Le Piège des Données
Lire le chapitre 20: A Shark's Offer
La lumière du matin filtrait à travers les stores du bureau, dessinant des rayures dorées sur les documents étalés devant James. Il avait à peine dormi. L’article du Guardian était en ligne depuis six heures, et le téléphone vibrait sans cesse sur la table, encore en mode silencieux. Cole avait démissionné, c’était écrit noir sur blanc dans sa poche intérieure, mais le monde entier ne le savait pas encore, et la dette de cent quatre-vingts millions pesait comme une chape de plomb sur le club.
Ashton Whitmore entra sans frapper. Son costume bleu nuit était immaculé, ses chaussures cirées reflétaient le plafonnier, et sa présence physique emplissait la pièce d’une assurance dérangeante. Derrière lui, deux avocats en costume gris attendaient dans le couloir, des mallettes à la main.
« James. » Whitmore s’assit sans y être invité, croisant les jambes. « Félicitations. Vous avez fait ce qu’aucun directeur sportif n’avait réussi en trente ans : dégommer Sir Richard Cole en une saison. »
James ne répondit pas. Il posa la main sur la liasse de contrats signés par Ogunlade, encore humides de la nuit passée.
« Je sais pourquoi vous êtes là, Ashton. »
« Bien. Alors je vais être direct. » Whitmore sortit un dossier de sa veste et le poussa sur la table comme un joueur de poker qui abat sa main. « Cent quatre-vingts millions. Je les ai. Vous pouvez les avoir, ce soir, à minuit pile, le temps que les virements internationaux atterrissent sur les comptes du consortium de Dubaï. »
James ouvrit le dossier, parcourut les chiffres, les clauses. C’était tout en ordre, proprement structuré, signé par des avocats de trois juridictions différentes. « Et en échange ? »
« Quatre-vingt-cinq pour cent du club. Une restructuration totale de la dette. Je garde le nom, l’écusson, le stade. Je vire le conseil d’administration entier. » Whitmore sourit, un sourire laser qui ne touchait pas ses yeux. « Et votre poste, James. On vous remercie avec une prime de départ généreuse, naturellement. »
Le silence tomba. Dehors, on entendait l’équipe s’échauffer sur le terrain. Les tirs claquaient contre le filet.
« Vous voulez que je signe mon propre licenciement. »
« Je veux que le club survive. » Whitmore se pencha, son parfum trop fort emplissant l’espace entre eux. « Écoutez-moi bien, James. Ogunlade ne vous fera pas de cadeau. Son board seat, c’est juste le début. Ce consortium qui vous réclame la dette, ce n’est pas des banques ; c’est des gens qui n’ont aucun scrupule. Moi, je suis un businessman. Je veux un actif rentable. Vous, vous voulez sauver votre club. On a tous les deux ce qu’il faut pour un accord gagnant-gagnant, à condition que vous acceptiez de lâcher prise. »
James regarda le dossier, puis par la fenêtre. Ses joueurs couraient dans l’herbe verte, les maillots du club brodés sur leur poitrine. Il pensa au cadavre d’Ashworth, aux ongles cassés sur le rebord de la fenêtre. Il pensa à la fille de Weber, planquée quelque part à Madrid, et à sa propre fille qui ignorait tout de la menace qui pesait sur elle.
« L’équipe joue à treize heures. Vous devriez rester. C’est un bon match. »
Whitmore ricana. « Je n’ai pas le temps pour le football, James. J’ai des deadlines. » Il se leva, reboutonna sa veste. « Minuit. C’est ma seule et unique offre. Après ça, le consortium de Dubaï saisit votre centre d’entraînement, et moi j’achète le club en faillite au rabais aux liquidateurs. Vous aurez perdu votre poste ET votre fierté. »
Il sortit, laissant le dossier ouvert sur la table comme une plaie béante.
Le match débuta à treize heures sous une pluie fine. James monta dans la tribune présidentielle, entouré de sponsors locaux et de quelques journalistes venus pour l’après-Cole. L’équipe jouait comme si la saison en dépendait, et techniquement, elle en dépendait. Deux buts en première mi-temps. Le capitaine Diop, son visage couturé barré d’un bandage improvisé, poussait ses coéquipiers comme un général sur le front. A la soixante-dixième minute, l’ailier gauche percuta son défenseur, s’écroula, et l’arbitre pointa le point de penalty. Diop prit le ballon, le posa, recula. James retint son souffle.
La frappe partit sèche, dans le coin droit. Le gardien adverse plongea du mauvais côté.
Trois à zéro, terminé. Le stade explosa.
James descendit sur le terrain à la fin du match, les joueurs l’encerclèrent en chantant. Diop l’attrapa par les épaules, les maillots trempés par la pluie et la sueur. « Chef, on a montré ce qu’on valait, hein ? »
« Vous avez montré ce que vous valez, Diop. »
Dans le couloir, son téléphone vibra enfin. Whitmore, encore. James rejeta l’appel, puis composa un numéro connu par cœur. A la deuxième sonnerie, une voix grave décrocha.
« James ? C’est un peu tôt. »
« Ogunlade. Écoutez-moi. Votre place au conseil, j’accepte, mais vous doubler les fonds d’ici demain matin. Je vous donne l’exclusivité sur le naming du stade pendant cinq ans en échange. »
Un rire gras. « Vous êtes nerveux, James. C’est bien. La pression, ça fait travailler. »
« C’est oui ou c’est non, Ogunlade. J’ai besoin de quatre-vingt-dix millions de plus d’ici demain à l’aube, sinon le club tombe entre des mains que même vous ne pourrez pas contrôler. »
Un long silence. Dans le stade, la foule chantait encore, les confettis aux couleurs du club tourbillonant sous les projecteurs.
« Quatre-vingt-dix millions, demain, oui », dit Ogunlade enfin, son ton devenu affûté comme une lame. « Mais je veux autre chose. Je veux votre parole que vous me raconterez les détails du suicide d’Ashworth. Tout. Sans filtre. Compris ? »
Le sang de James se glaça. Il regarda autour de lui, les couloirs de béton déserts, les tuyaux qui crachaient encore la condensation du chauffage.
« Pourquoi Ashworth ? »
« Parce qu’on ne fait pas de bonnes affaires dans le brouillard, James. Moi j’ai besoin de savoir si les morts parlent encore. Rendez-vous demain matin, mon bureau de Canary Wharf. Je vous libère les fonds au fur et à mesure que vous parlez. »
La ligne coupa.
James resta immobile, le combiné brûlant dans sa main. A minuit moins le quart, Whitmore lui enverrait un SMS : « Dernière échéance, James. Signez ou regardez votre club mourir. »
James le lut, puis il froissa le dossier de Whitmore en boule et le fourra dans la poubelle.
Le lendemain à huit heures, il entendrait parler des fonds d’Ogunlade. Mais ce qu’il découvrirait au même moment sur le passé d’Ashworth le forcerait à se rendre de nouveau à l’aéroport, cette fois sans billet de retour.
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