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Le Piège des Données

Lire le chapitre 6: The Fourth Official

La pluie de Manchester fouettait les vitres du café, mais James n'y prêtait aucune attention. Devant lui, la carte plastifiée de Ramsden Property Group était posée à côté de la facture de son expresso, comme un reproche muet. Il avait passé la matinée à éplucher les comptes de Redwood Holdings, ou plutôt ce qu'Anna lui avait permis d'en reconstituer, et chaque ligne ressemblait à une porte fermée.

Il composa le numéro que Priya lui avait transmis la veille au soir, après que son audit eut atteint une impasse technique — les transactions de Redwood passaient par des sociétés écrans imbriquées à travers trois juridictions, dont deux qui ne répondaient même pas aux demandes d'entraide judiciaire.

— Diane Cross, répondit une voix grave.

— James Okafor. Priya Shah m'a donné votre nom.

— Ah, le sorcier des données qui veut déterrer les cadavres du football. Elle m'a briefée.

— Je préfère le terme chargé de mission spéciale, dit James, mais j'ai besoin de quelqu'un qui sait suivre l'argent là où les comptables ne peuvent pas aller.

— Ma journée coûte huit cents livres, plus les frais. Et je ne m'arrête pas parce que c'est gênant.

James n'hésita pas une seconde. Les fonds propres de la banque de son ancien employeur, ainsi que les économies entamées depuis son licenciement, ne supporteraient pas longtemps ce rythme. Mais il avait peu de temps avant la réunion de vendredi, et Cole croyait qu'il rédigeait un rapport favorable à la vente du stade.

— Je vous envoie un dossier d'ici une heure. J'ai besoin que vous traciez trois paiements vers la Suisse et un quatrième vers un compte à Dubaï.

— Oceanline Capital, dit Diane. Oui, Priya m'a parlé de ce joli poisson.

— Je veux savoir qui est au bout de la ligne. Pas les intermédiaires. Les vrais bénéficiaires.

La pluie redoubla. James remonta le col de son manteau et marcha vers sa voiture, son téléphone vibrant soudain dans sa poche. Un message de Diane, déjà. Elle avait dû recevoir le dossier.

*Première piste dans vingt minutes. Restez en ligne.*

Il s'installa au volant, le moteur du vieux break que lui prêtait Anna tournant au ralenti, et attendit. La buée s'accumula sur le pare-brise. Le téléphone sonna de nouveau.

— Vous avez déjà entendu parler d'un arbitre nommé Clive Hastings ? demanda Diane.

James parcourut sa mémoire. Il avait visionné des dizaines de matchs de l'équipe pendant son recrutement, mais ce nom ne lui disait rien.

— Pas celui-là, dit-il. J'ai regardé les matchs de cette saison. Je ne connais pas tous les arbitres.

— Ce n'est pas cette saison. Il y a trois ans, un match de coupe de milieu de semaine contre une équipe de Championship. Les comptes montrent un paiement de Redwood Holdings à Hastings, soixante mille livres, daté de la semaine précédant ce match. Officiellement, il aurait participé à un séminaire FIFA à Zurich.

— Officiellement ?

— Le séminaire n'a jamais eu lieu, James. J'ai vérifié auprès d'un collègue qui traîne dans les coulisses de l'UEFA. Il n'y avait aucune session de formation cette semaine-là.

James laissa le silence s'installer. Un arbitre qui reçoit soixante mille livres de la société qui siphonne les fonds de son club. Cette affaire était plus profonde que de simples fraudes comptables. Il y avait un match truqué au cœur de tout ça.

— Il vit où, Hastings ?

— Il a pris sa retraite l'année dernière, à quarante-neuf ans. Inhabituellement tôt pour un arbitre international. Il s'est installé dans le Yorkshire, près d'Harrogate. Vous voulez son adresse ?

— Envoyez-la-moi.

— Et pour le paiement, je vous conseille de ne pas y aller seul. Un homme qui a accepté soixante mille livres pour fermer les yeux ne vous offrira peut-être pas le thé.

James raccrocha, le regard perdu sur la vitre embuée. Il savait qu'il aurait dû appeler Priya, ou même Tommy, mais quelque chose dans cette piste était trop fragile pour être partagé. Si Cole apprenait qu'il s'intéressait au match de coupe, les représailles seraient immédiates.

Il prit la route du nord sans hésiter, le moteur gémissant dans les montées de la M6. Trois heures plus tard, il se gara face à une maison de pierre grise, au fond d'un cul-de-sac paisible où des jardins propres s'alignaient comme des soldats. Une voiture électrique stationnait sur l'allée. Des rideaux bougèrent au premier étage.

Il sonna. Une femme d'une cinquantaine d'années ouvrit, le visage fermé.

— M. Hastings ?

— Il ne reçoit plus de visites surprises, dit-elle.

— Je suis James Okafor, directeur sportif de Meridian FC. J'aimerais lui parler d'une question…

— James Okafor ? dit une voix derrière elle. Un homme de haute taille, les cheveux grisonnants, apparut dans l'encadrement de la porte. Vous êtes celui qui fouille dans les comptes de Cole. J'ai lu les journaux.

— Les journaux disent surtout que je vais être viré.

— C'est ce que veut Cole. Asseyez-vous dans la cuisine.

L'ancien arbitre le fit entrer dans une pièce claire qui sentait le pain frais. Sa femme leur servit du thé puis les laissa seuls. Hastings s'assit en face de James, les mains croisées sur la table.

— Vous êtes venu pour me parler de l'argent, pas vrai ?

— Redwood Holdings. Soixante mille livres, une semaine avant le match de coupe contre Doncaster.

Hastings ne broncha pas. Il sirota son thé puis reposa la tasse avec une précision étudiée.

— Ce match, je l'ai arbitré proprement. Je peux vous faire envoyer les vidéos, les analyses de l'observateur UEFA. Tout était régulier.

— Alors pourquoi l'argent ?

— Parce que j'ai accepté d'oublier un détail qui n'avait rien à voir avec le déroulement du jeu. Avant le match, un homme est venu me voir. Il m'a dit qu'un de leurs joueurs, un jeune qu'ils avaient prêté à Doncaster, avait un problème de dopage qui allait bientôt lui valoir une suspension. Il a suggéré que je surveille ce joueur de près pendant le match, que je le traite avec une certaine sévérité pour qu'il soit signalé à la commission disciplinaire.

James fronça les sourcils.

— Vous les avez aidés à faire suspendre leur propre joueur ?

— Ce n'était pas leur joueur à l'époque. Ils l'avaient prêté à Doncaster pour une saison. Mais il avait refusé de signer une prolongation de contrat avec Meridian, il voulait partir libre. Redwood avait déjà droit à un pourcentage sur son transfert futur. S'il disparaissait de la circulation pendant six mois, il valait une fraction de ce qu'il aurait pu rapporter.

— Ils ont truqué son avenir pour qu'il rapporte moins ?

— C'est ce que font les requins, M. Okafor. Ils ne truquent pas les matchs pour gagner, ils truquent les affaires.

James digéra l'information. Les ghost players d'Anna, les bonus en liquide aux joueurs seniors, les paiements à des intermédiaires… tout convergeait vers un système où le jeu lui-même n'était qu'un accessoire.

— Ce joueur, dit James. Il s'appelle comment ?

Hastings secoua lentement la tête, les yeux soudain plus troubles.

— Je ne peux pas vous dire ça.

— Vous avez déjà commencé. Pourquoi vous arrêter ?

— Parce que si je vous le dis, j'ai peur qu'il lui arrive quelque chose. Pas au joueur — à sa famille. Cet homme qui m'a approché, il portait une montre coûteuse et il souriait tout le temps. Le genre de sourire qui donne envie de vérifier ses pneus le matin.

James sentit une pointe de frustration monter dans sa poitrine. Il était à quelques mots d'un témoignage crucial, et le vieil arbitre se refermait comme une huître.

— Il existe une personne qui aurait pu confirmer tout ça, dit finalement Hastings. Un homme qui était présent lors de ma conversation avec le souriant monsieur à la montre en or. Il travaillait pour Meridian à l'époque, un observateur technique. Il avait vu quelque chose dans les jours précédant le match, il était venu m'en parler, paniqué.

— Son nom ?

— Ellis Vance.

Le nom claqua dans la pièce comme un coup de sifflet. James resta immobile, le sang battant à ses tempes. Vance avait été retrouvé porte-voix dans les rivières du Cheshire, disparu depuis des semaines. Anna lui avait dit qu'il préparait un rapport sur Redwood.

— Ellis Vance est mort, dit-il lentement.

Hastings pâlit, la tasse tremblant dans sa main.

— C'est ce que j'avais entendu aux informations. Je n'y croyais pas.

— Vous croyez que ça a quelque chose à voir avec ce qu'il a vu ?

— Je ne sais pas ce qu'il a vu exactement. Mais le soir où il est venu me parler, il m'a donné un dossier qu'il avait copié, et puis il m'a dit une phrase que je n'ai jamais oubliée. *Ils vendent le rêve, Clive. Le match n'est qu'une étape.*

James se leva, la chaise raclant sur le carrelage. Il avait besoin de réfléchir. Il sortit son téléphone et envoya un message à Diane : *Trouvez-moi tout ce qui concerne la disparition d'Ellis Vance. Tout.*

— Merci, Hastings. Je trouve le chemin.

— Attendez.

L'ancien arbitre se leva et ouvrit un tiroir de la cuisine. Il en sortit une enveloppe jaune, cornée, qu'il tendit à James.

— Vance m'a laissé ça cette nuit-là. Il m'a dit que si quelque chose lui arrivait, je devais le transmettre à quelqu'un de fiable. Je n'ai jamais su qui.

James prit l'enveloppe. Elle était légère, presque vide.

— Pourquoi me la donnez-vous à moi ?

— Parce que vous êtes le premier depuis des mois à venir me poser des questions sans un avocat derrière vous. Et parce que j'ai vu votre visage à la télévision quand vous avez rejoint le club. Vous aviez l'air sincèrement désolé de ne pas pouvoir jouer au football vous-même.

James glissa l'enveloppe dans sa poche intérieure, sans commentaire.

De retour dans sa voiture, il déchira l'un des bords avec un doigt tremblant. À l'intérieur, une seule photo, vieille et écornée, montrait un homme d'une quarantaine d'années en train de trinquer avec un autre homme qu'il ne connaissait pas. Au dos, une écriture fine : *Marcus Cole et M. Alan Travers — 2019.*

Il retourna la photo. Une seconde inscription, plus petite :

*L'argent du rêve passe par l'arbitre si on lui fait signer le bon contrat.*

Le téléphone vibra. Diane Cross, de retour.

— J'ai trouvé quelque chose d'autre, dit-elle. Le joueur suspendu après ce match de coupe, celui qui voulait partir libre. Il est encore sous contrat avec un club de deuxième division, mais il vit à Manchester. Vous voulez son nom ?

— Oui.

— Il s'appelle Abdullah Said. Mais le plus intéressant, c'est son agent. Contrairement aux apparences, son contrat n'est pas chez Redwood Holdings.

— Qui alors ?

— Oceanline Capital. Le fonds de Dubaï. Toute cette structure est bâtie pour lui filer l'argent sans laisser de trace. James, je pense que l'arbitre ne vous a pas tout dit.

James serra la photo dans sa main, les yeux fixés sur la route qui filait vers le sud. L'enveloppe pesait dans sa poche comme une bombe à retardement. Il savait ce qui restait à faire : trouver ce joueur avant que d'autres ne le fassent. Et il se demandait ce qu'il dirait à la veuve de Vance quand il frapperait à sa porte le lendemain, avec des questions plus dangereuses encore que celles qu'il avait prévues de poser.