Le Passage Gelé
Lire le chapitre 40: The Return
L’air d’Angleterre était une gifle humide après deux mois de mer. Harlow se tenait sur le quai de Gravesend, les mains enfoncées dans les poches de son manteau trop fin, et regardait les grues tourner au-dessus des cargaisons de thé et de charbon. Autour de lui, les hommes de la *Discovery* descendaient la passerelle du baleinier danois avec des démarches raides, des visages creusés, mais des yeux qui cherchaient déjà leurs femmes, leurs mères, leurs pubs.
Liam s’arrêta à son côté, son sac de toile usé sur l’épaule.
— Vous rentrez chez vous ? demanda-t-il.
Harlow secoua la tête.
— Pas encore. J’ai une visite à faire.
Liam comprit. Il avait vu le compas de cuivre dans les affaires de Harlow, rangé comme une relique, jamais ouvert depuis le camp de Mercer.
— Voulez-vous que je vous accompagne ?
— Non. C’est à moi de le dire.
Liam acquiesça lentement, puis il serra l’épaule de Harlow avec une fermeté qui valait tous les mots.
— Vous savez où me trouver, capitaine.
Harlow le regarda s’éloigner, se fondre dans la foule des marins débarqués. Il n’y avait plus de capitaine, pourtant. La *Discovery* était restée dans la glace, engloutie ou écrasée, peu importe. Il n’y avait plus qu’un homme avec un compas dans la poche et une vérité trop lourde dans la poitrine.
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La maison de Mercer était une solide bâtisse de briques rouges à Deptford, avec des géraniums aux fenêtres et un perron trop propre pour le quartier. Harlow avait mis trois jours à trouver le courage de frapper à la porte. Trois jours à rejouer la scène dans sa tête, à choisir les mots, à les rejeter, à en choisir d’autres. Il n’y avait pas de bonne façon de dire à une femme que son mari était mort dans la glace, seul, trahi par ses propres hommes et abandonné par celui qui aurait dû le sauver.
La porte s’ouvrit avant qu’il ait frappé. Une servante en tablier gris le dévisagea avec méfiance.
— Monsieur Harlow, premier officier de la *Discovery*, annonça-t-il d’une voix qui sonnait plus officielle qu’il ne le voulait. Je viens pour Madame Mercer.
La servante hésita, puis s’effaça.
— Elle vous attend. Nous avons appris votre retour dans les journaux.
Il dut patienter dans le salon, une pièce encombrée de meubles sombres et de portraits d’hommes en uniforme. Il reconnut Mercer sur l’un d’eux, plus jeune de dix ans, le menton levé, l’air sûr de lui. Harlow détourna les yeux et fixa la cheminée vide.
Elle entra sans bruit. Une femme mince, des cheveux bruns tirés en chignon, des mains blanches qu’elle tordait devant elle. Sa robe noire était neuve, ou presque — elle portait déjà le deuil, sans savoir.
— Monsieur Harlow.
Il se leva, retira son chapeau.
— Madame.
Elle s’assit sans l’inviter à faire de même, mais il resta debout, les mains serrées derrière le dos. Il sortit le compas de sa poche et le tint devant lui, comme une offrande trop lourde.
— Votre mari… J’ai trouvé cela dans son camp. Je vous le rends.
Elle regarda le compas sans le toucher. Ses yeux se remplirent lentement.
— Il est mort, n’est-ce pas ?
Harlow inspira. Il avait préparé un mensonge simple : Mercer avait succombé à une chute dans une crevasse, son corps n’avait jamais été retrouvé, il avait été un homme courageux jusqu’au bout. C’était ce qu’on disait aux veuves. C’était ce qu’on imprimait dans les journaux.
Il ne put pas le dire.
— Il n’est pas mort dans la glace, madame. Il a été abandonné. Par ses propres hommes, et par moi.
Le silence qui suivit était un gouffre. Elle ne bougea pas, ses mains se figèrent sur ses genoux.
— Expliquez-vous, murmura-t-elle.
Alors il parla. Pas tout — pas la mutinerie, pas le meurtre de Cummings, pas l’horreur des dernières semaines de Mercer sur la banquise. Mais l’essentiel. La fracture, la séparation, la décision de ne pas le ramener pour un procès. Il parla du froid, du vent, de l’impossibilité de transporter un prisonnier à travers la glace.
— Je l’ai laissé là-bas avec ce qu’il lui restait d’hommes, dit-il. Je pouvais le tuer. Je ne l’ai pas fait. Mais je l’ai laissé mourir, ce qui est pire.
Elle le regarda sans ciller. Puis elle prit le compas, l’ouvrit lentement, comme si elle cherchait sur le cadran une réponse à une question qu’elle n’osait pas poser.
— Vous auriez dû le tuer, dit-elle enfin.
Harlow sursauta.
— Madame ?
Elle referma le compas d’un coup sec et le serra contre sa poitrine.
— Mon mari, monsieur Harlow, était un homme brutal et orgueilleux. Je le savais avant de l’épouser, et je l’ai appris chaque jour depuis. S’il est mort abandonné sur la glace, c’est parce qu’il a conduit ses hommes à cela. Vous auriez dû le tuer. Vous seriez quitte de ce poids.
Il resta muet. Il avait imaginé des larmes, des reproches, peut-être des coups. Pas cette lucidité glaciale.
— Mais vous ne l’avez pas fait, continua-t-elle en se levant. Vous êtes resté un homme d’honneur malgré tout. C’est plus que ce qu’il a jamais été.
Elle s’approcha, et pour la première fois, elle le regarda vraiment. Elle était plus petite que lui, mais son regard lui rappelait la glace de l’Arctique.
— Que ferez-vous maintenant, monsieur Harlow ?
Il hésita. La question était plus large qu’elle ne semblait. Les journaux le réclamaient, l’Amirauté voulait son rapport, et des créanciers l’attendaient avec des factures pour l’équipement perdu de la *Discovery*. Il n’avait pas de navire, pas d’argent, pas de réputation à défendre — seulement cette route interdite gravée dans sa tête, ce passage qu’il avait vu dans les replis de la glace et dans les cartes de Mercer.
— Je vais retourner là-bas, dit-il. Pas pour chercher votre mari — sa tombe est la banquise, et il n’y a rien à ramener. Mais pour trouver le passage. Celui que nous avons failli atteindre. Il existe, madame. Je l’ai vu dans les signes, dans les courants, dans les récits des Inuits. Il y a une voie navigable derrière la banquise, et personne ne l’a encore cartographiée.
Elle le dévisagea longuement.
— Vous voulez retourner dans cet enfer ?
— Je veux le finir. Le lieutenant Cummings l’avait trouvé sur une carte. Mercer a payé pour le chercher. Mais c’est moi qui dois le tracer, pour que plus jamais des hommes ne meurent en le cherchant.
Elle lâcha un petit rire doux-amer.
— Vous êtes fou, monsieur Harlow.
— Oui.
— Mais c’est une noble folie.
Elle tourna le compas dans ses mains, puis le rendit.
— Gardez-le. Quand vous aurez tracé votre passage, ramenez-le-moi. Vous me direz que vous avez fini. Et vous me direz où il repose — mon mari, je veux dire. Je préfère savoir que de rester dans le doute.
Harlow prit le compas, les doigts encore chauds de son contact.
— Je vous le promets, madame.
Il enfonça son chapeau sur sa tête et sortit dans l’air humide du soir. La rue lui parut immense, les maisons trop colorées, le bruit des chevaux une cacophonie après des mois de silence blanc. Il marcha jusqu’à la Tamise et s’arrêta au bord de l’eau, le compas serré dans sa main.
Un an. Un an pour trouver un financement, un équipage, un navire. Un an pour convaincre l’Amirauté que le passage existait, que la carte de Cummings n’était pas un rêve de mourant. Il avait trente-deux ans. Il avait encore du temps.
Liam trouverait bien une cabane quelque part avec une table où établir les relevés. Les deux marchands qu’ils avaient sauvés parlaient de lui dans les tavernes, racontaient son histoire avec des gestes amples et des verres à la main. La réputation poussait devant lui comme une bourrache, verte et collante, mais utile.
Il regarda l’eau lourde de la Tamise rouler vers la mer. Quelque part au-delà de cette rivière, au-delà des docks, des brumes et des côtes d’Écosse, il y avait encore une piste de glace et de roche qui menait au passage. Il l’avait portée dans sa mémoire à travers des mois de tempête et de sang.
Il allait la poser sur le papier.
Il la traça sur le ciel du soir, du doigt, une ligne imaginaire entre les cheminées de Deptford et la mer. Puis il rangea le compas, boutonna son manteau, et prit le chemin du port pour chercher un navire qui l’emmènerait vers le nord.
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