Le Poison Doré
Lire le chapitre 17: The Confrontation
Le lendemain matin, Marguerite trouva la Duchesse dans sa chambre, pâle mais radieuse, les doigts encore tremblants sur le billet qu'Armand lui avait envoyé à l'aube. Elle lisait et relisait les quelques lignes, comme si chaque mot pouvait se dissoudre au contact de ses yeux.
« Il m'a écrit, Marguerite. Il m'a écrit de lui-même. » La Duchesse pressa le papier contre son cœur. « Il dit qu'il regrette, qu'il veut tout recommencer. Après toutes ces années... »
Marguerite acquiesça, mais son regard glissa vers la fenêtre, vers les toits d'ardoise où courait une menace invisible. La veille, dans le compartiment caché de la Comtesse, elle avait tenu entre ses doigts une mèche de cheveux de la Duchesse et un billet forgé. Et maintenant, ce mari revenu avec des mains tremblantes et une dette qu'il devait payer avant Noël.
Il fallait agir. Là, tout de suite.
« Madame, je dois vous parler. »
La Duchesse leva les yeux, amusée. « Tu as ce visage, Marguerite. Celui que tu prends quand tu vas me demander une journée de congé pour voir ta mère. »
« Ce n'est pas cela, Madame. » Marguerite avança d'un pas. « Je crois que Madame la Comtesse de Vaudreuil vous veut du mal. »
Le sourire de la Duchesse se figea. Le billet d'Armand glissa lentement sur sa robe.
« Que dis-tu ? »
« Vous savez que je ne parle jamais à la légère. » Marguerite avait préparé ses phrases toute la nuit, les avait polies comme des armes. « Madame la Comtesse conserve une mèche de vos cheveux. Elle a fait rédiger une lettre à votre nom, une lettre de chantage qui mentionne une donation de vingt mille livres. Votre mari — »
« Armand ? » La voix de la Duchesse se brisa. « Que vient faire Armand là-dedans ? »
« Il a des dettes, Madame. La Comtesse le tient. Le billet que j'ai trouvé exige qu'il achève une tâche avant Noël. Je ne sais pas laquelle, mais je sais que le nom de Le Tellier y est associé. »
Le silence qui suivit fut si profond que Marguerite entendit les cendres tomber dans la cheminée. Puis la Duchesse éclata d'un rire sec, presque blessant.
« Le Tellier ? Le poète ? Marguerite, tu es épuisée. Tu as trop veillé, trop imaginé. La Comtesse est mon amie depuis vingt ans. Elle était là à la mort de ma mère, à la naissance de mon premier enfant. Et Armand... » Elle secoua la tête. « Armand est revenu pour moi. C'est ce que tu voulais, que je reprenne espoir, et maintenant tu viens tout gâcher avec des histoires de meubles secrets et de lettres forgées ? »
« Madame, je n'ai pas imaginé — »
« Assez. » La Duchesse se leva, le billet d'Armand serré dans sa main. « Je veux bien oublier ce que tu viens de dire, car je sais que tu m'es dévouée. Mais je t'interdis de prononcer un seul de ces mots devant quiconque. Est-ce clair ? »
Marguerite baissa la tête. À cet instant, la porte s'ouvrit et Nicole annonça d'une voix trop claire : « Madame la Comtesse de Vaudreuil. »
Le temps se figea. Marguerite vit la Duchesse se recomposer, lisser sa robe, retrouver son sourire de cour. Elle vit Nicole la regarder avec une joie malsaine. Et elle vit entrer la Comtesse, belle comme un matin d'hiver, les lèvres en cerise, le cou orné d'une perle noire qui semblait avaler la lumière.
« Ma chère Amélie ! » La Comtesse ouvrit les bras, puis stoppa au milieu du geste, les yeux posés sur Marguerite. « Oh, mais je vous dérange ? La petite est toute pâle. Aurait-elle mal servi son café ? »
« Marguerite allait partir », dit la Duchesse d'un ton qui n'admettait pas de réponse.
Marguerite n'avait pas bougé. Ses jambes refusaient de lui obéir. Tout près, à portée de main, se tenait la femme qui avait noyé Mlle de La Mothe, qui avait réduit son propre réseau à néant pour couvrir ses traces, qui tenait un mari honteux et une duchesse trop confiante dans ses filets. Et elle allait sortir de cette pièce comme une servante que l'on congédie.
Ce fut plus fort qu'elle.
« Madame la Comtesse », dit Marguerite en pivotant avec une lenteur calculée. « Ne trouvez-vous pas que le froid est venu vite cette année ? On dit que l'Orangerie a perdu plusieurs de ses orangers. On dit même qu'une de ses roses les plus parfumées y a été trouvée morte. »
La Comtesse cligna des yeux — juste une fois. Son sourire ne changea pas. Mais Marguerite vit la perle noire bouger contre sa gorge, comme si elle avait dégluti.
« Les jardiniers sont si négligents », répondit la Comtesse avec un calme parfait. « Mais votre maîtresse a meilleur goût que moi pour les fleurs. » Elle se tourna vers la Duchesse. « Chère Amélie, j'allais justement vous proposer une promenade dans les jardins. L'air est vif, il nous fera du bien. Vous me parlerez de ce mari qui vous est enfin revenu. »
La Duchesse s'illumina. Marguerite voulut crier, saisir son bras, la retenir. Mais Nicole s'était avancée pour déboutonner le manteau de fourrure de la Duchesse, et le regard du monde entier semblait dire : *tu n'es qu'une servante, reste à ta place*.
Elle sortit de la chambre sans courber l'échine, mais les mots restaient coincés dans sa gorge, froids comme des pierres.
Toute la journée, elle guetta. De la lingerie, de l'office, des corridors où les valets parlaient à voix basse. La Comtesse et la Duchesse marchèrent pendant deux heures dans les jardins gelés, bras dessus bras dessous. À leur retour, la Duchesse paraissait heureuse, presque rougissante. La Comtesse la quitta d'un baiser sur la joue — un baiser de peste, pensa Marguerite — et disparut dans son carrosse avec un dernier regard pour Nicole, un regard qui semblait porter une transaction.
Cette nuit-là, à trois heures, Marguerite fut réveillée par des cris.
Elle reconnut la voix de Nicole, puis celle du valet de chambre du duc. Ensemble, ils appelaient, cognant contre sa porte :
« Marguerite ! Réveillez-vous ! Madame... Madame étouffe ! »
Elle ne prit même pas le temps de se couvrir les épaules. Elle traversa le couloir en courant pieds nus sur le marbre froid, poussa la porte de la chambre de la Duchesse, et s'arrêta net, les mains sur la bouche.
La Duchesse de Montfort était tordue de convulsions sur son lit, le visage déjà bleui, les yeux grands ouverts mais absents. Sa bouche moussait d'un filet blancâtre, et ses mains griffaient les draps avec une violence aveugle. Un flacon vide — un flacon de sels que la Comtesse lui avait offert pour les migraines, Marguerite le reconnaissait — gisait sur le tapis, renversé.
« Reculez tous. » C'était Claude, le valet du duc, qui avait déjà envoyé chercher un médecin. « Tenez-lui la tête. »
Marguerite s'agenouilla au chevet, prenant une main que les convulsions secouaient comme un noyé agite sa corde. Elle chercha le poignet, sentit un pouls irrégulier, trop rapide. Et dans le fond de sa panique, un calcul froid s'installa : la Duchesse avait-elle inhalé ces sels pendant son sommeil ? Ou les lui avait-on administrées ?
L'air empestait l'amande amère.
Des pas dans le corridor. Le docteur Beaumont entra, encore boutonné de travers, ses cheveux gris hérissés de sommeil. Il ne parla pas, ne posa pas de question. Il fit ouvrir la bouche de la Duchesse, huma son souffle, palpa ses pupilles. Puis il tira de sa trousse une fiole de liquide brun qu'il glissa entre les lèvres bleuies de la patiente.
« Tenez-la droite. Ne la laissez pas basculer. »
Marguerite aida à redresser le buste de la Duchesse. Une minute passa. Deux. La respiration de la Duchesse se calma, ses convulsions diminuèrent, et ses yeux retrouvèrent lentement une lueur de conscience.
« Teinture de digitale », murmura Beaumont en essuyant son front. « Elle est passée. » Il n'avait pas posé de diagnostics qu'il ne pût corriger. Mais son regard croisa celui de Marguerite, et elle y lut la même terreur qu'elle portait en elle.
Le docteur se releva et désigna le flacon vide d'un geste du menton. « Qui lui a donné cela ? »
« Madame l'avait depuis longtemps, pour ses migraines », dit Nicole, blanche comme un linge. « Elle en prend une goutte deux fois par semaine. C'est Madame la Comtesse qui le lui avait recommandé, elle disait que... »
Marguerite ne l'écoutait plus. Elle regardait le visage vide de sa maîtresse, le flacon que Beaumont avait scellé dans sa trousse, la silhouette de Claude dans l'encadrement de la porte, qui l'observait avec une expression indéchiffrable.
Elle se releva. Son sang murmurait à ses oreilles. La confrontation publique n'avait servi qu'à donner à la Duchesse le sentiment qu'elle devait défendre la Comtesse. La mort par petites doses n'était pas une affaire de procès : c'était une affaire de temps, et le temps venait d'un rétrécir terriblement.
Elle regarda Beaumont, puis la Duchesse, puis la lueur grise de l'aube qui commençait à poindre derrière les rideaux.
Ce ne fut plus une résolution. Ce fut une certitude.
Il y avait, dans ce palais, une femme que même les conseils les plus intimes ne pouvaient atteindre. Une femme dont le mélange d'influence et d'obscurité, de piété et de pouvoir, faisait trembler les ministres. Une femme qui écoutait les petits oiseaux mais ne murmurait jamais.
Demain, elle devait obtenir l'oreille de Madame de Maintenon.
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