Le Petit Navire
Lire le chapitre 33: The Honour
La pièce sentait la cire et le papier. Des lustres en cristal diffusaient une lumière jaune sur des boiseries sombres, et les portraits d’amiraux morts depuis longtemps fixaient Arthur avec la même indifférence que le type du train.
Arthur se tenait au garde-à-vous approximatif d’un homme qui n’avait jamais appris à le faire correctement. George, à sa gauche, avait la pâleur d’un drap, et sa main droite pressait son flanc. Le médecin avait dit qu’il survivrait, mais qu’il ne fallait pas le faire courir. Arthur n’avait pas dit au médecin qu’on ne faisait pas courir George. George courait quand il voulait, et il s’effondrait après.
Le Premier Lord de la Mer se leva de son fauteuil. Ce n’était pas un vieil homme, mais ses yeux étaient usés, comme ceux des capitaines qui avaient trop regardé la mer. Il les dévisagea sans sourire.
— Briggs. George. Vous avez fait plus en quatre jours que la plupart de mes officiers en quatre ans.
Il tendit une main qui ne contenait pas de médaille. Elle contenait du papier, un télégramme froissé.
— Votre bateau, capitaine. Le *Perseverance*.
Arthur sentit son estomac se serrer. On avait parlé pendant le trajet en voiture, dans les couloirs sombres, dans les ascenseurs. Mais pas de ça.
— Coulé. Torpillé au large de Dunkerque deux jours après votre départ. L’équipage est sain et sauf. Récupéré par un destroyer britannique, débarqué à Douvres. Votre second, Tom Whitmore, a perdu deux doigts de la main gauche. Pas de morts.
Arthur ferma les yeux. Pas de morts. Il répéta les mots dans sa tête comme une prière. Le *Perseverance* n’était plus qu’une coquille engloutie par la Manche, mais les hommes — les hommes étaient de retour.
— Les doigts ? dit-il.
— Gelure. Il s’est accroché à un cordage pendant quatre heures avec les gants déchirés. Les docteurs disent qu’il pourra tenir une barre, mais pas un filet.
Arthur hocha la tête. C’était plus que ce qu’il espérait.
Le Premier Lord remit une feuille sur son bureau, puis une autre.
— Cinq hommes. Pas un mort. Vous êtes une anomalie, Briggs. Dans cette fichue guerre, c’est rare. Vous mériteriez une médaille.
Arthur ne regardait pas les feuilles.
— Je veux pas de médaille.
George, à côté de lui, laissa échapper un petit souffle, moitié rire, moitié douleur. Arthur ne détourna pas le regard de l’amiral.
— Je veux savoir qui a coulé mon bateau.
Le Premier Lord se rassit lentement. Les boiseries craquèrent sous son poids.
— Un U-boot type VIIC, commandé par un certain Kapitänleutnant Meyer. Il fait la chasse aux petites unités entre les côtes. Il vous a vu seul, il a pensé que c’était une proie facile.
Il laissa un silence s’installer.
— Il a eu tort, mais votre bateau a payé pour sa méprise.
Arthur serra les poings dans ses poches. Son pouce trouva le contour du microfilm. Il l’avait toujours. L’amiral le regarda avec une lueur d’amusement fatigué.
— Je sais ce que vous avez dans la poche, Briggs. Mes hommes vous ont fouillé à l’entrée. C’est pour ça que vous êtes ici, pas pour mes remerciements.
Arthur se tendit.
— Vous le voulez ?
— Je l’ai fait photographier pendant votre trajet en ascenseur. Un vieillard rusé, vous voyez. L’original, brûlez-le ou gardez-le. Les renseignements, eux, sont déjà entre les mains de l’état-major. D’ici trois heures, toute la côte sud sera en état d’alerte. Les deux agents doubles que vous avez démasqués seront arrêtés avant minuit. Carstairs sera interrogé à la Tour de Londres.
Il s’arrêta un instant.
— Vous avez changé le cours de cette guerre, Briggs. Peut-être pas la guerre entière, mais au moins les trois prochains jours.
Arthur sentit le tissu de la poche sous son pouce. Trois jours. C’était le délai avant l’invasion allemande. Trois jours avant que des soldats ne débarquent sur les plages anglaises. Mais ce n’était plus son problème, maintenant. L’amiral avait les photos.
— J’ai une question, dit Arthur.
L’amiral haussa un sourcil.
— Posez-la.
— Le message que je devais livrer à Dunkerque. Pour mon fils.
Un silence. Les yeux de l’amiral se plissèrent. Il regarda George, puis Arthur.
— Michael Briggs. Lieutenant au Royal Engineers. Porté disparu.
— Je sais ce que dit le dossier.
L’amiral prit une pipe sur son bureau, la tapota, la reposa. Puis il ouvrit un tiroir et sortit une lettre cachetée.
— Votre fils n’est pas mort, Briggs. Je n’ai pas la confirmation officielle, mais j’ai un rapport d’un pêcheur français qui est passé par les lignes ennemies à Lille. Il a vu un officier britannique avec un bras cassé, soigné par les Allemands dans un hôpital de fortune. Le nom de famille était Briggs.
Arthur resta immobile. Les mots résonnaient dans la pièce comme des coups de canon.
— Prisonnier de guerre, dit George doucement. C’est mieux que mort.
Arthur ne trouva pas la force de répondre.
L’amiral posa la lettre sur le bord du bureau, pas tout à fait devant Arthur, pas tout à fait hors de portée.
— Officiellement, je n’ai pas eu cette conversation. Officiellement, votre fils est disparu. Mais si vous voulez savoir ce qu’il est devenu, vous aurez besoin d’un bateau pour passer vos nuits à chercher des nouvelles sur cette côte. Les pêcheurs français qui traversent les lignes — c’est elle, votre source.
Arthur regarda la lettre.
— Vous avez besoin de moi, dit-il. Toute cette cérémonie, ce n’est pas pour une médaille.
L’amiral sourit pour la première fois. Ce n’était pas un sourire chaleureux.
— Non, Briggs. C’est une offre. J’ai besoin d’un homme qui connaît la côte française comme sa poche, qui n’a pas peur des alertes et qui a déjà prouvé qu’il était plus malin que les Allemands. J’ai besoin de quelqu’un pour faire des allers-retours sur cette côte. Apporter ce dont les résistants ont besoin. Récupérer ce qu’ils ont trouvé.
Il poussa une autre feuille, plus épaisse.
— Vous aurez un nouveau bateau. Un chalutier armé. Une mitrailleuse de vingt millimètres à l’avant, des plaques de blindage sur le poste de pilotage. Plus rapide que votre ancien. Mais plus dangereux aussi.
Arthur regarda les spécifications sans les voir. Réseau de la mer du Nord, côte française entre Dunkerque et Boulogne. Soixante pour cent de pertes estimées.
— Soixante pour cent, dit-il.
— C’est ce qu’on dit aux volontaires.
— Et si je refuse ?
L’amiral haussa les épaules.
— Alors vous retournez à Ramsgate, vous reprenez le métier de pêcheur, et vous lisez les journaux. Votre fils reste un disparu officiel. Et moi, je trouve un autre imbécile.
La lettre sur le bureau semblait peser beaucoup plus que son poids.
George bougea à côté de lui, une grimace de douleur traversant son visage.
— On est crevés, monsieur, dit-il. Faut combien de temps pour réfléchir ?
L’amiral consulta une montre en or à son poignet.
— Il faut vous reprendre en charge à Ramsgate, dit-il. Vous embarquez sur le train de luxe que nous avons mis à votre disposition. Vous serez sur place ce soir. Je vous laisse jusqu’à demain midi pour décider.
Il se leva, tendit la main à Arthur pour la première fois.
— Mais sachez une chose, Briggs. Ce qu’on vous demande, ce n’est pas pour la Couronne. Ce n’est pas pour l’honneur. C’est pour retrouver des vivants. Des jeunes gens comme votre fils, qui sont derrière les lignes et qui attendent qu’on vienne les chercher.
Arthur prit la main. La poignée était ferme, l’avant-bras de l’amiral tendu comme une corde.
— Je vais parler à Tom, dit Arthur.
— Tom peut pêcher, même sans deux doigts.
— Je vais lui parler quand même. C’est lui qui décidera si on reprend la mer avec moi.
L’amiral le relâcha.
— Quand vous reviendrez à Ramsgate, vous verrez ce que nous avons mis dans le port. Un ami vous y accueillera. Il s’appelle Tom.
Arthur ne comprit pas tout de suite. Puis il vit la lueur dans les yeux de l’amiral.
— Tom est déjà rentré à Ramsgate, dit Arthur.
— Oui. Il vous attend.
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