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Le Parfum de la Magie

Lire le chapitre 8: The Missing Master

La salle des gardes sentait le cuir, la cire et l’ennui poli. On avait disposé des banquettes de velours émeraude en cercle autour de la fontaine de marbre, et les membres du Conseil des Neuf discutaient à voix basse, par groupes de deux ou trois, comme des invités à un enterrement qui n’aurait pas encore trouvé son mort.

Camille se tenait près de la colonne ouest, le dos contre le froid de la pierre, le petit carré de soie de sa mère glissé dans la poche intérieure de sa veste. Elle en sentait le musc à travers l’étoffe, un fil d’ancrage dans cette assemblée d’hypocrites.

Elle avait passé la matinée à déchiffrer le journal codé—sans succès. Le code résistait. Il fallait une autre clé, et chaque personne susceptible de la lui donner semblait porter, d’une manière ou d’une autre, la marque du glycine.

La glycine. Elle en avait désormais l’odorat aiguisé, presque douloureux. Autour d’elle, ce n’était qu’un fouillis d’eaux de toilette discrètes et de savons à la violette. Rien d’alarmant.

Élisabeth traversa la pièce, vêtue d’une robe gris perle qui semblait absorber la lumière plutôt que la refléter. Elle s’arrêta à deux pas de Camille, les mains jointes devant elle.

“Vous êtes pâle,” dit-elle, sans la regarder vraiment. “Vous dormez?”

“Peu.”

“C’est bien. La vigilance est une forme de parfum. Certains ne s’en lavent jamais.”

Camille ne releva pas. Elle observait la salle. Les neuf membres étaient présents—non, huit. Il manquait le fauteuil central, celui qui dominait le cercle. Celui de la Maîtresse Eudora, la doyenne du Conseil.

“Où est la Maîtresse?” demanda-t-elle, doucement.

Élisabeth suivit son regard. Un muscle tressaillit sous sa pommette. “Elle doit arriver. Elle est toujours en retard quand elle veut faire sentir son autorité avant de la faire respecter.”

“Elle n’est jamais en retard.”

C’était Violetta qui avait parlé, surgissant derrière elles avec l’aisance sourde d’un chat. Elle tenait un éventail de plumes noires qu’elle n’ouvrit pas. Son parfum—jasmin, glycine, une touche de rose noire—l’enveloppa comme un reproche.

“Elle est chez elle,” continua Violetta. “Je l’ai fait prévenir hier soir. Elle a dit qu’elle serait là avant l’ouverture des portes.”

Un des membres, un homme au visage taillé à la serpe que Camille connaissait sous le nom de Maître Aubin, se leva et frappa dans ses mains. “Mesdames, messieurs. La séance ne peut s’ouvrir sans notre doyenne. Quelqu’un a-t-il eu de ses nouvelles ce matin?”

Silence.

Le silence dura trop longtemps.

Aubin échangea un regard avec une femme aux cheveux d’argent—la Maîtresse Hélène, qui tenait le registre des sceaux. Elle secoua légèrement la tête.

“J’envoie un coursier,” dit Aubin.

“Non.” La voix d’Élisabeth était un couteau qu’on tire de son fourreau. “Je vais moi-même. Camille, venez.”

Camille hésita. Elle regarda Violetta, qui haussa les épaules, presque imperceptiblement.

“Pourquoi moi?”

“Parce que vous avez l’odorat le plus fin de cette assemblée,” répondit Élisabeth, déjà en marche vers la porte. “Et parce que je ne veux pas y aller seule.”

---

La maison de la Maîtresse Eudora se trouvait dans le Marais, derrière une grille de fer ornée de vignes en bronze qui semblaient vivantes sous la pluie fine. La porte d’entrée était entrebâillée.

Élisabeth poussa le battant sans frapper. Le hall d’entrée sentait le bois vieilli, la poussière de bibliothèque et—Camille le perçut immédiatement—une note étrangement âcre, presque métallique, qui n’avait rien à voir avec le mobilier.

Sous cette note, une autre.

“Je la sens,” dit Camille, en s’arrêtant au milieu du vestibule. Élisabeth se retourna.

“Quoi?”

“Un parfum. Très faible.” Camille ferma les yeux. Elle respira lentement, en laissant l’air franchir ses fosses nasales, filtré entre les lèvres entrouvertes. L’odeur venait du fond du couloir, là où la lumière n’atteignait pas. “C’est comme… l’ambre, mais plus profond. Une pointe d’opopanax. Et quelque chose de vert, de presque humide. De l’immortelle ?”

“Vous êtes sûre?”

Camille rouvrit les yeux. “Je n’ai jamais senti ce mélange. C’est un accord qui ne se trouve pas dans le commerce.”

Élisabeth avait pâli. Elle était restée figée, une main sur le chambranle de la porte, l’autre crispée sur son réticule.

“L’opopanax et l’immortelle,” répéta-t-elle lentement. “C’est le parfum de l’initiation. Celui qu’on ne prépare que pour les membres du cercle intérieur.”

“Le cercle intérieur?”

“Les trois qui gouvernent la gouvernante. L’ombre de l’ombre.”

Le cœur de Camille fit un bond désordonné. Le Conseil des Trois Ombres. Le nom écrit par sa mère dans sa dernière lettre.

Elle avança dans le couloir. Une porte était ouverte sur la droite—le cabinet de travail. Des papiers étaient éparpillés sur le bureau, un encrier renversé, une tache d’encre violette qui dessinait une carte inachevée de l’Europe.

Sur le sous-main, une enveloppe.

Camille la ramassa. Elle n’était pas scellée. À l’intérieur, un billet écrit d’une main nerveuse :

*Je pars. Je ne peux plus servir cette maison. Ne me cherchez pas.*

*—E.*

Élisabeth lut par-dessus son épaule. Elle ne dit rien.

Camille porta le billet à son nez.

Rien. Juste l’odeur du papier, du vieux lin. Pas de parfum de l’initiation. Pas de trace de peur—la peur a une odeur, on ne peut pas la dissimuler sur un support mort, mais parfois elle s’attache aux fibres.

Le billet était propre. Trop propre.

Elle regarda le bureau. L’encrier renversé. Le dessin interrompu. Une chaise encore tirée, à angle ouvert, comme si quelqu’un s’était levé précipitamment.

Puis elle vit les lunettes.

Sur le sous-main, à côté de l’encrier, il y avait une paire de lunettes à verres cerclés d’or, intactes, posées bien en évidence.

“Élisabeth,” dit Camille, la voix serrée. “Eudora était myope?”

“Oui. Sévèrement. Pourquoi?”

Camille désigna les lunettes. “Elle est partie sans ses lunettes?”

Le visage d’Élisabeth se vida de toute couleur.

“À moins,” continua Camille, en prenant les lunettes pour les examiner, “que la personne qui a écrit ce billet n’ait pas pensé qu’on vérifierait.”

Elle fit courir ses doigts sur la boucle de la monture, près de la charnière. Une pellicule de cire, presque invisible. Elle la gratta avec l’ongle—un minuscule grain, brun foncé.

Elle le porta à son nez.

L’odeur monta, nette, métallique : du sang séché. Et dessous, porté par une base résineuse, le parfum de l’opopanax et de l’immortelle. Mais cette fois, il était plus fort, plus présent—écrasé entre les fibres, comme si celui qui l’avait touché y avait laissé toute la pression d’une main tendue.

“Ce n’est pas un départ,” murmura Camille. “C’est un enlèvement.”

Élisabeth ne répondit pas. Elle était immobile, mais Camille vit sa poitrine se soulever plus vite.

“Et vous,” continua Camille, lentement, en relevant les yeux des lunettes vers elle. “Vous qui connaissez l’accord du cercle intérieur. Qui vous a appris ce parfum?”

Le silence s’épaissit. L’âcreté dans l’air semblait s’être répandue jusque dans la pièce.

“Ma mère,” dit enfin Élisabeth. Elle prononça le mot avec précaution, comme un verre fragile. “C’est elle qui me l’a enseigné.”

Camille l’étudia. La femme qui se tenait devant elle portait le visage de l’alliée, mais chaque révélation de ces huit derniers jours l’avait grignotée de l’intérieur. Élisabeth connaissait l’accord initiatique. Élisabeth était l’ombre de l’ombre? Ou une simple survivante de l’ancien temps?

“Il y a une chose que vous ne m’avez pas dite,” fit Camille. “Quelque chose sur cette maison. Sur la manière dont ma mère… dont elle a découvert le Conseil des Trois Ombres.”

Le regard d’Élisabeth vacilla. Pour la première fois, Camille vit quelque chose qui ressemblait à de la peur véritable dans ses yeux—pas celle d’être découverte, mais celle d’un souvenir.

“Votre mère,” dit Élisabeth, d’une voix à peine audible, “a trouvé ce que le Conseil cherchait. Une fragrance qui pouvait effacer—non. Pas effacer. *Réécrire.* La mémoire.”

La pièce sembla se resserrer autour d’elles. Dans le silence, la montre de Camille—celle de son père—égrena les secondes comme des gouttes d’eau sur la pierre.

“Le n°7,” souffla-t-elle.

Élisabeth ne confirma pas. Mais elle n’infirma pas non plus. Elle tendit la main vers les lunettes, puis la retira, comme si le contact pouvait la brûler.

“Nous ne pouvons rien prouver,” dit-elle. “Si le Conseil découvre qu’Eudora a été emportée, ils vont verrouiller la maison. Vous n’aurez plus nulle part où vous cacher.”

“Alors nous ne le leur dirons pas,” répondit Camille. “Nous allons faire comme Eudora était partie. Vous allez lire ce billet au Conseil en prétextant l’avoir trouvé après m’avoir accompagnée ici. Vous allez dire que vous l’avez prise chez elle, et qu’elle vous l’a remis en main propre.”

Élisabeth la regarda, quelque chose de nouveau dans les yeux—presque de la considération.

“Et vous?”

Camille glissa les lunettes dans sa poche. Le contact du métal froid contre son flanc soulagea un peu l’angoisse qui lui serrait la gorge.

“Moi,” dit-elle, “je sens encore une trace. L’opopanax, ici, n’est pas un simple accord. C’est une clé.”

Elle renifla discrètement la boucle des lunettes.

“L’immortelle y est plus forte que l’opopanax,” dit-elle. “Ce qui veut dire que la personne qui a tenu ces lunettes y a mis du sien. Un excès de chaleur.”

Elle releva les yeux vers Élisabeth.

“Celui qui a enlevé Eudora n’est pas un exécuteur du Conseil. C’est un apprenti.”

Le visage d’Élisabeth se ferma comme une porte.

“Violetta,” murmura-t-elle.

À l’extérieur, la pluie s’intensifia sur les toits de Paris comme un tambour qui ne trouverait jamais sa fin.