Le Petit Navire
Lire le chapitre 1: The Boy's Letter
La lampe à pétrole vacillait sur la table de la cuisine, projetant des ombres dansantes sur les murs blanchis à la chaux. Dehors, la mer murmurait contre les jetées de Ramsgate, un bruit si familier qu'Arthur Briggs ne l'entendait plus que lorsqu'il s'arrêtait, comme ce soir, une lettre froissée à la main.
Le papier était fin, presque transparent aux endroits où la plume avait appuyé. Le cachet de la censure militaire barrait le coin supérieur, une bande noire et officielle qui avait déjà mangé la moitié de la première ligne. Arthur plissa les yeux, déchiffrant les mots restants comme il aurait déchiffré une carte marine effacée par l'embrun.
"…ne t'inquiète pas pour moi, père. Nous sommes bien ravitaillés et le moral est bon. Le sergent dit que nous serons rentrés avant la fin du mois. La plage est curieuse, toute en sable blanc, et nous avons construit des abris…"
Arthur s'arrêta. Il connaissait son fils. George n'avait jamais su mentir, pas même enfant, lorsqu'il avait cassé le pare-brise du voisin avec son cerf-volant. Ce ton enjoué, cette légèreté forcée—c'était une lettre écrite pour rassurer, et la censure avait tranché les seuls passages qui auraient dit la vérité.
"Des abris", murmura Arthur. Un soldat ne construit pas des abris sur une plage à moins que la mer ne soit derrière lui.
Il replia la lettre avec la lenteur d'un homme qui pèse chaque geste, puis la glissa dans la poche de sa vareuse. Ses doigts rencontrèrent le bois usé de la pipe qu'il ne fumait plus depuis la mort de sa femme, il y avait cinq ans. Il la sortit, la tourna entre ses mains calleuses.
La radio, posée sur le buffet, crachota un bulletin de la BBC. La voix de l'annonceur était calme, mais Arthur connaissait ce calme-là. C'était le calme de ceux qui ne disent pas tout.
"…la situation sur le front nord-est reste tendue. Le ministre de l'Information a appelé la population à la vigilance…"
Arthur coupa le poste d'une pression du doigt. Le silence retomba, plus lourd qu'avant. Par la fenêtre, il voyait les lumières du port s'allumer une à une, jaunes et chiches à cause du black-out. Le Persévérance tirait sur ses aussières, sa coque noire à peine visible dans l'obscurité grandissante.
Le garage de George était resté fermé depuis son départ, en septembre. Arthur y passait parfois, le dimanche, pour épousseter les outils et vérifier que l'humidité n'avait pas rouillé la scie circulaire. Il le faisait sans y penser, comme une prière laïque. Mais ce soir, il ne pensait pas au garage.
Il pensait aux cartes.
Arthur monta l'escalier étroit qui menait à sa chambre et ouvrit le tiroir du secrétaire en acajou. Les cartes marines étaient là, roulées et tenues par un élastique jauni. Il les étala sur le lit, les coins maintenus par des poids de plomb qu'il utilisait pour la pêche au chalut.
La mer du Nord s'étalait sous ses yeux, bleu pâle et verte, parsemée de sondages et de balises. Son doigt suivit la côte anglaise vers le sud, dépassa Douvres, puis traversa le détroit. Il s'arrêta sur une ville française, écrite en lettres serrées.
Dunkerque.
Il avait péché dans ces eaux-là, autrefois. L'Endeavour, son premier bateau, avait jeté ses filets au large de Gravelines dans les années vingt. Il connaissait les bancs de sable, les courants sournois, les hauts-fonds qui déchiraient les coques des imprudents. Il connaissait aussi la distance.
Trente-trois milles nautiques de Ramsgate à Dunkerque. À la vitesse de croisière du Persévérance, douze nœuds par mer calme, cela faisait moins de trois heures. Trois heures pour traverser l'un des plans d'eau les plus dangereux du monde en temps de guerre. Trois heures pour rejoindre son fils.
Arthur resta longtemps immobile, les mains à plat sur la carte. Dehors, la nuit était tombée complète, la lune cachée derrière un banc de nuages. Les Allemands bombardaient Douvres presque chaque nuit, disait-on. Ils ne s'arrêteraient pas à mi-chemin pour laisser passer un pêcheur de cinquante-quatre ans sur son bateau fatigué.
Il pensa à George, petit garçon aux genoux écorchés, qui l'accompagnait sur le port et posait mille questions sur les bateaux. Il pensa à ses lettres, de plus en plus espacées, de plus en plus vagues. La dernière disait "je t'embrasse, père" à la fin, mais sans la tendresse habituelle. Comme s'il avait écrit en hâte, entre deux tours de garde.
Arthur replia les cartes d'un geste décidé et les remit dans le tiroir. Il redescendit, enfila sa grosse veste de quart, et sortit dans la nuit.
Le vent d'ouest lui fouetta le visage, portant une odeur de gasoil et de marée. Le port de Ramsgate dormait à moitié, quelques lumières aux fenêtres des maisons du quai. Le Persévérance se balançait doucement, sa coque de chêne sombre luisant sous le faible éclairage du réverbère voisin.
Arthur sauta à bord avec la souplesse d'un homme qui avait passé quarante ans sur les ponts. Il connaissait chaque planche, chaque écrou de cette chaloupe de vingt mètres, son moteur Gardner qui ronronnait comme un chat quand on le ménageait, sa cale assez grande pour tenir deux tonnes de harengs. Ou vingt hommes.
Un bruit de pas sur les galets le fit se retourner. Une silhouette se détacha de l'obscurité, courte et trapue, coiffée d'une casquette de laine qui avait connu des jours meilleurs.
"C'est toi, skipper ?" La voix d'Old Tom était rauque, comme usée par soixante ans de sel et de tabac.
"C'est moi." Arthur ne s'étonna pas de le voir. Tom vivait à deux rues du port, et il avait le sommeil léger de ceux qui ont passé leur vie à surveiller la mer.
Tom s'approcha du quai, s'accroupit au bord pour être à hauteur d'Arthur. Ses yeux plissés brillaient dans la pénombre. Il avait vu Arthur quitter sa maison à cette heure-ci peut-être trois fois dans sa vie. Chaque fois, c'était pour une raison qu'on ne discutait pas.
"On lève l'ancre, skipper ?"
Arthur hésita une seconde. Il ne pouvait pas demander ça à Tom. Le vieux avait soixante-trois ans, un souffle au cœur que le médecin lui avait interdit de forcer, une femme malade qui avait besoin de lui à la maison.
"Pas toi, Tom. Je pars seul."
Tom se releva avec un grognement. Il croisa les bras, planté sur le quai comme un pilier de granit.
"Alors tu pars pas. Le Persévérance, c'est pas un bateau pour un homme seul. Tu le sais mieux que moi."
Arthur le savait, oui. Le chalutier exigeait au moins deux hommes pour manœuvrer les filets, et même par mer calme, la veille demandait une vigilance constante. Mais il ne pouvait pas demander à Tom de risquer sa vie. Pas pour un vieux fou qui voulait sauver son fils.
"George est à Dunkerque, Tom." Les mots sortirent tout seuls, plus râpeux qu'il ne l'aurait voulu. "La lettre dit qu'ils sont sur la plage. Encerclés, probablement. Les Allemands les écrasent."
Le silence s'étira entre eux. Un goéland cria quelque part au-dessus des toits, un cri déchirant qui semblait porter toute la tristesse du monde.
Tom ôta sa casquette, se gratta le crâne dégarni. Il regarda Arthur, puis le bateau, puis la mer invisible au-delà des jetées.
"Le petit George." Il prononçait le nom avec une douceur inhabituelle. Lui qui avait vu naître le garçon, qui lui avait appris à nouer un nœud de chaise, qui lui avait offert sa première canne à pêche pour ses huit ans. "Le petit George qui lançait des pierres dans l'eau pendant des heures. Celui-là, il est pris dans la nasse."
"Oui."
Tom remit sa casquette, tira sur la visière d'un geste ferme.
"Va chercher les provisions. Moi, je vérifie le moteur. On lève l'ancre dans une heure."
Arthur voulut protester, mais Tom l'interrompit d'un regard. Il y avait dans ses yeux cette obstination tranquille des hommes de la côte qui ont décidé quelque chose et que rien au monde n'en fera démordre.
"Ma femme, elle sait déjà que je suis un vieil entêté. Elle me grondera, et puis elle sera fière. Allez, skipper. Du temps, on en a pas à perdre."
Une heure plus tard, le Persévérance quittait son poste d'amarrage. Arthur se tenait à la barre, les mains solides sur le bois poli, tandis que Tom larguait les aussières et sautait à bord d'un bond étonnamment léger pour son âge. Le moteur Gardner toussa une fois, deux fois, puis prit son ronronnement régulier.
Les lumières de Ramsgate défilèrent lentement sur tribord, fenêtres jaunes dans la nuit noire. Arthur vit la sienne, au premier étage de la maison du quai, encore allumée. Il n'avait pas pensé à éteindre. Il y avait sur la table la lettre de George, et une photographie encadrée de sa femme souriant au soleil de juillet, et le silence de vingt années de vie commune qui se terminait peut-être ce soir. Mais il ne ferait pas demi-tour pour une lampe.
Le bateau franchit la jetée Est, et la mer du Nord s'ouvrit devant eux, immense et noire. Les vagues clapotaient contre la coque, un rythme lent et obstiné. Arthur ajusta le cap au compas : sud, plein sud, vers les bancs de Goodwin, puis l'est par le travers de Douvres, puis le sud-est vers la côte française.
Derrière lui, Tom s'activait dans la cale, rangeant les jerricans de carburant qu'ils avaient embarqués à la hâte. Arthur entendit le bruit métallique des bidons entrechoqués, puis un juron étouffé. Il sourit dans l'obscurité, mais le sourire s'effaça vite.
La nuit était claire, malgré les nuages. Trop claire. Un bombardier allemand pourrait les repérer à la lumière de la lune qui perçait par moments. Arthur coupa les feux de navigation, ne gardant qu'une lampe à voile sous le capot du cockpit, à peine visible de l'extérieur.
Il naviguerait à l'estime, comme autrefois, avant les radios et les radar. Il connaissait ces eaux par cœur, ou presque. Presque. La guerre y avait ajouté des épaves, des mines, des patrouilles rapides qui tiraient d'abord et posaient les questions ensuite.
À l'horizon, au sud, un éclair rougeoya. Puis un autre, plus lointain. Les bombardements sur Dunkerque. La distance était trompeuse—à vol d'oiseau, ce n'était que quelques heures de mer, mais entre eux et cette plage se trouvaient la Kriegsmarine, les batteries côtières, et la mort qui planait dans les airs.
Arthur serra la barre. La lettre de George était dans sa poche, contre son cœur, le papier plié en quatre. Il ne savait pas si son fils était vivant ou mort, blessé ou entier, sur cette plage de sable blanc dont il avait parlé avec tant de fausse légèreté. Il ne savait même pas s'il arriverait à temps.
Mais le Persévérance fendait la houle, cap au sud, et chaque tour d'hélice rapprochait Arthur d'une réponse.
Il se tourna vers Tom, dont la silhouette se dessinait dans l'embrasure de la cabine.
"Gaffe aux Goodwin," dit-il. "Les bancs bougent par ici."
Tom grogna quelque chose d'affirmatif. Puis, après un silence : "Tu crois qu'on arrivera avant eux ? Avant les Allemands ?"
Arthur regarda l'horizon, où les éclairs rougeoyaient toujours, lointains mais insistants.
"On arrivera, Tom." Sa voix était plus ferme qu'il ne se sentait. "On arrivera."