Le Poison Doré
Lire le chapitre 23: The Paris Safe House
La pluie parisienne martelait les toits d'ardoise quand la voiture s'arrêta au coin de la rue de la Monnaie. Marguerite baissa la vitre, scrutant la façade étroite qui se dressait entre un marchand de vin et une boutique de drapier. Aucune lumière aux fenêtres du deuxième étage. Aucun signe de vie.
— Vous êtes certaine que c'est ici ? demanda le docteur Beaumont en serrant son manteau contre lui.
— Le Baron m'a donné l'adresse exacte. Le bâtiment avec la porte bleue et la gargouille en forme de singe au-dessus du seuil.
Marguerite sortit la clé forgée du Baron de la poche intérieure de sa robe. Elle sentait encore la chaleur de l'atelier du serrurier dans le métal neuf. Beaumont paya le cocher et ils traversèrent la chaussée boueuse d'un pas vif, comme deux amants pressés de trouver refuge.
La serrure céda au troisième essai, avec un déclic sec qui sembla résonner dans toute la rue. Marguerite retint son souffle. Rien ne bougea. Ils poussèrent la porte et pénétrèrent dans l'obscurité.
L'odeur les accueillit d'abord : un mélange de poussière, de cire d'abeille et d'une amertume végétale que Marguerite reconnut avant même de la nommer. L'absinthe. Quelqu'un avait préparé des remèdes ici, récemment.
Beaumont alluma une lanterne sourde, projetant un cercle de lumière tremblante sur les murs. La pièce du rez-de-chaussée servait de boutique. Des étagères couraient le long des murs, chargées de fioles de verre coloré, de mortiers de marbre et de bocaux étiquetés d'une écriture fine et régulière. Du poison vendu comme médecine — le commerce le plus lucratif de la cour.
— Cherchez un registre, murmura Beaumont. Les comptables notent toujours tout.
Marguerite passa ses doigts sur les étagères, soulevant délicatement les bocaux. Elle ne trouva que des ingrédients odorants, des herbes séchées et des poudres blanchâtres qu'elle n'osa pas toucher. Au fond de la boutique, un rideau de velours effrangé masquait un escalier en colimaçon menant à l'étage.
Elle monta la première. La chambre du haut était plus meublée — un bureau de noyer, une chaise capitonnée, un lit étroit fait de draps propres. Un homme vivait ici, ou au moins y dormait parfois. Marguerite ouvrit les tiroirs du bureau, les uns après les autres. Papiers vierges, plumes, encre séchée. Rien d'important.
C'est alors qu'elle remarqua le panneau du parquet légèrement surélevé devant le lit. Trois planches décolorées, comme si on les avait soulevées souvent. Elle s'accroupit et enfonça la lame de son couteau dans l'interstice. Il céda avec un grincement.
En dessous, une boîte de fer noir, fermée par un cadenas simple.
— Docteur ! appela-t-elle.
Beaumont monta l'escalier en deux enjambées. Il examina le cadenas et sortit une pince fine de sa trousse. Quelques secondes plus tard, le mécanisme céda.
L'intérieur de la boîte sentait le papier moisi et l'argent. Un registre relié en cuir brun, épais comme un missel, et une bourse de velours qui tinta quand Beaumont la souleva. Marguerite ouvrit le registre sur le lit.
Les pages étaient couvertes d'une écriture serrée, presque féminine à force d'être soignée. Des colonnes : dates, noms, quantités, prix. Marguerite parcourut les lignes, son cœur battant plus vite à chaque entrée. Des noms qu'elle reconnaissait — des ducs, des ministres, des favorites de la cour. Et des montants qui donnaient le vertige. Le poison faisait l'objet d'un commerce florissant.
— Regardez ici, dit Beaumont en pointant une ligne au milieu de la page. La date correspond au début des maux de la Duchesse, il y a près de six mois.
Marguerite suivit son doigt. « Montfort, M. — arsenicum in aquae — 200 livres. » Elle compta trois autres entrées Montfort dans les pages suivantes, à intervalles réguliers. Armand de Montfort avait acheté ici. Pas la Comtesse. Lui.
— Ce n'est pas possible, souffla-t-elle. Il aime sa sœur.
Beaumont ne répondit pas. Il feuilleta le registre, cherchant d'autres entrées. Marguerite déchira soigneusement les trois pages où figurait le nom de Montfort et les glissa dans son corset.
— Nous devons copier le reste, dit-elle. Les clients, les dates, tout.
Ils travaillèrent pendant une heure, grattant à l'encre sur des feuilles volantes qu'ils partageaient entre leurs manteaux. Le régulier bruit de la pluie contre les vitres apaisait le silence tendu. De temps en temps, Beaumont s'arrêtait sur un nom, haussait un sourcil, puis continuait.
Puis Marguerite entendit un bruit. Un pas étouffé, à l'étage du dessous.
Elle leva la main, immobilisant Beaumont au milieu d'une phrase écrite. Les deux retiennent leur souffle. Des murmures — deux voix, masculines. Et un bruit métallique contre la porte d'entrée.
— On force la serrure, murmura Beaumont.
Marguerite regarda autour d'elle. Pas de sortie de secours. Une seule fenêtre donnant sur une cour intérieure, mais trois étages plus bas. Elle fourra les feuilles copiées dans son corset, puis glissa la bourse de velours dans sa manche. Le registre méritait de rester — une piste pour ceux qui viendraient après.
En bas, la porte céda avec un craquement sec.
Beaumont souffla la lanterne et la poussa sous le lit. Ils se dirigèrent à tâtons vers la fenêtre. Marguerite l'ouvrit avec précaution — l'air froid la gifla aussitôt, chargé de pluie. Un toit en pente s'étendait en contrebas, menant à un mur mitoyen donnant sur la rue voisine.
— Vous sautez ? demanda-t-il.
— Nous sautons.
Elle enjamba d'abord le rebord, sa robe se tendant dangereusement autour de ses jambes. Elle glissa le long de la pente des ardoises mouillées, trouva un point d'appui avec sa semelle, puis se laissa tomber sur le toit plus bas. Beaumont la suivit avec une agilité surprenante pour son âge.
Un cri de rage s'éleva de la chambre qu'ils venaient de quitter. Puis des pas précipités dans la cage d'escalier.
Ils coururent le long du toit, l'eau glaciale pénétrant leurs chaussures, leurs vêtements alourdissant chaque mouvement. Le mur mitoyen était à moins de dix pieds. Beaumont le franchit en premier, tendant un bras à Marguerite. Elle sauta pieds joints et retomba dans la ruelle boueuse de l'autre côté, un choc remontant jusqu'à ses dents.
La clé sauta de sa poche à cet instant précis. Elle l'entendit tinter en tombant sur la boue du caniveau.
Beaumont la tira par la manche.
— Laissez-la.
— C'était notre seule voie d'accès...
— Laissez-la. Vous avez les copies. C'est tout ce qui compte.
Le bruit des poursuivants se rapprochait dans la ruelle adjacente. Ils ne connaissaient pas ce quartier mieux que leurs poursuivants, mais au moins ils avaient un terrain égal. Marguerite s'élança derrière Beaumont, sa jupe trempée claquant contre ses chevilles.
Ils tournèrent deux fois, sautèrent un muret, traversèrent une cour où des poules effarouchées s'envolèrent en caquetant. Enfin, les bruits derrière eux s'estompèrent. Beaumont s'adossa contre un mur, haletant, les mains sur les genoux. Marguerite fit de même, la tête tournée vers le ciel nocturne, avalant les gouttes de pluie comme autant de gorgées d'air.
— Vous... avez toujours... les pages ? demanda-t-il.
Elle sortit les feuilles froissées de sa robe. Elles étaient déchirées aux bords mais lisibles. L'encre n'avait pas coulé. Elle les remit en place avant de sortir la bourse de velours — elle l'avait ouverte pendant leur fuite. Une dizaine de clés, toutes ornées de petites étiquettes de métal gravées de noms abrégés. Des maisons de ville, des cabinets, peut-être des coffres. Quoi qu'il en soit, ces clés les menaient quelque part.
Beaumont la regarda, la pluie ruisselant de son chapeau.
— Qui vous poursuivait ? Des hommes à vous ? À elle ?
— Ni l'un ni l'autre, je crois. Des hommes du tiers parti.
— Celui qui orchestre tout depuis le début.
Marguerite hocha la tête. Elle resserra ses doigts sur les feuilles mouillées dans son corset. Dans la précipitation de sa fuite, elle avait lu une autre ligne qu'elle n'avait pas osé dire à voix haute — une entrée plus ancienne, datée de vingt ans, au même nom de Montfort écrit en lettres penchées. Et une autre, dans la marge, presque effacée : « Clémence — dix ans — a pris les yeux de son père. » Un chien, pensa-t-elle d'abord. Puis elle comprit que ce n'était pas cela.
Son propre visage lui apparut, reproduit dans le miroir terni du cabinet du Baron. L'écriture de la femme qui avait noté ce registre, et cette femme qui connaissait son histoire avant qu'elle-même ne la connaisse.
Elle revint à la première entrée. « Montfort, A. — arsenicum — 350 livres. » Armand de Montfort. Le nom du Duc. Et plus bas, ajouté d'une autre main, peut-être postérieurement : « Sur ordre. »
Ce n'était pas une signature. C'était un serment.
La pluie continuait de tomber. Elles avaient perdu la clé, gagné la liste des clients, et découvert qu'un Montfort achetait du poison depuis vingt ans. Marguerite glissa la main dans son décolleté, toucha le médaillon vide qui avait appartenu à une autre elle, morte depuis longtemps.
— Il faut retourner à Versailles, dit-elle. Et vite. Avant que la Duchesse ne soit seule avec son propre frère.
Beaumont commença à protester — une autre route, la nuit, la prudence — mais les mots moururent dans sa gorge quand il vit son expression. Il hocha la tête et pressa le pas vers le quai où ils trouveraient une embarcation pour remonter la Seine.
Derrière eux, dans la ruelle, la clé forgée brillait dans la boue.
Et sur le toit, trois silhouettes se penchaient sur la fenêtre ouverte de la chambre qu'ils venaient de fuir.
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