Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 34: The Echo of a Love
La bibliothèque des chemins de fer sentait le papier ancien et l’encre sèche. Camille avait poussé la porte sans savoir pourquoi, attirée par la lumière basse qui tombait des fenêtres hautes sur les rayonnages de chêne. Elle n’y était jamais venue, pas même du temps où elle portait l’uniforme de contrôleuse et connaissait chaque horaire par cœur.
Elle s’arrêta devant une vitrine contenant des photographies jaunies du déraillement de 1955, désormais officiellement reclassé comme sabotage. Elle avait vu ces images des dizaines de fois, mais ici, dans le silence feutré, elles semblaient plus lourdes. Les visages des victimes, figés dans un temps qu’elle avait contribué à libérer.
— Vous cherchez quelque chose en particulier ?
La voix venait de derrière elle. Camille se retourna et vit un homme assis à une table basse, entouré de dossiers ouverts. Il avait relevé la tête de ses notes, des lunettes rondes perchées sur le nez, et tenait un crayon entre les doigts comme s’il avait été interrompu en pleine écriture. Il portait une veste de tweed élimée aux coudes, et ses cheveux bruns retombaient en désordre sur son front.
— Je ne sais pas, dit-elle honnêtement. Je passais.
— Personne ne passe devant la bibliothèque des chemins de fer par hasard, dit-il avec un sourire. Vous êtes du métier ?
— Conductrice. Enfin, inspectrice, maintenant.
Il posa son crayon et se leva, s’essuyant la main sur son pantalon avant de la tendre.
— Étienne Moreau. Je documente les accidents ferroviaires français. Enfin, j’écris sur eux.
Camille serra sa main, et une sensation étrange lui parcourut le bras, comme un courant d’air froid dans un tunnel. Les yeux d’Étienne étaient couleur noisette, avec une lueur curieuse qui la dévisageait sans insistance. Elle retira sa main plus vite qu’elle n’aurait voulu.
— Inspectrice Camille Laurent.
— Laurent ? Comme la famille qui a construit la moitié des lignes du Sud-Est ?
— La même, dit-elle, la gorge serrée.
Étienne ne sembla pas remarquer son malaise. Il indiqua une chaise en face de sa table.
— Je travaillais justement sur votre arrière-grand-père. Auguste Laurent, c’est bien ça ? Il y a des documents ici, des lettres échangées avec la compagnie après le drame de 1955. Des témoignages contradictoires qu’on n’a jamais pris au sérieux à l’époque.
Camille s’assit lentement. Elle aurait pu partir, elle avait mille raisons de le faire. Mais quelque chose dans la façon dont Étienne parlait des archives, avec cette ferveur tranquille des chercheurs, la retenait.
— Contradictoires comment ?
— Auguste affirmait que le train avait été saboté, mais il n’a jamais pu produire de preuves. Ou plutôt, il ne l’a jamais fait. Les historiens ont conclu à un accident, un défaut de voie, jusqu’à récemment, quand les archives ont été rouvertes.
Il la regarda avec une intensité douce.
— Vous savez quelque chose, n’est-ce pas ?
Camille baissa les yeux sur ses mains posées sur la table. Le poids de tout ce qu’elle avait appris, de ce qu’elle avait fait au viaduc, lui sembla soudain insupportable. Elle avait libéré quatre-vingt-dix-neuf fantômes, mais elle n’avait parlé à personne de ce qui s’était passé cette nuit-là. Pas même à Marcel, pas même à Élodie.
— Je sais que la vérité finit toujours par émerger, dit-elle enfin. Même quand on l’enterre très profond.
Étienne hocha la tête, comme si cette réponse le satisfaisait. Il referma le dossier devant lui et le poussa légèrement vers elle.
— Je donne une conférence à la Sorbonne la semaine prochaine. Sur la révision des causes du déraillement. Vous avez dit que vous étiez inspectrice. Votre témoignage pourrait compter, si vous avez vu quelque chose.
Camille inspira profondément. Le papier des archives, l’encre, la poussière du temps. Tout cela lui rappelait le wagon où elle avait rencontré Julian pour la première fois, l’odeur de vieux cuir et de pluie.
— Je ne suis pas sûre d’avoir quelque chose à dire.
— Peut-être pas, dit Étienne. Mais c’est un bon endroit pour commencer.
Il y eut un silence. Dehors, la rue grise de Paris bruissait sous une pluie fine. Camille sentit le battement régulier de la montre dans sa poche — la montre de Julian, réparée, qui tournait désormais au rythme des vivants. Elle aurait pu la porter au poignet, mais elle préférait la garder contre son cœur, dans la poche intérieure de sa veste, où elle la sentait à chaque mouvement.
— Vous croyez aux fantômes ? demanda-t-elle sans réfléchir.
Étienne cligna des yeux, surpris par la question. Puis son visage se plissa dans un sourire pensif.
— Je crois aux traces que les gens laissent derrière eux. Les documents, les témoignages, les objets. Tout ce qui refuse de disparaître complètement. C’est une forme de fantôme, non ?
Camille sourit malgré elle. Il y avait quelque chose d’apaisant chez cet homme, une simplicité qui ne jugeait pas, qui auscultait le monde avec patience. Mais chaque fois qu’elle croisait son regard, une image se superposait — une autre paire d’yeux, plus pâles, plus froids, qui l’avaient regardée disparaître dans la nuit du viaduc.
— Vous aimez le café ? demanda Étienne en rangeant ses affaires. Il y a un petit institut à deux rues d’ici. Leurs expressos sont honnêtes, ce qui est rare dans le quartier.
Camille consulta mentalement son planning. Elle n’avait rien d’urgent avant le lendemain matin. Le train de nuit partait à vingt et une heures, et elle était tentée d’y monter une fois de plus, juste pour voir, juste pour se souvenir. Mais la pluie tombait plus fort et la montre continuait de battre contre son cœur.
— D’accord, dit-elle. Mais je paie ma part.
Étienne sourit largement, et dans ce sourire, elle crut voir une lueur familière, un éclat qui ne lui appartenait pas. Elle chassa cette pensée aussitôt, honteuse de comparer un homme vivant à un souvenir.
Ils marchèrent côte à côte sous le parapluie d’Étienne, trop petit pour deux, et elle sentit son épaule contre la sienne, la chaleur de son corps à travers les vêtements mouillés. C’était banal, humain, inoffensif. Et pourtant, à chaque pas, elle avait l’impression de marcher sur une corde tendue au-dessus d’un précipice.
Au café, elle commanda un expresso et lui une noisette mousseuse, et ils parlèrent des horaires de trains, des défaillances de signalisation, des héros anonymes du rail. Étienne connaissait des anecdotes étonnantes : un conducteur qui avait sauvé cent vies en 1932 en ignorant un ordre erroné, une contrôleuse qui avait déjoué un attentat en 1961 en remarquant un détail inhabituel dans les bagages.
— Les gens oublient souvent que vos métiers sont dangereux, dit-il en reposant sa tasse. Ils voient le train, pas les personnes qui le font tourner.
Camille but une gorgée de son expresso, amère et courte. Elle aurait voulu lui parler de Julian, du wagon bleu, de la nuit où elle avait tenu la montre au-dessus du ravin. Mais les mots restaient bloqués au fond de sa gorge, trop lourds pour être portés.
— Vous êtes marié ? demanda-t-elle à la place, et elle se détesta immédiatement pour cette question.
— Divorcé depuis trois ans, dit Étienne simplement. Ma femme en avait assez des archives et des livres. Elle préférait quelqu’un qui vive dans le présent, pas dans le passé.
Il rit, mais il y avait une ombre dans ses yeux.
— Et vous ? Quelqu’un vous attend à la maison ?
Camille posa sa tasse. La montre battait toujours contre sa poitrine, régulière, patiente, comme un second cœur.
— Il y a eu quelqu’un, dit-elle lentement. Mais je l’ai perdu.
— Je suis désolé, dit Étienne.
— Il n’est pas mort, précisa-t-elle. Il est parti.
Étienne semblait vouloir demander davantage, mais il se contenta de hocher la tête. Dans la vitrine derrière lui, la pluie ruisselait, transformant les passants en silhouettes floues. Camille réalisa soudain qu’elle était bien, là, dans ce café trop chaud, avec cet inconnu qui sentait le papier et le tabac froid. La vie, simple et banale, reprenait ses droits.
Mais quand elle sortit son téléphone pour consulter l’heure, la montre glissa de sa poche et tomba sur le sol carrelé avec un bruit sec. Elle se baissa pour la ramasser, et lorsqu’elle la retourna, le cadran affichait deux heures dix-sept.
Elle n’était pas deux heures et dix-sept minutes. Il était à peine une heure de l’après-midi.
Camille fixa la montre, le cœur soudain glacé. Le balancier semblait hésiter, revenir en arrière, puis reprendre un rythme saccadé, comme s’il cherchait un temps qui n’existait plus. Elle regarda autour d’elle. Étienne parlait toujours, ne remarquant rien. Mais dans la vitrine, la pluie semblait tomber un peu plus vite, et une ombre indistincte, trop grande pour être celle d’un passant, glissa derrière la silhouette d’un homme en imperméable.
Camille serra la montre dans son poing. Julian avait trouvé la paix, elle l’avait vu s’estomper dans la brume du viaduc. Mais quelque chose était resté. Quelque chose qui n’avait pas libéré le temps.
— Étienne, dit-elle d’une voix qu’elle ne reconnut pas. Cette conférence, elle est à quelle date exactement ?
— Le vingt-sept, répondit-il en consultant ses notes. Le jour anniversaire du déraillement. Pourquoi ?
Camille rangea la montre dans sa poche intérieure, sentant la chaleur du métal contre sa peau.
— Parce que je pense que j’ai quelque chose à dire, finalement.
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