Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 35: The Final Ride
Le train glissait dans la nuit, les vitres embuées par la respiration des rares passagers endormis. Camille marchait le long du couloir, sa lampe de poche éteinte, ses pas rythmés par le cliquetis des roues sur les rails. Un an jour pour jour. Un an depuis qu'elle avait lâché la montre dans le ravin.
Elle avait demandé ce trajet exprès. Le Nice-Paris du 14 mars, service de nuit, comme celui que son arrière-grand-père avait conduit en 1955. Les sièges bleus étaient les mêmes, ou presque. Les odeurs de café et de cuir aussi.
Elle s'arrêta près de la voiture 7, celle qui correspondait à l'emplacement de l'accident selon les archives. Sa main effleura la vitre. Dehors, les lumières de Dijon s'éloignaient comme des lucioles. Dans deux heures, on passerait le viaduc de Saint-Maurice.
— Tu es venue.
La voix était faible, mais claire. Camille se retourna. Julian se tenait au fond du wagon, vêtu de son uniforme de 1955, la veste élimée aux épaules. Il était translucide, presque effacé, comme une photographie surexposée. Mais il souriait.
— J'avais promis, dit-elle.
— Tu avais promis de vivre. Pas de revenir ici.
Elle s'approcha, s'arrêta à deux mètres de lui. Même fantôme, il dégageait une chaleur étrange, une présence qui faisait vibrer l'air.
— Le viaduc est dans une heure. Je voulais être ici. Avec toi. Une dernière fois.
Julian baissa les yeux, puis les releva. Ils étaient d'un bleu délavé, comme un ciel usé par trop de tempêtes.
— Je suis prêt, Camille.
Le mot la frappa plus fort qu'un coup. Elle avait pensé qu'il serait déjà parti, que sa disparition de l'année précédente avait suffi. Mais il était là, devant elle, et il lui disait qu'il était prêt.
— Prêt à quoi ?
— À avancer. Grâce à toi. Tu as libéré les autres. Tu m'as montré ce que je n'avais pas compris depuis soixante-dix ans.
Il tendit la main. Ses doigts s'arrêtèrent à quelques centimètres de sa joue, sans la toucher.
— Ma famille a fait tuer ces gens. J'ai passé ma vie, ma mort, à le cacher. Tu as fait éclater la vérité. Tu as rendu leurs noms aux morts. Et tu m'as appris que l'amour n'était pas une dette à rembourser. C'est un cadeau à accepter.
Sa voix trembla légèrement sur le dernier mot. Camille sentit ses yeux brûler. Elle cligna, et une larme roula sur sa joue.
— Je ne veux pas que tu partes, murmura-t-elle.
— Je sais. Et je ne veux pas partir. Mais rester, c'est te retenir. Et je t'ai déjà demandé trop.
Il recula d'un pas, sortit quelque chose de sa poche. La montre. La sienne, identique à celle qu'elle avait lâchée dans le ravin. Elle tournait, les aiguilles indiquant minuit moins quelques minutes.
— C'est une copie ? demanda-t-elle.
— Non. C'est la même. Elle est revenue quand tu as rouvert le portail.
Il la tendit, et cette fois, quand elle la prit, ses doigts rencontrèrent une résistance. Pas de chair, mais quelque chose de plus lourd que l'air, une présence froide et déterminée.
— Porte-la, dit Julian. Pas pour moi. Pour la mémoire. Pour les vivants qui ont besoin de garder le temps.
Camille regarda la montre dans sa paume. Le boîtier était chaud, comme si quelqu'un l'avait tenue longtemps. Elle passa lentement le bracelet autour de son poignet, sentit le métal contre sa peau.
— Et toi ? demanda-t-elle.
— Moi, je vais enfin marcher.
Le train ralentit. Camille regarda par la fenêtre : le viaduc de Saint-Maurice se dressait dans la nuit, ses arches de pierre éclairées par le clair de lune. Elle n'avait pas réalisé qu'on était déjà arrivé.
Julian s'approcha. Cette fois, il était tout près, presque contre elle. Il leva la main et, pour la première fois, la posa sur sa joue. La sensation était glaciale, un froid qui traversait la peau et atteignait l'os. Elle ne frissonna pas. Elle ferma les yeux.
— Merci, murmura-t-il. Pour tout.
Puis il fit un pas en avant, et son corps passa à travers le sien.
Le froid fut total. Une seconde entière où Camille sentit chaque souvenir se conjuguer avec sa propre chair. Les rails, la catastrophe, la honte, l'amour. Tout passa en elle, rapide comme un éclair de chaleur dans un corps gelé.
Puis le froid se dissipa. Elle ouvrit les yeux.
Le wagon était vide.
Le train traversa le viaduc à pleine vitesse, les roues hurlant sur les rails. Camille regarda la montre à son poignet. Elle tournait normalement. Une heure du matin. La date avançait.
Le temps continuait.
Elle posa sa main sur la vitre, vit la silhouette du viaduc disparaître derrière elle dans la nuit française, et sut qu'elle ne reviendrait plus à sa place au bord du monde. Il avait traversé son corps de part en part, et l'avait laissée entière, vivante, debout.
La montre émit un léger tic, presque imperceptible. Ses aiguilles avançaient.
Camille s'assit, sortit son carnet de service, et commença le rapport qu'elle écrirait avec Marcel le matin suivant. Mais d'abord, elle laissa la nuit l'emporter vers le sud, vers la mer, vers une vie où le temps existait enfin pour elle.
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