Le Poison Doré
Lire le chapitre 2: The Scent of Almonds
La Duchesse but à peine la première gorgée de son thé que son visage se crispa. Marguerite, qui disposait un châle de soie sur le fauteuil près de la fenêtre, la vit porter une main à sa gorge.
— Madame la Duchesse ?
La femme laissa tomber la tasse. La porcelaine fine se brisa sur le parquet en un cri strident. Le liquide ambré s’épancha en flaque irrégulière, diffusant une odeur douceâtre, presque sucrée. Marguerite s’approcha. La Duchesse respirait par à-coups, les doigts serrés sur le rebord de la table, les jointures blanches.
— Je… je me sens étrange, murmura-t-elle. La tête me tourne.
Marguerite se pencha pour la soutenir. C’est là qu’elle la sentit. Une odeur d’amande amère, distincte, qui montait de la tasse brisée et se mêlait bizarrement à l’arôme du thé. Elle l’avait déjà sentie, cette odeur. Une fois. Une seule. Dans la chambre de sa mère, à l’instant où celle-ci avait rendu le dernier soupir.
— Vos sels, Madame. Où sont vos sels ?
— Dans… dans le secrétaire. Le tiroir du bas.
Marguerite traversa la pièce d’un pas rapide et ouvrit le meuble en acajou. Sa main tâtonna parmi les papiers, les rubans, un étui à aiguilles. Elle trouva le flacon de sels, le déboucha et le porta au nez de la Duchesse.
La femme inhala, toussa, puis parut reprendre ses esprits. Ses paupières battirent.
— Merci, Marguerite. Je ne sais pas ce qui m’a prise.
— Reposez-vous, Madame. Je vais faire préparer une décoction de camomille.
La Duchesse hocha faiblement la tête, et Marguerite l’aida à gagner son lit. Avant de quitter la pièce, elle ramassa discrètement un petit fragment de la tasse brisée, encore humide, et l’enveloppa dans son mouchoir.
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La cuisine du château de Montfort était une fournaise de fer et de vapeur. Les marmitons s’agitaient entre les broches et les bassines de cuivre, tandis que Dame Berthe, la cuisinière en chef, régnait depuis son banc près de la cheminée, une grosse femme aux bras nus et rouges, le visage luisant de transpiration.
Marguerite s’avança vers elle, le mouchoir serré dans sa main.
— Dame Berthe. Le thé que vous avez préparé pour Madame la Duchesse, cet après-midi.
La cuisinière leva à peine les yeux de la pâte qu’elle pétrissait.
— Quoi, le thé ? Il venait de la maison Vautier, comme toujours. Les feuilles fines, celles que Madame préfère.
— Il avait une odeur particulière. Une odeur d’amande.
Berthe s’arrêta net. Son regard noir se posa sur la jeune servante.
— L’odeur d’amande ? Ma fille, je prépare le thé de Madame depuis dix ans. Rien d’autre n’y entre que ce que la maison Vautier livre.
— Vous en êtes sûre ?
— Tu me traites de menteuse ? La gifle était dans la voix plus que dans le geste.
Marguerite soutint son regard. Elle ne baissa pas les yeux. Derrière elle, les bruits de la cuisine s’étaient tus. On l’observait.
— Je ne vous accuse pas, Dame Berthe. Mais la tasse de Madame s’est brisée, et ce qu’elle contenait sentait fort l’amande amère. Madame est tombée malade aussitôt après l’avoir bu.
Berthe reposa son rouleau à pâtisserie avec un claquement sec.
— Si tu veux porter des accusations, va trouver l’intendant. Moi, je n’ai rien à me reprocher. Le thé était bon. Le goûteur l’a pris avant que la tasse ne soit portée à Madame, comme toujours. Et il n’a rien senti, lui.
Marguerite marqua un temps. Le goûteur. Bien sûr. Elle n’y avait pas pensé.
— Le goûteur a bu le même thé ?
— La même théière. Puis on ajouta l’eau chaude du samovar pour Madame. C’est une habitude qu’elle a, un peu plus d’eau pour que ce soit moins fort.
— Une habitation qui vient de loin ?
— Depuis que le docteur Beaumont lui a recommandé de boire beaucoup d’eau chaude, il y a de cela trois mois. Madame a toujours été frileuse de la gorge.
Marguerite hocha lentement la tête et se retira. Elle savait déjà que le poison, si poison il y avait, n’avait pas été versé dans le thé lui-même, puisqu’une autre personne l’avait goûté sans en souffrir. Il avait dû être ajouté après, à la place de l’eau chaude, ou dans l’eau chaude elle-même, un geste que personne ne surveillait, car qui se méfierait de l’eau ?
Elle gagna sa chambre sous les combles et s’assit sur le bord de son lit. Le matelas de paille crissa. Elle plongea la main dans la poche de son tablier et en tira le petit flacon de verre qu’elle avait ramassé la nuit précédente dans les jardins du château, quand le garçon de l’apothicaire l’avait laissé tomber. Le récipient était minuscule, pas plus grand que son pouce, et contenait une poudre blanche, fine comme de la farine.
Elle le porta à son nez et l’ouvrit avec précaution. L’odeur explosa, sèche et entêtante. De l’amande amère. Sûrement.
Il ne lui restait qu’à en avoir le cœur net. Le docteur Beaumont. Il avait soigné sa mère, il y avait huit ans, quand celle-ci était tombée malade. Il saurait, lui, ce que pouvait être cette poudre. Et il était à Versailles depuis le début de la semaine, attaché à la santé de Madame la Duchesse, qui souffrait de migraines.
Sauf qu’elle ne savait pas quoi lui dire. Que son mistress avait failli mourir après avoir bu de l’eau chaude ? Que la poudre ramassée sous un buisson était peut-être la même que celle qu’on avait versée dans la tasse ? Elle n’avait pas de preuves. Un fragment de faïence humide, une poudre dans un flacon d’apothicaire, et une odeur. Ça ne suffirait pas à convaincre qui que ce soit.
Mais elle devait faire quelque chose. La Duchesse était souffrante. Et le visage de la femme voilée, dans les jardins, la nuit dernière, l’avait marquée : elle avait vu ce bracelet au poignet, ce médaillon d’or et de nacre que seules portaient les dames du cercle intime de la Reine.
Elle rangea le flacon dans une petite fosse creusée derrière une poutre, cachée par une latte descellée, une cachette qu’elle utilisait depuis l’enfance pour abriter ses maigres trésors. Puis elle descendit l’escalier de service.
Le corridor des offices était désert à cette heure, entre le service du dîner et celui du souper. Elle passa devant la lingerie, puis devant l’office de l’intendant, et poussa la porte qui donnait sur la cour intérieure. Là, elle traversa rapidement la place pavée et gagna l’aile ouest, où logeaient les médecins attachés à la cour.
La porte du Dr Beaumont était fermée. Marguerite hésita une seconde, puis frappa.
Une voix grave répondit.
— Entrez.
La pièce était petite, mais ordonnée avec soin. Des rayons de livres bordaient les murs, une table de travail croulait sous des papiers et des fioles de pharmacopée. Le docteur était assis, la plume en main, vêtu de noir. Il leva la tête.
— Marguerite ?
Elle fut surprise qu’il se souvienne d’elle.
— Docteur.
— Je me souviens de toi, dit-il en posant sa plume. Toi, c’est ainsi que tu t’appelles, n’est-ce pas ? Tu servais chez Madame de… non, attends. C’était ta mère que j’avais soignée. Elle était couturière, au service du duc de…
— Elle était brodeuse, Docteur. Chez la marquise de Lannoy. Il y a sept ans.
Le médecin cligna des yeux, comme s’il fouillait dans sa mémoire.
— Sept ans. Oui. Ta mère, elle est morte, n’est-ce pas ? D’une fièvre qui l’a emportée en trois jours.
Marguerite hocha la tête. La gorge serrée.
— C’est pour cela que je viens vous voir, Docteur. Pas pour moi. Pour Madame la Duchesse.
Il fronça les sourcils.
— Elle est souffrante ?
— Elle est tombée malade après avoir bu son thé, cet après-midi. Le thé lui-même avait été goûté sans problème. Mais elle avait demandé qu’on y ajoute de l’eau chaude. C’est elle qui est tombée malade. Pas le goûteur.
Le docteur la regarda intensément, sans rien dire. Puis il désigna une chaise.
— Assieds-toi. Et explique-moi.
Elle s’assit. Elle parlait vite, trop vite, et s’efforçait de ralentir, de choisir ses mots. Elle lui raconta le goût du thé, l’odeur d’amande amère, la tasse brisée, le mouchoir toujours dans sa poche. Elle ne lui montra pas le flacon. Pas encore.
Beaumont n’interrompit pas. Quand elle eut fini, il resta silencieux un long moment.
— Tu dis que le thé sentait l’amande.
— Oui, Docteur.
— Et que la Duchesse a été prise de malaise juste après.
— Oui.
Il se leva et marcha vers la fenêtre. Il demeura un instant à contempler la cour vide, puis se retourna.
— J’ai besoin de voir le fragment de tasse que tu as gardé.
Marguerite sortit le mouchoir et le déplia. Le médecin le prit entre deux doigts et l’approcha de son nez, sans toucher la faïence. Il renifla avec soin, plusieurs fois. Son expression se durcit.
— Une odeur d’amande amère. Très nette.
— C’est un poison ?
Il la regarda de côté.
— Cela pourrait être de l’arsenic. Mais l’arsenic n’a qu’une odeur faible. L’amande amère, cette odeur-là, c’est autre chose. C’est plus rare. Plus coûteux. On murmure que certains en usent à la cour, chez ceux qui peuvent se le payer.
— Quoi ?
Il secoua la tête.
— Cela suffit, pour l’instant. Tu vas me laisser ce fragment, et tu vas rentrer auprès de Madame la Duchesse. Tu ne parleras à personne de cette visite. Personne. Surtout pas à la cuisinière, ni à l’intendant. Compris ?
— Mais, Docteur, je dois savoir…
— Tu dois obéir, Marguerite. La cour est un théâtre dangereux, et tu viens peut-être de surprendre une scène qu’on n’aurait jamais dû te laisser voir. Va. Trouve Madame, veille sur elle. Moi, je ferai ce que j’ai à faire.
Elle se leva, hésitante. Elle sentait que le médecin en savait plus que ce qu’il voulait dire. Sa main glissa vers la poche de son tablier, où le flacon de poudre blanche reposait au fond, contre son cœur. Elle voulut le sortir, le montrer, tout lui dire.
Mais quelque chose la retint. Un instinct. Une prudence née de tant d’années passées à servir ceux que la méfiance rongeait.
Elle deferait.
— Merci, Docteur.
— Va, Marguerite. Et si tu sens autre chose, si tu observes quelque chose d’étrange chez Madame, reviens me voir. Mais ne fais confiance à personne d’autre. Pas même à ceux qui paraissent les plus fidèles.
Elle s’inclina et sortit. La porte se referma derrière elle. Le couloir était vide. Elle s’y tint un instant, le cœur cognant, et se demanda, pour la première fois, qui avait bien pu vouloir la mort de la Duchesse de Montfort.
Et pourquoi.