Le Passage Gelé
Lire le chapitre 18: The Truth in the Log
Le froid avait cessé de hurler, mais le silence qui suivait pesait plus lourd que la tempête. Le *Discovery* gémissait encore sous la pression des glaces qui se refermaient autour de sa coque, comme un animal blessé refusant de mourir. Harlow tenait le journal de Mercer entre ses mains gelées, assis seul dans la cabine du capitaine — sa cabine, désormais — tandis que la lampe à huile vacillait sur la table.
Les premières pages n'étaient que des relevés météorologiques, des notes de navigation sèches, des observations sur l'état des glaces. Rien d'extraordinaire. Puis l'écriture changeait, devenue plus serrée, plus fébrile. Et les dates révélaient le mensonge.
Harlow parcourut les lignes, sa respiration formant un nuage dans l'air glacé. Mercer n'avait jamais eu l'intention de trouver le passage du Nord-Ouest. Pas pour l'Amirauté, du moins. Les ordres originaux, les objectifs officiels — tout cela n'était qu'un écran de fumée destiné à tromper Londres, à tromper les armateurs, à tromper jusqu'à son propre équipage.
Le passage *légendaire*. Harlow relut le passage trois fois avant de comprendre. Mercer cherchait autre chose qu'une route commerciale. Une ouverture vers un bassin intérieur jamais cartographié, une mer chaude au cœur de l'Arctique, une terre que certains appelaient — impossibilité absolue — *l'Élysée du Nord*. Il raillait les savants dans la marge : *Ils parlent de leur passage du Nord-Ouest comme on parle des rues de Londres, sans jamais avoir vu la banquise dévorer un homme.*
Harlow tourna les pages suivantes. Le plan de Mercer se dévoilait avec une précision effrayante. Le *Resolute* n'était pas pris au piège accidentellement. Dans le journal, Mercer décrivait le procédé : comment il avait choisi l'emplacement de l'hivernage en fonction des courants, comment il avait fait traîner la progression pour atteindre ces coordonnées précises juste avant la prise des glaces. Une immobilisation *calculée*, pas subie.
*Le but est de sembler perdu pour l'Amirauté, écrivait-il. Une fois l'hiver passé, quand les sauvetages officiels auront échoué, nous abandonnerons le navire et prendrons les traîneaux. Dix hommes choisis, trois chiens, l'équipement nécessaire. Personne ne cherchera des morts dans la direction opposée au sauvetage.*
Les doigts d'Harlow se crispèrent sur les pages. Mercer n'avait pas été piégé. Il avait manœuvré sa propre perte apparente comme un instrument de libération. Il avait sacrifié le *Resolute*, son équipage, sa réputation, tout cela pour cette chimère : une terre que les Inuits eux-mêmes ne pouvaient localiser sur aucune carte, qui apparaissait et disparaissait selon les témoignages, comme la flamme d'une bougie dans un miroir.
Il se leva brusquement, le journal toujours serré contre lui. La cabine était trop petite soudain, l'air trop lourd. Il avait besoin de Whitfield. Ou peut-être non. Peut-être avait-il besoin de personne.
Sur le pont, la nuit était d'un noir absolu, piquée d'étoiles d'une netteté douloureuse. Ainsley et la plupart des hommes dormaient dans l'entrepont, épuisés par la tempête. Seul Whitfield se tenait à la proue, immobile, les yeux fixés sur les glaces.
« Luttrell entre dans le vif du sujet cette fois », lança Whitfield sans se retourner, entendit le pas d'Harlow. Puis il se tourna. Sa barbe blanche était gelée en stalactites fins sur sa mâchoire. « Vous avez ouvert le journal de Mercer. »
Harlow hocha la tête. « Il a fait échouer le *Resolute* délibérément. »
Le silence de Whitfield en disait long.
« Vous saviez. »
« Je savais qu'il complotait quelque chose. Pas l'ampleur. » Whitfield gratta la glace de sa barbe. « Mercer était un homme obsédé. Pas par la gloire — par quelque chose de plus profond. Il parlait du Nord comme d'une femme disparue, quand il buvait. »
« Il avait un plan », dit Harlow, la voix rauque. « Dix hommes. Des traîneaux. Après la première année d'isolement, il voulait disparaître. Faire croire qu'ils étaient tous morts. Et ces dix hommes, Whitfield — pensez-vous qu'ils étaient volontaires ? »
« Il a emmené ses meilleurs hommes à bord du *Resolute*. Je me souviens les avoir vus embarquer à Deptford. Des marins. Des boucanistes. Un mécanicien de Sheffield. Son bosco. » Whitfield hésita. « Nous étions amis, autrefois. Avant que je comprenne sa véritable nature. »
« Sa véritable nature ? »
« Mercer ne supportait pas l'échec. Quand le passage ne s'est pas ouvert à lui en cinquante-trois, quelque chose s'est brisé. Il n'a jamais accepté que d'autres réussissent là où il avait échoué. »
Les mots de Whitfield résonnaient dans la nuit. Harlow repensa au fragment de carte trouvé dans les affaires de Johansson. Le « F » qui signait l'avertissement. Et soudain, comme un coup de poing dans le ventre, tout s'assembla.
« Whitfield. Qui vous a recruté pour cette expédition ? »
Whitfield se figea. Un long moment passa. « C'était Mercer. Il cherchait quelqu'un qui connaissait les méthodes de survie des Inuits. Il m'a payé une fortune. » Il marqua une pause. « Il savait que je pourrais vous guider. »
« Vous guider ? Que voulez-vous dire, vous guider ? »
Whitfield ne répondit pas tout de suite. Il baissa les yeux vers le capitaine qui se dressait devant lui, puis vers le pont gelé. Enfin, il parla d'une voix sourde : « Mercer m'a engagé comme aiguillon. Pour vous pousser vers ses mensonges, pour vous manipuler, pour vous faire croire à sa carte falsifiée. »
Le monde entier d'Harlow bascula d'un degré.
« Et maintenant ? » La voix d'Harlow était blanche comme la glace.
« Maintenant, je crois qu'il a commis une erreur. Il n'a jamais prévu que vous lui survivriez. »
Une présence se matérialisa près d'eux. C'était Ainsley, enveloppé dans une couverture de laine, le visage marqué de fatigue. Il avait dû écouter depuis un moment. Il parlait doucement, presque tristement :
« Cap'taine. Ces cris qu'on a entendus depuis la glace, avant la tempête. Ces feux qu'on pensait voir, loin au nord. » Il fit un pas vers Harlow. « Vous... vous croyez que c'est pas des hallucinations, vous croyez que... »
Le regard qu'Harlow porta vers le nord était d'une fixité absolue. Le vent glacial lui lacérait les joues, mais il ne le sentait pas.
« Je ne pense rien, Ainsley. Je sais. » La voix se brisa sur les derniers mots. « Mercer n'a jamais quitté son navire. Il n'abandonne jamais une chose qui lui appartient. Le *Resolute* — c'était son monument funéraire. Mais le corps ne s'y trouve pas. »
Il retourna le journal dans ses mains, vers la dernière page. L'écriture était de plus en plus précipitée, hésitante, comme si Mercer écrivait à la lampe, dans le noir, pendant son dernier hiver :
*Si mon plan échoue, si l'Amirauté envoie une expédition de sauvetage avant l'heure prévue, mes hommes seront mes témoins. Ce n'est pas une route commerciale que je cherche. C'est une porte. La porte que les anciens gardaient pour nous.* *Elle existe. Ils l'ont tous cachée. Mais je la trouverai, même si je dois marcher seul pendant dix ans.*
Et puis, en dessous, ajoutée plus tard, d'une écriture différente, plus ferme :
*Qu'ils ne me suivent pas. Sinon ils apprendront que le passage du Nord n'est pas un mythe — c'est une fosse ouverte au sommet du monde. Et Mercer se tient au bord, l'ayant vue.*
Harlow releva les yeux. Le vent du nord qui traversait le navire semblait porter quelque chose — un écho, un parfum de fumée, un cri distinct et humain venant de la banquise. Cette même voix intérieure qui, la dernière fois, avait semblé si proche. Trop proche.
« Whitfield, dit-il, vous m'avez dit que Mercer vous avait payé pour me manipuler. Qui vous a payé pour ce voyage-ci ? »
Le guide sourit de travers, d'un sourire sans joie.
« Lui. Mercer ».
L'ombre qui se dessinait dans le lointain, penchée sur la houle gelée, avança d'un pas dans la lumière vacillante des lanternes du *Discovery*. Elle semblait les regarder. Harlow la reconnaissait sans jamais l'avoir vue vraiment.
Il tenait dans sa main le journal d'un homme qui avait tout prévu — le froid, la glace, le temps, les hommes. Sauf ceci : que la mort pouvait s'inviter avant l'heure du départ.
Et que pendant que Mercer cherchait sa porte au sommet du monde, quelque chose l'attendait là-haut, qui n'était pas sur la carte.
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