Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 24: Midnight Showdown
Le train roulait dans la nuit, et Camille sentait la confession de Pierre Ravel peser contre sa poitrine comme un deuxième cœur coupable. Elle avait à peine eu le temps de s'asseoir dans la voiture-bar que l'air autour d'elle se figea—cette chute de température soudaine, ce silence qui n'appartenait pas au monde des vivants.
Julian apparut devant elle, et pour la première fois, il n'était pas le spectre doux et mélancolique qui l'attendait chaque mois.
« Tu comptes me sauver, » dit-il, sa voix résonnant contre les vitres comme un verre qui se brise. « Tu comptes remonter le temps et effacer tout ce que nous avons vécu. »
Camille se leva, les mains tremblantes. « Qui t'a dit— »
« Ta sœur, ton fantôme, ton Élodie—peu importe. » Il fit un pas vers elle, et les lumières du wagon vacillèrent. « Je le sens. Le temps se tord autour de toi comme un drap qu'on déchire. Tu portes ma montre, Camille. Tu portes ma mort, et tu penses pouvoir la défaire. »
« Julian, écoute-moi— »
« Non. » Il n'avait jamais été si dur. « Tu ne comprends pas ce que tu proposes de détruire. Si tu remontes cette montre, tu ne changes pas un accident. Tu effaces une vie entière. La mienne, mais aussi celle de ma fille. Élodie n'aurait jamais existé si tu m'avais sauvé. »
Camille sentit les mots la frapper en pleine poitrine. La lettre de Marie-Claire, le jour où elle avait découvert qu'elle était enceinte. L'enfant confié à Renée. Si Julian survivait, rien de tout cela n'arriverait. Élodie, avec sa détermination farouche et ses tournesols frais, cesserait d'être.
« Je sais ce que ça coûte, » murmura Camille. « Je sais que je perdrais nos souvenirs. Mais tu ne mérites pas de mourir pour la cupidité de ma famille. »
« Et toi, tu mérites de vivre avec un trou à la place de ton passé ? » Il tendit la main. « Rends-moi la montre, Camille. Laisse les morts rester morts. »
« Je ne peux pas. » Sa voix se brisa. « Je t'aime. »
Le mot resta suspendu entre eux, plus lourd que toute la vérité accumulée.
Julian ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient humides. « Moi aussi, je t'aime. Pourquoi crois-tu que je suis encore là après soixante-dix ans, à hanter ce train, à t'attendre ? Mais ton amour ne me ramènera pas. Il ne peut que te détruire. »
Il avança brusquement et saisit le col de sa veste d'uniforme. Camille cria en sentant la main froide—pas cruelle, désespérée. Elle recula, trébucha, et la montre qu'elle croyait cachée dans sa poche intérieure glissa.
Le métal heurta le sol avec un tintement qui sembla résonner éternellement.
Le temps s'arrêta.
Camille comprit d'abord par le silence : le ronronnement du train cessa, les vibrations sous ses pieds disparurent, le cliquetis des verres sur l'étagère se tut. Puis la lumière. Les néons du wagon se figèrent dans une pâleur irréelle, et par la fenêtre, le paysage ne défilait plus.
Le viaduc. Le viaduc de Garabit, immense arche de fer contre un ciel nocturne pétrifié.
Et au-delà, surgissant du brouillard figé entre les arches, un autre train.
Une locomotive à vapeur, noire et orgueilleuse, ses roues suspendues à mi-course dans leur rotation. Sur sa chaudière, un nom en lettres dorées : *La Flèche d'Azur*. Et la date—Camille le voyait peint sur un panneau à l'arrière du dernier wagon—*2 juin 1955*.
Le train de Julian.
Immobile dans le temps. Piégé comme son passager fantôme.
Camille se retourna vers lui. Julian était figé aussi, à un mètre de la montre tombée, les bras tendus pour l'atteindre. Mais quelque chose dans son regard bougeait encore—une lueur de conscience, un combat contre la glace temporelle. Ses lèvres formèrent un mot, lentement, presque imperceptiblement.
*Choisis.*
La montre reposait sur le sol du wagon, entre les deux trains, entre deux temps. Ses aiguilles ne tournaient plus. Le compte à rebours laissait voir un dernier chiffre incertain, comme un souffle hésitant.
Camille pouvait se pencher, la saisir, tourner le remontoir. Une rotation. Trois secondes de sa vie. Pour faire reculer le train de 1955 avant la catastrophe. Pour effacer le déraillement. Pour sauver Julian.
Mais pour le sauver, il faudrait qu'il ne la connaisse jamais. Pour qu'il vive, il faudrait qu'il n'ait pas attendu soixante-dix ans un amour né en 2025. Il faudrait qu'Élodie ne naisse jamais. Il faudrait que la petite fille élevée par une tante qui pleurait sa mère disparaisse de l'histoire, et avec elle ses tournesols et sa colère juste.
La locomotive de 1955 attendait dans le brouillard pétrifié. Il y avait des dizaines de visages derrière ces vitres gelées—des passagers innocents qui n'avaient jamais su qu'ils payaient le prix de la fortune Mercier. Et l'un d'eux souriait peut-être à son amour secret pour une femme qui portait son enfant.
Camille regarda Julian, figé dans son élan pour l'arrêter. Puis elle regarda le train. Puis la montre.
Ses doigts se tendirent.
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