Le Poison Doré
Lire le chapitre 16: The Return of Armand
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux de soie de l'antichambre de la Duchesse, mais Marguerite n'y prêtait aucune attention. Ses doigts tremblaient encore en disposant les fleurs fraîches dans le vase de Sèvres lorsqu'un bruit de pas précis, martelés, résonna dans le corridor. Ce n'était pas la démarche glissante des serviteurs, ni le pas feutré des dames de compagnie. C'était un pas d'homme, décidé, qui ne demandait pas permission.
La porte s'ouvrit sans qu'on eût frappé. Marguerite se figea, une tige de lys à la main. L'homme qui entra était grand, vêtu d'un habit de velours bleu nuit dont la coupe devait avoir coûté plus que le salaire annuel de dix domestiques. Ses cheveux poudrés retombaient sur ses épaules avec une élégance calculée. Il tenait son chapeau contre sa poitrine comme s'il portait une offrande.
Armand, le Marquis de Montfort.
Le mari de la Duchesse.
Marguerite n'avait vu le Marquis qu'une seule fois, lors d'une réception donnée à l'automne précédent. Il était alors reparti pour ses terres de Normandie avec la même hâte qu'il mettait à éviter la cour. On disait qu'il préférait ses chevaux aux salons dorés, ses forêts aux intrigues de Versailles. Et voilà qu'il se tenait dans l'antichambre de sa femme, son visage creusé par un je-ne-sais-quoi de tourmenté qui n'avait rien à voir avec le voyage.
« Mademoiselle, dit-il d'une voix grave qui tentait de paraître assurée. Je viens voir la Duchesse. »
Marguerite s'inclina, l'esprit en alerte. Ses mains, nota-t-elle. Sous les gants de chevreau, ses doigts tremblaient. Imperceptiblement peut-être aux yeux d'un autre, mais elle avait passé des années à observer les gestes des nobles qui craignaient d'être empoisonnés. Le tremblement du Marquis était celui d'un homme qui avait peur.
« Madame la Duchesse achève sa toilette, monseigneur. Je vais l'avertir de votre arrivée.
— Non. » Le mot sortit trop vite. Il se reprit, esquissa un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. « Je préfère la surprendre. Un retour de mari ne doit pas être annoncé comme la livraison d'un paquet, n'est-ce pas ? »
Il fit un pas vers la porte intérieure, puis s'arrêta, comme frappé par une pensée soudaine. Il chercha son regard. Quelque chose dans sa posture se défit, laissant paraître une fragilité que le costume seyant ne parvenait pas à masquer.
« Mademoiselle, dites-moi... » Il hésita. Ses yeux gris, trop mobiles, balayèrent la pièce comme s'il cherchait un auditeur invisible. « Comment trouve-t-on la Duchesse, ces derniers temps ? Sa santé... »
Marguerite sentit un courant froid lui glisser le long de la colonne vertébrale. Pourquoi demandait-il cela, maintenant, après des mois d'absence ? La prudence lui souffla de se taire, mais chaque mot révélerait trop ou pas assez. Elle choisit le chemin du milieu.
« Madame la Duchesse est vaillante, monseigneur. Les fatigues de la cour, sans doute, l'accablent parfois, mais son teint reste éclatant et ses forces reviennent. »
Le visage du Marquis se détendit, mais ce n'était pas le soulagement d'un époux qui apprend que sa femme va bien. C'était autre chose. De la confirmation. Une inquiétude qui se précisait, ou peut-être une inquiétude qui se dissipait — Marguerite ne savait pas encore laquelle.
« Bien. Bien. » Il tourna les talons et poussa la porte de la chambre de la Duchesse sans plus attendre l'annonce protocolaire.
Marguerite resta figée une seconde, puis se hâta vers la porte entrouverte. Elle n'osa pas entrer, mais elle pouvait voir à travers l'interstice.
La Duchesse était assise devant sa coiffeuse, ses cheveux encore défaits, le visage levé vers le miroir. Elle vit le reflet de son mari dans la glace et ses épaules tressaillirent. Elle se tourna lentement, une main portée à sa gorge dans un geste que Marguerite connaissait bien : celui qu'elle prenait lorsque quelque chose la terrifiait.
« Armand, souffla-t-elle. Vous êtes revenu.
— J'ai fait un long chemin, mon aimée. » Le Marquis s'avança, tomba à genoux devant elle. Ses mains saisirent les siennes avec une ferveur qui parut presque sincère. « Je viens implorer votre pardon. J'ai été un imbécile, un mari absent, un homme qui ne savait pas ce qu'il possédait. Mais me voilà. Nous avons tant à nous dire, tant de temps à rattraper. »
La Duchesse le regarda sans répondre. Ses yeux cherchèrent ceux de Marguerite dans le miroir, un appel muet. Marguerite ne put rien faire d'autre que soutenir ce regard une fraction de seconde.
« Laissez-nous, Marguerite », dit la Duchesse d'une voix qui se voulait ferme, mais qui portait en elle une fatigue ancienne.
Marguerite ferma la porte derrière elle, le cœur battant. Elle resta dans l'antichambre, faisant mine de ranger des objets pour ne pas éveiller les soupçons d'un éventuel passant. Les voix dans la chambre étaient étouffées, mais des éclats de conversation lui parvenaient par intermittence. Le Marquis parlait avec passion, la Duchesse répondait à voix basse.
Au bout d'un temps qui lui parut une heure, la porte s'ouvrit. Le Marquis sortit, le visage luisant d'une sueur malgré la fraîcheur matinale. Il tenait un mouchoir de batiste dont il s'épongeait le front.
Il s'arrêta devant elle, hésitant, comme s'il allait dire quelque chose. Puis il se contenta de hocher la tête et s'éloigna d'un pas rapide, presque fuyant.
Marguerite n'attendit pas. Elle entra chez la Duchesse. Celle-ci était affaissée sur sa chaise, les mains serrées sur ses genoux.
« Il demande le divorce, murmura-t-elle sans lever les yeux. Mais il dit qu'il veut d'abord me reconquérir. Il parle de nous retirer à la campagne, loin de tout ce poison. » Elle releva la tête, et son sourire était si fragile qu'il semblait prêt à se briser. « Croyez-vous qu'il est sincère, Marguerite ? »
Marguerite pensa aux mains qui tremblaient, aux yeux qui cherchaient des auditeurs, aux questions sur la santé de sa femme posées avant même les mots d'affection.
« Je ne sais pas, madame, répondit-elle prudemment. Mais je vais veiller à votre sûreté avec plus de soin encore. »
Elle commença à ranger les jupons de la Duchesse quand son œil fut attiré par un objet sur le parquet, près de la porte, là où le Marquis s'était arrêté un instant pour s'éponger le front. Un morceau de papier déchiré, arraché d'une lettre. Il devait être tombé de son mouchoir ou de l'intérieur de sa poche quand il l'avait sorti.
Marguerite le ramassa discrètement, le glissa dans la poche de son tablier sans que la Duchesse le remarquât. Elle termina son service, l'esprit bouillonnant.
Ce ne fut que lorsqu'elle regagna sa petite cellule près des combles, quelques heures plus tard, qu'elle osa déplier le fragment. C'était une écriture fine, serrée, une main de femme. Le papier portait une trace de cire noire, le sceau d'un cachet brisé. Trois lignes incomplètes subsistaient au-dessus de la déchirure.
« ...votre dette à mon égard est bien trop grande pour que vous puissiez la contracter par ce mariage. Vous me devez tout, mon cher Armand, et je vous réclame maintenant ce...
...achevez ce que vous avez commencé avant Noël, sinon la lettre que vous savez partira au Roi lui-même...
...et la Comtesse saura vous rappeler que les dettes se paient à la cour comme ailleurs. »
La signature était coupée, mais il n'en fallait pas plus. La Comtesse. La même plume impérieuse, la même menace. Le Marquis n'était pas revenu par amour. Il était revenu parce qu'on le lui ordonnait, et le frisson de ses mains disait la peur qui le tenait.
Et au milieu de tout cela, une phrase que Marguerite relut trois fois, jusqu'à ce qu'elle s'imprime en lettres de feu dans sa mémoire : « achevez ce que vous avez commencé avant Noël ».
La lettre se référait à la donation, sans doute, au scandale militaire de 1774. Mais ce « les achever » — était-ce le poison ? Le paiement à Le Tellier ? Ou quelque chose d'autre, quelque chose que le Marquis devait accomplir personnellement ?
Marguerite glissa le papier entre le double fond de sa boîte à couture, avec la mèche de cheveux et la lettre volée chez la Comtesse. Puis elle s'assit sur son lit étroit, les mains croisées sur ses genoux, et regarda le jour décliner derrière la lucarne.
Il n'était plus possible de nier l'évidence. Armand n'était pas seulement revenu pour obtenir le pardon de sa femme, mais pour exécuter une mission dont il ignorait peut-être le vrai visage. Et si la Comtesse contrôlait à la fois le poison, la menace et l'époux lui-même, alors la Duchesse ne se trouvait pas seulement menacée dans sa santé, mais dans son mariage, sa réputation et sa vie.
Marguerite songea à ce qu'elle dirait à Beaumont. Le médecin l'attendait toujours. Ou peut-être ne l'attendait-il plus. Elle relut le fragment une dernière fois à la lueur de la chandelle, cherchant dans ces mots tordus la faille où s'introduire.
Elle ne trouva qu'une certitude : Noël approchait, et chaque jour qui passait rapprochait le poison.
La Comtesse ne laisserait pas une dette impayée sans intérêts.
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