Le Passage Gelé
Lire le chapitre 20: The Path Through Ice
Le compas tremblait dans la main de Harlow comme s’il était vivant. L’aiguille ne déviait pas vers le nord magnétique — elle pointait obstinément vers le nord-nord-ouest, là où la banquise semblait la plus solide, la plus fermée, la plus mortelle.
— Il n’y a rien là-bas, murmura Whitfield derrière lui. C’est de la glace ancienne, épaisse de plusieurs brasses.
Harlow ne répondit pas. Il éleva le compas à hauteur de ses yeux, le fit pivoter lentement, et l’aiguille resta fixe, comme si elle reconnaissait une vérité que la carte ne contenait pas. Puis il abaissa son regard vers la surface gelée devant eux. La tempête s’était calmée depuis une heure, laissant une lumière diffuse, laiteuse, qui noyait les contours du paysage. Et pourtant, quelque chose n’allait pas là-bas — une zone où la lueur rasant la glace semblait se tordre légèrement, comme l’air au-dessus d’une chaudière.
— J’ai déjà vu cette lumière, dit O’Malley derrière lui, la voix serrée par le froid. Quand on est passés près de la terre de Banks, en 1847. Le gouverneur du fort l’appelait l’eau intacte.
Harlow plissa les yeux.
— L’eau intacte ?
— De l’eau libre très haute, tellement froide qu’elle fume plus qu’elle ne flotte. La glace mince s’y dépose, l’air chaud vient d’en dessous, et la lumière danse. Si on sait voir, on trouve le passage avant que la coque ne le sente.
Whitfield s’avança d’un pas, le visage tiré.
— Harlow, vous ne pouvez pas engager le Discovery sur une intuition de lumière dansante. C’est de la folie pure.
— La boussole nous dit que c’est le chemin, répondit Harlow sans se retourner. Et vous m’avez dit vous-même que Mercer ne traçait que des routes sûres. Que son plan s’est révélé mensonge, d’accord. Mais cet instrument-là, Whitfield, il ne ment pas. Il ne fait que ce qu’il fait. C’est vous qui lui avez donné confiance. Maintenant, décidez à qui vous faites confiance.
Le silence qui suivit fut lourd, chargé de tout ce que les deux hommes auraient pu dire.
La voix d’Ainsley monta depuis le pont principal.
— Harlow ! Il y a de la glace qui pousse à l’arrière !
Harlow se retourna. Derrière la poupe, là où la tempête avait mâché la banquise, un énorme bloc de glace de pression montait lentement, comme une poigne blanche refermant son étau sur leur sillage. Encore une heure, peut-être moins, et la glace se rejoindrait derrière eux, les enfermant dans une poche mortelle.
Il n’avait ni le temps de tourner, ni le temps de douter.
— Toute la vapeur ! cria-t-il. Barre à bâbord, cinq degrés ! Préparez les vigies ! O’Malley, à l’avant ! Dites-moi si vous voyez la moindre variation de cette lumière, faîtes-moi signe !
— Capitaine, protesta Whitfield, vous ne pouvez pas !
— Je ne suis pas capitaine, Whitfield, répondit Harlow. Je ne suis que celui qui ramènera ces hommes s’ils y arrivent. Et pour ça, nous allons suivre l’eau intacte.
Il y eut des murmures parmi l’équipage, des regards échangés. Mais les ordres avaient été donnés, et dans ce monde blanc, les ordres devaient être suivis avant d’être discutés. Le Discovery gronda de toute sa chaudière, les hélices s’engagèrent dans la brume ligneuse, et l’étrave se dirigea droit vers la zone où la lumière se tordait.
Ils progressèrent de vingt mètres. Les vigies criaient leurs observations, la glace mince se brisait sur la coque avec un craquement continu semblable à de la mastication. Puis la lumière changea : sous leurs yeux, les blocs de glace pouvaient mesurer deux mètres de haut commencèrent à se séparer, comme si une main invisible passait entre les plaques.
Harlow se précipita à la lisse avant.
— Tenez bon ! cria-t-il. Tenez bon, par Dieu !
Le Discovery s’engouffra dans un chenal qui n’existait sur aucune carte. À bâbord et à tribord, les murs de glace s’élevaient presque à hauteur du pont. Les plaques de rouille de la coque grincèrent contre les bords gelés avec un son qu’on entendait jusque dans les dents. À certains endroits, la glace frotta si fort que des fragments glacés pleuvaient sur le pont comme des grêlons blancs.
Ainsley serrait le bastingage, les jointures blanchies par la tension plus que par le froid.
— Je n’ai jamais vu un chenal comme celui-ci sur nos cartes, dit-il à voix basse.
— Parce qu’il n’y est pas, répondit Harlow.
— Alors qu’est-ce que cela signifie ? Que Mercer le savait ?
Harlow jeta un coup d’œil au compas.
— Que quelqu’un d’autre que Mercer le savait, plutôt. Quelqu’un qui a signé « F. »
Le passage s’élargit soudainement, comme une gorge qui respire. L’eau redevenait noire et calme, débarrassée de sa pellicule de glace, et devant eux une étendue libre s’ouvrait sur plusieurs centaines de mètres avant de se refermer en un nouveau mur gris. Mais il y avait là une percée vers le nord-nord-ouest, parfaitement dans l’alignement du compas.
— Le chenal nous mène vers l’ouest, fit Whitfield, qui observait le ciel par la vitre du rouf, les inquiétudes remplacées par une sorte de respect désapprobateur. Nous perdrions le cap nord.
— Non, dit Harlow. Il nous mène vers le nord-ouest, ce n’est pas pareil. Le compas cherche quelque chose. Et cette eau est libre de glace depuis peu.
— Depuis peu ? s’étonna Whitfield.
Harlow tendit la main par-dessus la lisse et en retira un éclat de bois qu’il plaqua sur le pont : une planche de pin peint, longue d’un pied et demi, portant des traces de clous scellés d’une pâte noire de calfatage.
— Quelqu’un est passé ici avant nous, dit-il. Et récemment.
L’équipage s’amassa autour de l’objet, les regards soupçonneux. Elliott, le second, ramassa le morceau de bois et le retourna entre ses mains rugueuses.
— Ce n’est pas de nous, dit-il. Le Discovery n’a pas de ce bois-là dans ses espars. Et le pitch noir — c’est du brai scandinave. Les baleiniers norvégiens n’utilisent que ça.
Ainsley releva les yeux, le visage fermé.
— Ou ceux qui tracent des passages inconnus, dit-il doucement. Ceux qui ont monté des expéditions financées par de vieilles familles marchandes de Copenhague. Mercer connaissait bien les Norvégiens.
Le silence retomba sur le pont, troublé seulement par le bruit de l’eau contre la coque.
Un matelot, Petit-Jean, cria depuis la vigie :
— Quelque chose sur la banquise, à bâbord avant ! Une cabane ? Une construction ! Du noir et du bois, sur la glace !
Harlow saisit sa longue-vue. À deux cents mètres, sur un flanc de glace lisse, se dressait une construction basse, faite de planches assemblées grossièrement et recouverte de toile noire goudronnée. Une porte, fermée par une simple barre de bois. Devant elle, sur la glace, des traces récentes : des pas, et ce qui semblait être les marques d’une luge.
On ne répondit pas tout de suite aux provisions dans la construction. Un dépôt, certainement — peut-être le dépôt de Mercer. Peut-être un piège.
Whitfield s’approcha de Harlow, les yeux fixés sur la porte de la cabane.
— Si c’est lui, dit-il, si c’est Mercer qui est passé ici, alors le « F » de la carte n’est pas une signature. C’est une initiale pour une cible. Franklin lui-même n’a jamais voulu du passage du nord-est. Mais quelqu’un d’autre y croyait. Quelqu’un qui voulait que vous sachiez ce qu’il cherchait, mais pas ce qu’il avait trouvé.
Harlow ne répondit pas. Il tenait toujours le compas, et l’aiguille, pour la première fois depuis des heures, tremblait — non pas vers le nord-nord-ouest, mais droit vers la cabane.
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