Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 25: After the Mist
Le mal de tête arriva avant la conscience. Une lourdeur sourde qui semblait habiter l’intérieur même de son crâne, comme si quelqu’un avait versé du plomb fondu derrière ses yeux. Camille cligna plusieurs fois. Le plafond de sa chambre était d’un blanc immaculé, éclairé par la lumière rose de la fin d’après-midi.
Les rideaux bougeaient doucement. Un oiseau chanta au-dehors. C’était si banal, si réel, si loin du gel infini dans lequel elle avait plongé la nuit précédente.
Elle souleva la tête avec précaution. La chambre tourna légèrement, puis se stabilisa. Le réveil sur sa table de nuit indiquait dix-sept heures. Le train de Paris à Nice était parti sans elle depuis des heures.
Qu’était-il arrivé ?
Elle se fouilla. Rien. Un vide net et sans relief quand elle tentait de reconstituer la séquence — le wagon figé, le train de 1955 suspendu sur le viaduc, Julian dont la main avait lâché le garde-fou, la montre qui tombait. Puis plus rien. Un blanc absolu, comme si quelqu’un avait déchiré la page de son histoire entre deux phrases.
Elle cherchait encore, butant contre ce mur, quand son regard tomba sur la table de nuit.
Une feuille de papier pliée en quatre. Posée soigneusement en travers du réveil, comme pour être la première chose qu’elle verrait en ouvrant les yeux.
Elle la déplia. L’écriture était la sienne, mais rapide, irrégulière, des lettres mal formées qui tremblaient visiblement. Elle dut lire deux fois la première ligne avant qu’elle atteigne son cerveau :
*Trouve la preuve. Avant qu’elle ne s’arrête.*
Camille resta immobile, la lettre froissée entre les doigts. La phrase n’avait aucun sens pour elle. Elle avait pris l’habitude de se laisser des notes à elle-même — comme la plupart des gens — pour des courses à faire, des rendez-vous à ne pas oublier. Mais ce n’était pas ce qu’on écrivait dans une note de courses.
Elle retourna la feuille. Rien. Ni signature, ni date, ni contexte. Juste ces cinq mots, de son écriture, dans une angoisse que les lettres elles-mêmes trahissaient.
Sa main chercha sous son oreiller, par pur réflexe. La montre était là.
Elle la sortit dans la lumière. Le cadran en laiton luisait dans le soleil couchant. La trotteuse ne tournait pas, non, elle avançait par petits à-coups réguliers, presque imperceptibles, mais dans quel sens ? Elle observa l’aiguille principale plus longtemps que nécessaire, écoutant sa propre respiration, s’efforçant de compter les battements de son cœur.
Et puis elle compris.
L’aiguille tournait à l’envers. Elle avançait, en somme — mais en sens inverse du décompte qui avait occupé chaque seconde de ses journées depuis qu’elle avait ramassé cet objet dans la cabine de Julian. Le décompte qui avait commencé à neuf jours et avait mordu sa vie jusqu’à la veille, jusqu’à la nuit dernière, jusqu’à ce moment gelé où elle avait tendu la main pour l’attraper.
Elle ne comptait plus vers zéro. Elle comptait à partir de zéro.
Camille laissa la montre dans sa paume ouverte, le regard perdu dans le vide. Le comptage continuait — vingt-trois, vingt-deux heures après minuit, ou matin depuis minuit, elle ne pouvait pas le dire. Elle ne savait même pas si son geste, la nuit précédente, avait été de la prendre ou de la laisser tomber.
Elle était là dans son lit. Devait-elle s’en réjouir ?
La fatigue pesait sur ses épaules. Elle ne pouvait pas se souvenir de sa propre décision. C’était cela, le pire. Elle avait choisi — elle devait avoir choisi — et elle ne savait pas quoi, ni quand, ni pourquoi. Il y avait une absence en elle, pas seulement de la nuit, mais de quelque chose d’autre. Un goût de vide.
Elle se leva, avec lenteur. Chaque mouvement coûtait un effort. Elle glissa la montre dans la poche de son peignoir, la lettre dans l’autre, et descendit.
Sophie était dans la cuisine, occupée à couper des légumes. Elle portait le pull trop grand qu’elle mettait toujours quand elle voulait réconforter une sœur. Sophie leva les yeux et ne dit rien, se contenta d’examiner Camille d’un air d’interrogation non façonnée en mots.
— Tu rentres tôt, dit Camille.
— C’est toi qu’on a ramenée. M. Girard t’a trouvée sur le quai cette nuit, évanouie. Il a tout fait pour t’éviter la commission médicale.
Camille cligna des yeux.
— Sur le quai ? Mais le train…
— Parti. Tu avais monté dans le wagon, et une heure plus tard tu ressortais comme une somnambule, dit Sophie en posant son couteau. Tu ne te souviens de rien ?
— De rien.
Camille s’assit, s’appuya au dossier de la chaise. Elle ouvrit la lettre et la tendit à sa sœur.
Sophie lut la ligne, puis la retourna.
— C’est ton écriture ?
— Oui. Mais je ne me souviens pas de l’avoir écrite.
Sophie lâcha la feuille sur la table et captura le regard de Camille. Les iris sombres de la cadette passaient en revue les détails visibles du visage de son aînée, entraînées qu’elles étaient à déchiffrer les ombres des derniers jours.
— Et la montre ?
— Elle remonte. Elle compte maintenant vers quelque chose, pas vers minuit. Je crois que la minuit est passée. Je ne sais pas quoi ça veut dire.
Sophie hochenta lentement, comme si elle classait ces informations dans une case intérieure bien établie, maintenant familière.
— Tu avais l’air de savoir quoi faire, avant de repartir pour le train. Tu m’avais dit que tu ne déciderais qu’à la dernière minute. Est-ce que cette nuit, c’était la dernière minute ?
Camille répondit par un silence. Dans son esprit demeurait la sensation d’avoir fait quelque chose — non pas décidé mais fait. Quelque chose qui avait eu lieu et qui l’avait vidée de la connaissance qu’elle avait elle-même eue.
— C’est drôle, dit-elle lentement. Je n’ai pas mal. Pas le mal des souvenirs perdus, je ne peux pas les manquer puisque je ne les connais plus. Mais ça manque, quelque chose, à un endroit que je ne peux pas désigner.
Sophie reprit la lettre.
— « Trouve la preuve. Avant qu’elle ne s’arrête. » La preuve de quoi ?
— De tout. C’est ce qu’on faisait hiér… hier. On rassemblait des preuves, dit Camille en se massant les tempes. La confession de grand-père. Les lettres de Julian. Les photos d’Élodie. On allait les faire éclater, pour la vérité des familles.
— Et tu les as encore.
Camille se figea. Elle fouilla ses poches — rien. Elle monta à l’étage, ouvrit son sac, puis son secrétaire. Les documents étaient là, dans une enveloppe kraft, posée bien en évidence sur ses carnets. Elle l’avait déposée en rentrant. C’était une action mécanique de sa propre main, qui l’avait guidée de la gare jusqu’ici.
Elle regagna la cuisine avec l’enveloppe. Son poids était réel, les feuillets duraient, le document de Pierre Ravel portait sa signature. Et pourtant c’était le monde d’avant — celui qu’elle cherchait opiniâtrement, debout dans un wagon glacé, à rattacher à la lueur du cadran.
— Et les photos d’Élodie ? demanda Sophie.
La question la prit à froid. Camille réfléchit. Élodie. La femme au soleil dans le cimetière. La fille de Marie-Claire, la fille cachée, celle qui aurait dû hériter d’une reconnaissance que toute la famille s’était efforcée de détruire.
— Elles sont chez elle. Les voici — ici quelque chose dans mes souvenirs, dit-elle en se touchant le front. Je t’ai tout raconté hier, à toi. Je me rappelle ce que je t’ai dit. C’est flou mais c’est là.
— Et Élodie, elle, elle se souvient de toi ?
— Je ne sais pas. Elle était prête à se servir de la montre elle-même, si je ne le faisais pas. C’est peut-être elle qui l’a fait.
Camille déposa l’enveloppe sur la table, les yeux sur son grain de papier, sur la lourdeur de la confession qui mentait désormais au repos devant elle, sans savoir de quel bord elle servirait.
— J’ai survécu à la nuit sans me souvenir de ma propre décision. C’est peut-être ça, la mort, passa-t-elle dans sa bouche à voix basse.
— Tu es vivante, dit Sophie fermement.
— Oui. Mais quelque chose est mort en moi, quelque part. Une connaissance. La preuve que j’ai fait le bon choix ou le mauvais — je ne saurai jamais laquelle.
Elle releva la tête. Le soleil avait disparu derrière les toits. La cuisine prenait cette teinte bleutée des fins de journée où il n’y a plus rien à faire d’autre que d’attendre la nuit.
Elle sortit la montre et la posa sur la table, entre les deux sœurs. L’aiguille ne s’arrêtait pas : elle gravait obstinément le chemin vers un avenir dont elle ne connaissait pas l’adresse.
Voilà. Elle vit cela. Elle savait seulement une chose. La montre ne comptait plus vers l’échéance. Elle comptait vers quelque chose d’autre, et pour la première fois de ce retour, elle vit que la sensation étrange dans sa poitrine depuis son réveil n’était pas seulement du deuil.
C’était un commencement.
— Demain, dit-elle à Sophie, je vais voir Élodie. Il faut que je sache ce qu’elle a vu, cette nuit. Et après — elle ne pesa pas, elle ne chercha pas à faire la poésie — après, tout ce qui nous tombera dessus, je le conduirai.
Elle replia la lettre et la remit dans sa poche.
« Avant qu’elle ne s’arrête. »
On verrait bien ce qui s’arrêtait. On verrait bien ce qui continuait.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.