Le Petit Navire
Lire le chapitre 34: The Return
Le train sentait le charbon, la sueur et la consolation fragile de quitter Londres. Arthur s'était calé contre la vitre, son œil valide fixant les champs qui défilaient, verts et indifférents à la guerre. Mac, affalé sur la banquette d'en face, dormait avec une main pressée contre son épaule bandée, un souffle régulier qui contrastait avec les couloirs de l'Amirauté.
George sortit un paquet de cigarettes froissé de sa poche. Il en offrit une à Arthur, qui la prit sans un mot.
« Tu l'as vraiment fait, hein ? » dit George en craquant une allumette.
Arthur inhala, savoura la brûlure. « Fait quoi ? »
« Ramener le message. Ramener Mac. Ramener cette putain de microfilm jusqu'au sommet. » George souffla la fumée par le nez. « Quand je t'ai embarqué sur mon bateau, je pensais que tu étais un pêcheur têtu qui voulait traverser la Manche à la nage. Je ne m'attendais pas à ce que tu démontes un réseau d'espions à toi seul. »
« C'était pas moi seul. C'était Mac. C'était Michael Foster. C'était une fille dans un entrepôt qui a failli nous faire tuer tous. » Arthur secoua la tête. « C'était du hasard, George. Rien que du putain de hasard. »
« Le hasard n'a pas de médailles, Arthur. Tu vas en avoir une. »
Arthur tira longuement sur sa cigarette. Les médailles ne ramenaient pas son bateau. Elles ne ramenaient pas son fils, non plus. Il regarda par la vitre, et pour la première fois depuis des jours, il laissa son esprit vagabonder vers la mer. Vers la mer grise de la Manche, vers la coque de sa Lucy, vers le visage de Michael, petit garçon, sur le quai de Ramsgate.
Le train ralentit. Mac ouvrit les yeux, cligna comme un animal surpris.
« C'est où ? »
« Ramsgate », dit George. « Presque chez nous. »
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Le pub de Tom Whitmore sentait la bière éventée et le renfermé. Une serveuse d'un certain âge, les cheveux gris sous un bonnet, les regarda entrer avec l'œil de celle qui a vu débarquer plus de marins que de poissons. Arthur l'aperçut tout de suite, au fond, installé devant une pinte mousseuse, ses grandes mains ridées posées sur la table.
Tom leva les yeux. Son visage, un vieux cuir tanné par les embruns, se fendit d'un sourire qui découvrit des dents jaunies.
« Alors, le skipper de la _Lucy_, il revient à terre ? » Tom se leva, sans la hâte d'un vieil homme mais celle d'un homme qui avait attendu. Ils se serrèrent la main, longuement. « On m'a dit que t'avais coulé mon bateau. »
Arthur sourit, un vrai sourire. « Ton bateau, Tom. Le mien aussi. Mais c'est l'Amirauté qui va payer la tournée, maintenant. »
« J'ai vu ça. » Tom désigna les bandages de Mac, l'épaule raide de George. « On dirait que vous êtes allés vous frotter à la flotte allemande. »
« On s'est frottés à plus tordu que les Allemands », dit George en s'asseyant lourdement. « Des espions, Tom. Dans notre propre maison. »
Tom cligna. La serveuse apporta d'autres pintes sans qu'on les commande. Il attendit qu'elle soit repartie avant de se pencher.
« Des espions ? Ici ? »
« Partout. » Arthur s'assit. Il avait besoin de le dire. De le raconter une fois, à voix haute, à quelqu'un qui n'était ni amiral ni agent. « Un colonel du War Office. Une femme double. On a trouvé un plan pour une contre-invasion de la côte sud dans trois jours. »
Tom siffla doucement. « Et le message ? Il est arrivé ? »
« Il est arrivé. » Arthur posa sa main sur sa poche, machinalement, avant de la retirer. « Le Premier Lord de l'Amirauté m'a serré la main, Tom. « Briggs », qu'il m'a dit, « vous avez fait ce que des flottilles entières n'ont pas pu faire ». »
« Tu lui as dit quoi ? »
« J'ai dit : « Je veux mon fils, monsieur. » »
Il y eut un silence. La serveuse essuya un verre derrière le comptoir, le chiffon craquant dans l'air immobile. Tom baissa les yeux sur sa bière.
« Et alors ? »
Arthur prit une gorgée. La mousse colla à sa lèvre fendue. « Alors il m'a offert un bateau. Un chalutier armé. Des missions de ravitaillement et de renseignement vers les côtes françaises. J'ai jusqu'à demain midi pour décider. »
Mac se redressa, grimaçant sous sa blessure. « Qu'est-ce qu'il y a à décider, Arthur ? »
« Mon fils est en France. Prisonnier, peut-être. Vivant, peut-être. » Arthur fixa le fond de son verre. « Un chalutier armé, c'est pas un bateau de pêche. Ça longe les côtes ennemies. Ça dépose des gens, ça en récupère d'autres. Ça traverse des zones que même les destroyers évitent. Mais c'est aussi le seul moyen de s'approcher de Lille. »
George tendit la main, posa ses doigts sur l'avant-bras d'Arthur. « Tu penses à ça depuis l'Amirauté, hein ? »
« Depuis que j'ai appris qu'il était vivant. » Arthur releva la tête. « Je n'ai pas traversé la Manche une fois pour le laisser là-bas. »
Tom leva sa pinte. « Alors on navigue. T'avais pas de bateau, mais moi si. Un vieux rafiot, mais il flotte. Il t'attend dans le port. »
Arthur cligna. « Ton chalutier, Tom ? Tu l'avais donné à la Marine. »
« Ils me l'ont rendu, disant qu'il était trop lent pour servir. » Tom ricana, un bruit rauque. « Trop lent. T'imagines. Ce bateau a traversé des tempêtes que la flotte d'opérette de Sa Majesté n'a jamais vues. Je l'ai repeint en civil, changé ses marques. Il s'appelle la _Patience_. Parce que c'est ce qu'il faut, pour survivre. »
Arthur resta un instant silencieux, les voix de la salle, les bruits de verres, tout cela s'estompant dans un bourdonnement. La _Patience_. Trois jours pour que la contre-invasion allemande frappe la côte. Son fils quelque part dans un camp. Et maintenant, un chalutier. Pas officiel, pas armé, pas approuvé par l'Amirauté. Mais à lui.
« Je peux commander ton bateau ? » demanda-t-il enfin.
« Il est à toi », dit Tom simplement. « J'ai toujours su que tu en ferais quelque chose. Même si c'est avec un canon de douze livres à l'avant et une mitrailleuse à l'arrière. »
George se laissa retomber contre le dossier de sa chaise. Il regardait Arthur, un demi-sourire sur les lèvres, les yeux plus doux que dans la bataille.
« J'aurais aimé revenir avec toi », dit George. « Mais je suis fini. Les poumons. Les côtes. Les médecins me l'ont dit. Je ne remonterai plus sur un bateau, Arthur. »
Le mot tomba, lourd. Arthur le regarda. George était un officier, un homme de la Royal Navy dans l'âme. Lui retirer la mer, c'était le retirer à lui-même. Pourtant George souriait.
« Ça me va », dit George. « Vraiment. J'ai vu trop de choses, Arthur. Des bateaux qui coulent, des gens qui hurlent dans l'eau, des avions qui mitraillent des canots de sauvetage. J'ai fait mon devoir. J'ai traîné ce message jusque dans les bureaux les plus hauts de l'Empire. Maintenant, je m'arrête. Je m'achète une maison sur la falaise, je regarde la mer, et je bois du thé. »
Mac, qui était resté calme, sortit quelque chose de sa poche. Un vieux compas de marine en laiton, terni par les années, le verre fêlé. Il le posa sur la table entre eux.
« George. Avant de dire adieu à la mer, prends ça. »
George fronça les sourcils. « C'est quoi, ça ? »
« Il était dans ma poche le jour où je suis monté à bord de ton bateau. » Mac le poussa vers lui. « J'avais prévu de vous quitter, vous et Arthur, dès qu'on aurait touché la côte française. Un plan pour sauver ma peau. Ce compas, c'était le souvenir de mon premier commandement. Une honte que je traînais avec moi. »
Il marqua une pause. Le pub semblait plus silencieux. Même la serveuse s'était arrêtée.
« Mais vous ne m'avez pas laissé faire. Vous m'avez traîné jusqu'au bout, malgré moi. Alors ce compas, il ne m'appartient plus. Il t'appartient, George. Pour les années à venir, pour les cartes que tu liras, pour la maison sur la falaise. Pour la paix que tu as gagnée. »
George prit le compas dans sa main. Ils se regardèrent. Arthur vit quelque chose passer entre eux — une chose pour laquelle il n'avait pas de nom, pas de mot précis, mais qui les reliait tous les trois.
« Merci, Mac », dit doucement George, la voix éraillée.
Mac hocha la tête, puis se tourna vers Arthur, les yeux soudain plus sombres, la voix baissée d'un cran.
« Mais avant que tu dises oui au chalutier, Arthur, il faut que tu saches quelque chose. Au sujet du message. Au sujet de Foster. »
Arthur se figea. Tout son corps se tendit.
« Le lieutenant Foster — Michael. Il y a une partie du déchiffrement que l'Amirauté ne t'a pas montrée. J'ai vu le microfilm avant qu'ils le copient. Il y avait un nom en plus sur la liste. Un nom que tu connais bien. »
Arthur sentit son cœur se serrer. « Qui ? »
Mac hésita, jeta un œil autour d'eux, comme si les murs avaient des oreilles, avant de se pencher en avant et de murmurer :
« Tom Whitmore. »
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