille froissée.
Camille lut rapidement. Trois femmes retrouvées mortes dans le Marais, chacune portant une broderie de glycines identiques. Chacune avec des marques de brûlure sur les poignets — comme si on les avait entravées avec des bracelets chauffés au rouge. L'autopsie n'avait révélé aucune cause naturelle de décès. Laurent suspectait un lien avec les disparitions récentes.
« Trois femmes. Brodées de glycines », murmura Camille. « C'est un message.
— Pour qui ? demanda Élisabeth.
— Pour nous. Pour le cercle. La glycine est notre marque — celle des grandes prêtresses qui ont fondé le guilde. Ce n'est pas une coïncidence si elles portent ce symbole. » Camille plia la blouse avec soin. « On nous défie. Quelqu'un élimine nos sœurs — ou quelqu'un veut qu'on le croie. »
Elle se tourna vers la fenêtre, regardant la pluie ruisseler sur les toits de Paris. Derrière elle, Élisabeth bougeait à peine, observant chacune de ses réactions.
« Pourquoi l'inspecteur vous a-t-il envoyé ceci à moi ? Et pourquoi maintenant ? »
Élisabeth haussa une épaule. « Peut-être que vos chemins se croisent plus souvent que vous ne le croyez. L'inspecteur Laurent est un homme méthodique. S'il a trouvé un lien entre ces meurtres et le guilde, il veut que quelqu'un de l'intérieur l'aide. Quelqu'un qui n'a pas encore choisi son camp.
— Mon camp est déjà choisi, répliqua Camille. Je ne suis pas encore sûre qu'il est le bon.
— Précisément. C'est pour ça qu'il vous fait confiance. Pour l'instant. »
Camille prit son manteau suspendu près de la porte. « Il faut que je voie l'inspecteur. Il y a une autre odeur que je dois vérifier sur place. Je ne peux pas tout sentir sur un vêtement lavé — le contexte est perdu. »
« Seule ? Dans le Marais ? Après ce qu'on a vu ce soir ? »
« J'ai besoin de vous ailleurs, Élisabeth. J'ai besoin que vous vérifiiez quelque chose à ma place. »
Élisabeth arqua un sourcil.
« Vous avez encore accès aux archives du cercle ?
— Oui, pour l'instant. Pourquoi ?
— Cherchez des références à une femme brodant des glycines — une couturière, une brodeuse, quelqu'un qui aurait travaillé pour plusieurs de nos sœurs dans le passé. Si ces victimes partagent la même brodeuse, nous avons un fil conducteur. Et si cette brodeuse n'existe pas… quelqu'un a brodé ces glycines lui-même, pour nous envoyer un message précis. »
Élisabeth hocha lentement la tête. « Et vous, pendant ce temps ?
— Je vais suivre l'odeur de belladone. Elle ne se lave pas facilement. Si le meurtrier a porté ce vêtement ou touché la victime récemment, la trace est encore fraîche dans les rues. Elle mènera quelque part. »
Avant qu'Élisabeth puisse protester, Camille avait ouvert la porte et s'était engagée dans la pluie. Les pavés luisaient sous les lampes à gaz, et l'air chargé d'humidité portait chaque odeur avec une clarté inhabituelle. Elle ferma les yeux une seconde, respirant profondément.
Là. Une trace infime de belladone, mêlée à la sueur d'un corps en stress. Elle tourna à gauche, puis dans une ruelle étroite qui sentait la bière éventée et le chat mouillé. La trace devenait plus forte.
Camille avançait rapidement, sa main serrant discrètement un flacon de parfum défensif dans sa poche — un mélange de poivre et de naphte qu'elle gardait pour les urgences. La ruelle déboucha sur une cour intérieure où un unique réverbère vacillait.
Au centre, une silhouette. Une femme en châle noir, immobile sous la pluie.
« Je me demandais quand vous arriveriez, Mademoiselle Delacroix. »
La voix était calme, presque mélodieuse. La femme se retourna. Elle portait un voile épais, mais ses mains — couvertes de cicatrices fines, comme des brûlures de fils métalliques — étaient visibles.
« Vous savez qui je suis, dit Camille.
— Tout le guilde connaît votre nom. Fille de la défunte Blanche. Héritière du n°7. Et maintenant, enquêtrice amateur pour le compte d'un inspecteur de police. » La femme rit doucement, sans chaleur. « Vous courez après des fantômes, ma chère. Mais vous ne savez pas encore quel fantôme vous cherchez vraiment. »
Camille serra son flacon. « Qui êtes-vous ?
— Quelqu'un qui vous offre un conseil gratuit. Vos trois mortes ne sont pas des victimes de la guerre du guilde. Ce sont des messagères. Et le message n'est pas pour vous. »
Elle fit un pas vers Camille, qui recula instinctivement.
« Le message est pour moi. Les glycines étaient une invitation. Elles m'ont trouvée. Et maintenant qu'elles vous ont trouvée aussi… » La femme inclina la tête, un geste presque maternel. « La partie commence vraiment. »
Camille ouvrit la bouche pour répondre, mais la femme leva la main — et l'air autour d'elle se chargea d'immortelle, l'odeur écrasante qui l'avait saisie sur les lunettes de Maîtresse Eudora. Camille chancela, le monde tanguant.
Quand elle rouvrit les yeux, la cour était vide. Il ne restait que la pluie et une seule glycine fraîche — cueillie, pas brodée — posée sur le pavé, là où la femme avait attendu.
Camille la ramassa. La fleur était encore chaude.