Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 20: After the Reveal
La porte de l’appartement s’ouvrit à peine que Sophie sut. Elle était assise à la table de la cuisine, un bol de café froid entre les mains, et elle leva les yeux comme si elle avait attendu ce visage-là toute la nuit.
« Camille. »
Camille s’adossa au chambranle. Ses doigts pendaient le long de son corps, encore engourdis par le trajet, par la chaleur du compartiment, par cette fraction de seconde où les doigts de Julian avaient pressé les siens.
« Tu es blanche comme un linge », dit Sophie en se levant. Elle n’attendit pas la réponse. Elle attrapa Camille par le bras, la fit asseoir sur la chaise face à la fenêtre, et lui servit un verre d’eau sans lui demander son avis.
Camille but. L’eau avait un goût de tuyau, de quotidien, d’impossible.
« Dis-moi ce qui se passe. »
Camille posa le verre. Ses mains tremblaient encore. Dans sa poche, la montre pesait comme une pierre attachée à une noyée.
« Tu vas me croire folle », murmura-t-elle.
Sophie haussa un sourcil. « Tu parles à un mort depuis deux semaines. Je suis déjà au-delà de la folie. Alors parle. »
Camille rit — un bruit sec, presque douloureux. Elle sortit la montre de sa poche et la posa sur la table entre elles.
Sophie la regarda. Elle ne la toucha pas.
« C’est quoi, ça ? »
« C’était à Auguste Ravel. L’ingénieur qui a trafiqué les freins du train en 1955. »
Sophie croisa les bras. « Et tu la portes sur toi comme un trophée ? »
« Ce n’est pas un trophée. C’est une arme. » Camille posa ses deux mains à plat sur la toile cirée. « Sophie, cette montre… quand je tourne la couronne, elle me reprend des secondes. Mes secondes. Ma mémoire. Et elle remonte le temps. Pas juste pour moi. »
Sophie ne bougea pas. Ses yeux étaient gris, comme ceux de leur père, et ils ne cillèrent pas.
« Remonter le temps, répéta-t-elle. Comme dans les films. »
« Comme dans les films, oui. Sauf que tu ne sors pas de la cabine indemne. Chaque seconde que je vis, que j’ai vécue, peut être effacée. »
Sophie se pencha. Elle prit la montre entre deux doigts, avec précaution, comme on soulève un insecte mort qu’on n’a pas envie de toucher davantage.
« Et qu’est-ce que tu veux en faire ? »
Camille la regarda. Les mots s’arrêtèrent dans sa gorge. Elle avait vu Julian, ce soir, sur le train. Il avait été plus solide qu’il ne l’avait jamais été. Il avait touché sa joue. Sa joue, avec des doigts chauds.
« Il y a une femme dans une maison de retraite à Nice, dit-elle. Elle s’appelle Renée Laval. Avant, elle s’appelait Marie-Claire Durand. »
Sophie fronça les sourcils. « C’était la fiancée de ton fantôme. »
« Oui. Elle m’a donné une lettre. La dernière lettre de Julian. Il avait été piégé — un faux télégramme l’avait appelé sur le train. Notre arrière-grand-oncle Alfred a organisé le sabotage. Inspecteur de la Compagnie du Midi, mort officiellement dans l’incendie de sa maison en 1956. Un mort très propre pour un homme qui a fait dérailler un train pour cacher une fortune. »
Sophie posa la montre. Elle prit le verre de Camille et but une gorgée. « Tu as toujours dit que notre famille avait une ombre. Je pensais que tu exagérais. »
« Je n’exagérais pas. Et j’ai des preuves. Un télégramme codé, un rapport de sabotage, des pages d’archive rayées. Tout est chez moi, photographié. Mais ce n’est pas une preuve légale. C’est de la paperasse jaunie que la SNCF peut faire disparaître en une nuit. »
Sophie se tut. Elle tourna la montre entre ses doigts. Le cadran avait quatre anneaux, le quatrième marqué d’un « IX » qu’aucune horloge n’aurait dû porter.
« Et cette montre… si tu tournes la couronne, tu remontes à 1955 ? »
« Je ne sais pas jusqu’où elle remonte. Je sais qu’elle me prend quelque chose en échange. Quand je l’ai utilisée pour la première fois, j’ai perdu le souvenir de ce que j’ai vu dans la minute qui a précédé. Une seconde. À chaque utilisation, j’en perds plus. Si je remonte assez loin pour empêcher le déraillement… »
Elle n’acheva pas. Sophie la regarda, et quelque chose s’adoucit dans son visage.
« Tu pourrais perdre la mémoire de Julian. De tout ce qui s’est passé entre vous. »
Camille ferma les yeux.
« Oui. »
Sophie se leva. Elle alla à la fenêtre et resta là, les mains sur le rebord, la nuque offerte au froid de la vitre.
« Tu l’aimes », dit-elle sans se retourner.
Camille ne répondit pas.
« Tu l’aimes, et tu es prête à effacer ton souvenir de lui pour qu’il ne soit pas mort. »
Camille laissa le silence durer. Le moteur du réfrigérateur ronronnait. Un autobus passa dans la rue, avec son bruit de fer et de fatigue.
« Ce n’est pas un choix », dit-elle enfin. « C’est un ordre. Il est mort à cause de notre famille. Ma famille a tué des gens pour cacher de l’argent. Si je peux faire quelque chose pour empêcher ça, même si je ne m’en souviens pas, même si je ne me souviens plus de lui… »
Elle déglutit.
« C’est ça que ça veut dire d’être vivante. »
Sophie pivota. Elle avait les yeux brillants, mais elle ne pleurait pas.
« Ce n’est pas un ordre, Camille. C’est une punition que tu t’infliges. Tu ne sauves pas Julian. Tu ne sauves pas les morts. Tu te détruis toi-même pour l’idée d’un homme dont tu vas oublier jusqu’au visage. »
« Tu crois que ça me fait plaisir ? » dit Camille, et sa voix cassa enfin. « Tu crois que je veux oublier la première fois que je l’ai vu dans le wagon, immobile comme une statue, avec son manteau et sa valise qu’il ne posait jamais ? Tu crois que je veux oublier la caresse sur ma joue, ce soir, toute chaude comme s’il était en vie ? »
Elle se tut. Sophie traversa la cuisine et s’accroupit devant elle.
« Alors ne le fais pas. »
Camille rit encore — un rire brisé.
« Ce n’est pas si simple. Le cadran bouge tout seul. J’ai vu le compte à rebours. La prochaine pleine lune est dans trois jours. Ravel n’a pas construit cette montre pour que je la contemple. La sentinelle — je veux dire, Julian — il traversait déjà mieux le monde ce soir, parce que quelqu’un se souvenait de lui. C’est quoi, cette montre ? C’est une horloge spirituelle. Elle aide les morts à franchir le pas. Mais chaque pas coûte une seconde au vivant qui la porte. »
Sophie se releva. Elle retourna à la table, saisit la montre, l’examina de plus près.
« Une horloge spirituelle », répéta-t-elle doucement.
« C’est comme une pièce de monnaie tendue à Charon. On n’atteint pas l’autre rive sans payer. »
Sophie tourna la montre entre ses doigts. Le mécanisme tictaquait, mais le son semblait venir de très loin, comme d’un autre pays.
« Tu es certaine que c’est le seul moyen ? »
Camille fixa ses mains. Elle avait les phalanges blanches.
« Non. Je ne suis certaine de rien. La montre inverse le temps, mais je ne comprends pas encore comment elle décide ce qu’elle prend. Si je l’utilise pour l’empêcher de monter dans le train, je peux perdre sa mort. Mais je peux perdre aussi tout ce qui est venu après. Tout ce qui est nous. »
Sophie hocha la tête, lentement. Puis elle se pencha et posa la montre dans la paume de Camille.
« Alors ne décide pas ce soir. Le compte à rebours n’est pas encore à zéro. »
Camille referma les doigts autour du métal.
« Et si je n’en ai pas le courage ? »
« Tu as trouvé la montre. Tu as trouvé la lettre. Tu as trouvé Renée Laval. Tu as trouvé le nom du saboteur — notre sang, Camille. Tu as déterré un cadavre que la famille a mis soixante-dix ans à enterrer. Le courage n’est pas en question. Il est déjà là. Tu l’as eu toute la nuit. »
Camille leva les yeux. Sa sœur se tenait dans le contre-jour de la fenêtre, simple, ordinaire, réelle — un point fixe dans un océan de fantômes.
« Merci », murmura-t-elle.
Sophie sourit, un pli au coin des lèvres. « Tu es la seule personne au monde qui appelle ça une chance de salut. »
Elle retourna à sa chaise, saisit son bol de café froid, et le porta à ses lèvres.
Camille resta assise. Dans sa poche, la montre tictaquait contre sa cuisse. Dans sa poitrine, le visage de Julian continuait de brûler — chaud, vivant, fugace.
Elle ne savait pas encore ce qu’elle ferait. Mais pour la première fois de la soirée, elle ne tremblait plus.
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