Le Passage Gelé
Lire le chapitre 39: The Rescue
Le village était là, accroché à la roche noire comme un lichen obstiné. Des maisons de pierre et de tourbe, basses, encastrées dans la colline, leurs toits de peau tendus se confondant avec le ciel gris. La fumée montait de plusieurs ouvertures, lente et droite dans l’air gelé.
Harlow leva une main. Derrière lui, la colonne s’arrêta. Quarante-trois hommes, ce qu’il en restait, enveloppés dans des loques de toile et de fourrure, les visages mangés par le froid et l’épuisement. Ils n’étaient plus un équipage de Sa Majesté. Ils étaient des spectres.
Un homme sortit d’une maison, puis un autre. Des femmes, des enfants. Ils s’arrêtèrent à distance, les regardant sans hostilité, avec cette curiosité calme des gens qui ont déjà vu des Blancs mourir de faim sur la glace.
Harlow fit deux pas en avant et ouvrit les mains, paumes visibles. Un geste de paix universel.
Un vieil homme s’avança, vêtu d’un parka orné de perles de cuivre. Il dit quelque chose dans une langue que Harlow ne connaissait pas. Derrière eux, les chiens tiraient sur leurs attaches.
Le vieil homme regarda la colonne, compta les hommes, observa leurs visages. Puis il dit, avec un accent épais mais compréhensible :
— Vous venez du grand bateau.
Harlow hocha la tête. Sa gorge était trop sèche pour parler.
Le vieil homme le dévisagea un long moment.
— Nous savions. Les esprits ont dit que vous viendriez avant la fonte. Entrez. Le vent ne vous veut pas de mal ici.
Ces mots, simples, ordinaires, faillirent faire tomber Harlow à genoux.
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Ils n’avaient pas de mot pour la façon dont ces gens les accueillirent. Pas gratitude — Harlow avait vu trop de cruauté dans le monde pour croire à la bonté gratuite. Mais il y avait quelque chose de profondément pratique dans leur hospitalité. Ils comprenaient la survie, et un homme gelé était une ressource qui se gaspillait.
Dans la grande maison commune, le feu central brûlait bas, les murs de tourbe suintaient une humidité figée par l’hiver. Des lampes à huile crachotaient leur lumière grasse. Harlow sentit la chaleur lui remonter dans les doigts comme une marée, douloureuse, insupportable, et merveilleuse.
Autour de lui, ses hommes s’effondraient sur les banquettes de peau, les femmes leur tendant des bols de bouillon gras. Le docteur Allerdyce s’activait déjà auprès des deux marchands, leur enveloppant les pieds dans des linges humides, écartant d’un geste brusque quiconque s’approchait trop.
Liam s’accroupit près de Harlow, la fourrure de son capuchon encore couverte de givre.
— L’eau, dit-il à voix basse en tendant son bol vers l’Inuk le plus proche. Il faut demander pour l’eau douce. Ils en ont, enterrée sous la glace, mais il faut la demander.
Harlow hocha la tête. Liam savait lire les usages de ces gens mieux que lui. Depuis le début, c’était lui qui les avait guidés à travers la glace avec une certitude presque surnaturelle.
— Parle-leur, dit Harlow. Demande-leur ce qu’ils savent du passage.
Liam hésita. Il but une gorgée de bouillon, laissa la chaleur lui descendre dans la poitrine, puis il se leva et traversa la pièce pour s’asseoir auprès du vieil homme qui les avait accueillis. Ils parlèrent à voix basse. Des mots par-ci, par-là. Des gestes. Des mains qui dessinaient des formes dans l’air.
Harlow les observait de loin. Liam avait changé au cours des semaines. Ce n’était plus le matelot taciturne qui avait déniché la charte de Mercer dans la cale. Il avait pris de la stature, de la gravité. La glace faisait ça aux hommes. Elle leur montrait ce qu’ils étaient vraiment.
Le vieil homme parla longtemps. Liam écoutait, hochait la tête, posait des questions. À un moment, le vieil homme rit — un rire grinçant, rare, qui fit tourner des têtes.
Quand Liam revint, son visage était fermé. Harlow ne sut pas lire l’expression.
— Il y a un campement de pêche à trois jours d’ici, au nord, dit Liam. Les hommes qui y vivent ont vu un navire l’automne dernier. Un grand navire, avec des voiles marron, qui restait à l’écart des glaces en attendant la fonte.
— Un baleinier ?
— Peut-être. Les pêcheurs ont parlé avec eux. Ils ont dit qu’ils reviendraient au printemps pour chercher des survivants. Ils ont laissé un message.
Liam marqua une pause.
— Ils ont dit que d’autres hommes avaient déjà traversé. Il y a longtemps. Des Anglais. Ils cherchaient le même passage.
Harlow ferma les yeux. La voix de Montcalm, le chirurgien fou, résonna dans sa mémoire. *Un homme comme vous. Il a laissé une trace sur la glace.*
— Et quand reviennent-ils ?
Liam secoua la tête.
— Le vieux dit deux lunes. Peut-être trois. Les glaces ne permettent pas avant.
Deux lunes. Deux mois. Dans un village inuit, avec des hommes affamés, deux malades, et le poids de quarante-trois âmes sur les épaules.
Harlow rouvrit les yeux.
— Alors nous attendrons.
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Le temps passa. Les jours se fondirent en semaines, le froid devint une présence familière, presque bénigne. Harlow organisa les corvées, envoya des hommes chasser avec les Inuits, apprit à leurs guides les pièges à phoques, échangea du tabac contre de la viande séchée, du maigre savoir contre de la survie.
Il ya eu des morts. Le docteur Allerdyce fit de son mieux, mais le froid avait déjà pris ses hommes. Deux marins, dont un charpentier qui n’avait jamais quitté la Discovery sans un juron. Ils furent enterrés dans un cairn de pierre sur une colline exposée au vent, parce que le sol était trop gelé pour creuser.
Harlow prononça les mots du rite. Le ciel était blanc, les pierres étaient noires, et les hommes pleuraient sans honte, parce que la glace ne pardonnait pas les larmes.
Il y eut aussi une amélioration. Les deux marchands reprirent des forces, lentement. Le plus jeune, un homme du nom de Belleville, put se lever après trois semaines. Il serra la main de Harlow sans mot, et ce geste en disait assez.
Liam, lui, passait ses journées dehors avec les chasseurs. Il revenait le soir, le visage rougi par le vent, et il parlait avec Harlow de la route du retour. De la façon dont le passage s’ouvrait au dégel, de l’endroit où le navire de pêche viendrait accoster.
— Vous êtes sûr ? demanda Harlow un soir.
— Je l’ai lu sur les cartes, dit Liam. Le capitaine Cummings pensait que c’était une fable. Mercer pensait que c’était un secret à vendre.
Il regarda le feu.
— Ils se trompaient tous les deux. C’est juste une route. Une route qui existe, qui a toujours existé. Il fallait juste la trouver.
La carte. La charte maudite de Mercer, celui qui avait voulu les vendre à l’amirauté. Harlow n’y pensait plus avec colère désormais. Il pensait à Mercer, seul sur la glace, et au silence qui le suivrait désormais.
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Le navire arriva un matin, quand le soleil se leva enfin pour de vrai, doré et pesant sur la banquise. Un trois-mâts baleinier, bas sur l’eau, la coque noire tachée de sel, des pavillons d’une compagnie danoise flottant à la vergue.
Les Inuits les aperçurent de loin. Liam grimpa sur la colline du cairn et alluma un feu de repérage. La fumée monta droite dans l’air calme.
Le navire approcha lentement, cassa la glace fragile à l’entrée du passage, et jeta l’ancre à une encablure du village.
Harlow rassembla ses hommes sur la plage de galets. Ils étaient quarante-et-un maintenant. Mal équipés, maigres, la peau brûlée par le gel, mais vivants. Vivants.
Le capitaine du baleinier descendit dans une chaloupe. Un Danois au visage large et bienveillant. Il parla un anglais lacunaire, mais suffisant.
— Vous êtes de l’expédition Discovery ?
— Nous étions.
Le Danois hocha la tête, regarda la colonne d’hommes, compta les visages.
— Il y a un autre groupe ? Des survivants ailleurs ?
Harlow sentit le silence s’épaissir derrière lui. Il vit le regard de Liam, puis celui du docteur Allerdyce. Puis il pensa à Cummings, abandonné sur la Discovery, les glaces s’étant refermées entre eux à jamais. Il pensa à Mercer, seul sur l’étendue blanche, sa silhouette disparaissant dans le vent.
— Non, dit-il. Nous sommes tous.
Le Danois hocha la tête, sans plus de questions. Les hommes embarquèrent dans les chaloupes par groupes silencieux. Certains se retournèrent vers le village, vers les silhouettes debout sur la colline qui les regardaient partir.
Harlow monta le dernier. Il resta un moment sur le rivage, les mains sur les hanches, le vent lui mordant les joues.
Il pensa à Dunn et Clark, morts sur la glace, à son erreur au début du voyage, à Montcalm, à Cummings, à Mercer. À cette blessure qui ne guérirait jamais complètement.
Il pensa à ce qu’il dirait à la femme de Mercer, à cette veuve qui ignorait encore tout.
Pas la vérité, bien sûr. Une partie de la vérité. Le code des officiers le permettait. Mais James Harlow savait qu’il porterait ce secret avec lui jusqu’à son propre dernier jour.
Il prit une dernière inspiration d’air arctique, pur et glacé, et gravit l’échelle de la chaloupe.
Derrière lui, la mer s’ouvrit doucement, tirant le navire vers le large, vers l’Angleterre, vers une nouvelle histoire qu’il devrait apprendre à raconter.
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