Le Poison Doré
Lire le chapitre 1: The Midnight Parcel
La nuit était d’une clarté trompeuse, cette clarté d’argent qui fait paraître les jardins de Versailles plus vastes, plus profonds, plus dangereux. Marguerite pressait le pas, le châle de dentelle bleue de la Duchesse de Montfort fermement plié sur son bras. Sa maîtresse l’avait envoyée le chercher dans le petit salon orangé, prétextant une fraîcheur soudaine — un caprice, sans doute, la duchesse craignant que la brise nocturne ne ternît son teint déjà pâle de contrariété.
Il était minuit passé. Les fenêtres du château brillaient encore de quelques rais de chandelle, comme des yeux lourds de sommeil, mais les jardins, eux, semblaient abandonnés aux ombres et aux murmures des fontaines. Marguerite connaissait chaque allée, chaque bosquet, chaque détour habilement dissimulé par les orangers en caisses. Elle avait grandi entre la chambre des lavandières et les cuisines, avait appris à marcher sans bruit sur le gravier pour dérober une croûte de pain ou un secret.
Elle longeait la grande allée des Cerisiers lorsqu’un mouvement, là-bas, dans le bosquet de la Reine, l’arrêta net.
Une silhouette. Deux, plutôt. L’une, grande, drapée de soie noire, le visage voilé d’une dentelle épaisse. L’autre, plus petite, enveloppée dans un manteau de drap gris — un laquais ? Non. Un garçon de pharmacie, à en juger par la sacoche de cuir qu’il tenait à bout de bras, comme si elle contenait un trésor ou un poison.
Marguerite se plaqua contre le tronc d’un cerisier fracassé par l’hiver, retenant son souffle. La lune, complice malgré elle, éclairait la scène d’un éclat froid. La dame voilée tendit un paquet — petit, carré, enveloppé d’un papier brun luisant de cire. Le garçon s’en saisit avec la révérence d’un laquais, hocha la tête, et se retourna pour partir.
C’est alors que le paquet lui glissa des doigts. Il tomba dans l’herbe humide avec un bruit sourd — un bruit de verre, léger, sinistre. Marguerite entendit le garçon jurer à voix basse, puis se baisser pour ramasser ce qu’il avait laissé échapper. Mais il ne vit pas la petite fiole claire, de la taille de son pouce, qui roula quelques pouces plus loin et disparut sous un buisson de buis.
La dame voilée dit quelque chose — un mot, deux, trop bas pour que Marguerite les saisît. Puis elle pivota et s’éloigna d’un pas vif vers l’aile nord du château.
Et c’est ce pas qui trahit tout.
Car Marguerite connaissait cette démarche. Ce talon cambré, ce léger pointu de la pointe du pied, cette manière presque languide de glisser le pied droit devant le gauche. Elle la connaissait parce qu’elle l’avait vue chaque jour, à la chapelle, aux leçons de danse, à la table du roi lorsque la Cour prenait ses repas en public.
C’était une chaussure de satin couleur miel, ornée d’un nœud discret, presque sans faste. Mais ce nœud, justement, était cousu d’or véritable, d’une manière bien particulière — en spirale. Marguerite avait appris à reconnaître ce détail parce que sa maîtresse, la Duchesse de Montfort, le lui avait montré un jour, dans un de ces moments de confidences rares où elle oubliait qu’elle parlait à une servante.
« C’est le cordonnier de la Reine, avait-elle dit. Il ne sert que le cercle intime de Sa Majesté. Chaque point est une petite merveille. »
La dame voilée appartenait donc au cercle intime de la Reine. Qui ? Une lectrice, peut-être, ou l’une de ces dames d’honneur qui ne la quittaient jamais d’une semelle. Madame de Noailles ? La Princesse de Rohan ? La Marquise de La Mothe ? Et que faisait l’une de ces femmes, à minuit, dans un bosquet, remettant un paquet à un garçon de pharmacie ?
Marguerite demeura immobile un long moment, le cœur battant contre ses côtes. Puis, poussée par une curiosité qu’elle ne s’expliquait pas tout à fait elle-même, elle quitta son arbre et avança avec précaution jusqu’au buisson de buis. Ses doigts coururent dans l’herbe froide, se refermèrent sur le verre.
Elle se releva, examina la petite fiole dans la lumière de la lune.
Liquide clair, presque transparent. Une buée légère s’attachait à l’intérieur du verre, comme si l’on y avait versé quelque essence volatile. Marguerite la fit tourner entre ses doigts. Pas d’étiquette. Pas de sceau. Rien qu’un bouchon de cristal taillé, affiné comme une larme.
Elle la glissa dans la poche de son tablier, profondément, comme on cache une faute.
Le retour au château fut plus long que l’aller. Chaque poutre de la grande galerie lui semblait une paire d’yeux, chaque courant d’air un soupir. Elle remonta l’escalier des chambres, croisa un garde somnolent qui ne la regarda même pas, atteignit enfin l’antichambre de la duchesse.
La pièce était baignée de la lumière chaude d’un feu mourant. La Duchesse de Montfort était assise devant sa coiffeuse, une main posée sur son collier de perles, l’autre tenant une lettre qu’elle replia vivement en entendant le pas de sa servante. Son visage, toujours si parfaitement maîtrisé, était traversé d’une inquiétude — une ride verticale entre les sourcils, un pli de la lèvre.
« Enfin, Marguerite. J’ai cru que vous vous étiez perdue dans les jardins.
— Je vous demande pardon, madame la duchesse. La nuit est belle, j’ai ralenti le pas.
— La beauté de la nuit ne devrait jamais faire oublier le devoir. »
Sa voix était sèche, mais Marguerite y entendit une fragilité inhabituelle. Elle posa le châle sur les épaules de sa maîtresse, rangea quelques flacons de parfum sur la table, fit semblant de ne rien voir. La lettre avait été glissée sous un livre de prières — un Psaume, ouvert à la page de la miséricorde.
Ironie cruelle.
Marguerite se pencha pour dénouer les lacets des mules de la duchesse, et c’est là qu’elle le vit : sous le petit pli des jupons, une piqûre de chaussure — pas celles de la duchesse, mais une autre, plus usée, qu’elle rangeait toujours au même endroit. Une chaussure de sortie, de promenade nocturne.
Elle n’eut pas le temps d’y penser plus avant. La duchesse parla, d’une voix presque trop douce, trop étrange :
« Marguerite, vous connaissez le docteur Beaumont, n’est-ce pas ? Celui qui a soigné votre mère. »
Marguerite sentit son sang se glacer.
« Oui, madame. Il a fait tout ce qu’il pouvait.
— Alors rendez-lui visite demain, si vous avez un moment. J’ai des migraines, des maux étranges… Je voudrais savoir si ces choses sont courantes, en cette saison. Sans protocole. Sans que l’on en parle. Vous comprenez ? »
Marguerite comprit. Elle comprit trop bien. La duchesse ne voulait pas d’un médecin d’apparat. Elle voulait un homme de l’ombre, discret, habitué aux mensonges nobles. Elle voulait savoir si l’air de Versailles l’avait enfin atteinte.
Marguerite inclina la tête.
« Je ferai cela, madame. Demain, à l’aube. »
Elle quitta la chambre, la fiole de verre froide contre sa cuisse, invisible, vivante dans sa poche. Et elle se demanda, en descendant l’escalier de service, laquelle des deux ignorances était la plus dangereuse : celle de sa maîtresse, qui ne savait pas ce qu’elle traînait dans ses jupons, ou la sienne, qui ne savait pas ce qu’elle venait de dérober à la nuit.