Le Poison Doré
Lire le chapitre 22: The Baron's Tale
La pluie battait contre les volets clos de l'arrière-boutique du Baron de Beauséant, rue du Four. Marguerite avait remonté son capuchon trempé depuis la rue Saint-Honoré, et l'eau dégouttait encore sur le plancher de chêne quand le vieux soldat referma la porte derrière elle.
"Vous avez été suivie ?" demanda-t-il sans préambule.
"J'ai pris trois fiacres différents et traversé le Pont-Neuf à pied sous cette averse. Personne ne sort par un temps pareil, sauf les fous et les conspirateurs."
Beauséant émit un rire sans joie, un gargouillis de poitrine d'homme qui avait trop fumé et trop bu. Il la fit asseoir près d'un feu mourant, dans une pièce qui sentait le tabac froid et les armes graissées. Des épées de rebut pendaient aux murs, des cuirasses ternies posées sur des coffres. Le Baron portait encore les stigmates de son ancien métier : une balafre qui lui fendait la joue gauche, deux doigts manquants à la main droite.
"Vous voulez savoir comment un soldat du roi en est venu à vendre des secrets de cour ?" dit-il en versant deux verres d'eau-de-vie.
"Claire vous a trouvé. Claire est morte."
Il but une longue gorgée avant de répondre. "Votre prédécesseur était une femme courageuse. Trop courageuse. Elle est venue ici trois fois, la première il y a six mois. Elle avait remarqué des anomalies dans les remèdes de la Duchesse, des poudres qui n'avaient pas l'odeur qu'elles auraient dû avoir. Elle cherchait des noms."
"Et vous les lui avez donnés ?"
"Je lui ai donné ce que je savais. Pas tout. Jamais tout. C'est la règle, dans mon métier d'infâme : on ne livre jamais la totalité de la marchandise, sinon on devient inutile, et un homme inutile est un homme mort."
Marguerite saisit le verre qu'il lui tendait. L'alcool lui brûla la gorge, un réconfort rude mais bienvenu. Elle n'avait pas dormi depuis l'arrestation de la Comtesse, pas vraiment. Chaque craquement du palais dans la nuit lui semblait être le pas d'un assassin.
"Vous vendiez des informations à la Comtesse de Valencay", dit-elle, la voix plus ferme qu'elle ne s'y attendait.
Beauséant la regarda par-dessus son verre, ses yeux de chien battu soudain aiguisés. "Je possède une taverne près du quartier des Halles. Depuis vingt ans, les valets et les cochers des grandes maisons y viennent boire. Vous seriez étonnée de ce qu'on entend quand un homme a vidé trois chopines : les dettes de son maître, les infidélités de sa maîtresse, les vomissements de la cuisinière, les ordonnances du médecin. Je trie, je recoupe, je vends."
"Vous avez vendu les détails de santé de la Duchesse."
"Je ne savais pas pourquoi on les voulait. On m'a dit que c'était pour un mariage, une négociation. Que la famille de Montfort cherchait à connaître la solidité de la constitution de la Duchesse avant de conclure un accord. C'était plausible. La cour entière barguigne sur la santé des ducs comme sur des chevaux."
Marguerite reposa son verre d'un geste sec. "Vous êtes un menteur, Baron. Vous avez servi à la guerre, vous avez survécu à des campagnes. Vous savez reconnaître un poison d'une poudre de succession."
Un long silence. La pluie redoubla contre les volets. Beauséant se leva, marcha jusqu'à une commode bancale, en tira un paquet enveloppé de toile cirée.
"On ne me demande pas pourquoi on veut l'information", dit-il d'une voix basse. "Mais je ne suis pas aveugle. Quand Claire est revenue la deuxième fois, elle m'a montré des lettres. Des lettres écrites de la main d'une femme qu'elle disait être sa maîtresse à elle, la Duchesse. Des lettres qui semblaient ordonner l'achat de poudres particulières."
"Des faux", dit Marguerite. "Des lettres forgées pour faire croire que la Duchesse était la commanditaire de son propre empoisonnement."
Beauséant hocha la tête lentement. "C'est ce que j'ai compris trop tard. On avait utilisé mes informations pour construire une accusation. Je ne sais pas qui a commandité les faux. Je sais seulement que l'or est venu par l'intermédiaire de la Comtesse, comme toujours, mais qu'elle-même n'était qu'un maillon. L'écriture des ordres finaux n'était pas la sienne."
Il déposa le paquet sur la table entre eux. Marguerite le défit avec précaution : une liasse de lettres, une liste de noms partiellement effacée, et une clé de fer forgé, ancienne, lourde, à l'anneau en forme de serpent.
"Vous avez déjà entendu parler de la rue de la Monnaie ?" demanda Beauséant.
"On y bat monnaie pour le royaume."
"On y bat aussi d'autres choses. Il y a, au numéro sept, une maison qui sert d'entrepôt à ceux qui fournissent la cour en produits rares. Parfums, eaux de senteur, remèdes, poudres de beauté. Et d'autres choses plus sombres. La Comtesse y a fait entreposer ses commandes. C'est la seule trace physique du réseau qui lui fournissait ses mixtures."
La clé pesait dans la main de Marguerite. Du métal froid, usé par des mains inconnues.
"Pourquoi me donner cela maintenant ?" demanda-t-elle. "Pourquoi ne pas l'avoir remis à Claire ?"
Le Baron passa sa main mutilée sur son visage, comme pour chasser un souvenir importun. "Je l'avais donnée à Claire. Le soir même, elle a été vue quittant le palais en compagnie d'un homme en livrée noire. On l'a retrouvée deux jours plus tard dans la Seine, les mains liées dans le dos. Vous croyez que je n'ai pas compris le message ?"
"Vous avez gardé la clé de son corps ?"
"J'ai fait faire une copie. J'ai rendu l'originale à la personne qui me l'avait confiée, une femme de chambre de la maison de Montfort que je connaissais de vue, une petite brune qui semblait terrorisée. Vous devez bien la connaître, elle s'appelait—"
"Claire", souffla Marguerite.
"Non. Une autre. Une femme plus âgée, qui servait la Duchesse depuis des années. Elle est venue chercher 'un objet que Claire avait laissé chez le Baron de Beauséant'. Elle avait l'air d'être là sous la contrainte. Mais c'était la consigne : si Claire mourait, je devais rendre la clé à la personne qui viendrait la réclamer."
Un frisson parcourut l'échine de Marguerite. Quelqu'un dans la maison de la Duchesse avait récupéré l'originale. Quelqu'un qui savait que Claire la détenait, qui avait organisé sa mort et repris le fil de l'enquête dans l'ombre.
"Il y a quelqu'un d'autre", dit-elle presque pour elle-même. "Quelqu'un qui a utilisé la Comtesse, quelqu'un qui a connu mon passé, quelqu'un qui a arrangé le piège du médaillon. Quelqu'un qui se tient près de la Duchesse."
Beauséant lui prit le poignet d'un geste vif, ses yeux soudain désespérés. "Je ne peux pas vous accompagner. Je ne peux pas vous protéger. Mais écoutez-moi, Mademoiselle. Cette maison de la rue de la Monnaie est une boutique de l'ombre où l'on trouve tout : des preuves, des listes de clients, des ordres de paiement. Si vous voulez sauver votre maîtresse, vous devez y entrer avant que quelqu'un ne détruise ce qui s'y trouve."
"Qui d'autre sait que vous avez cette clé ?"
Il lâcha son poignet. "Personne. C'est la copie que j'ai faite en secret. L'originale est entre les mains de l'inconnue. Trouvez cette femme avant qu'elle ne comprenne ce qu'elle détient, et vous aurez une avance. Mais dépêchez-vous, Mademoiselle de Beaumont."
Marguerite sursauta au nom. "Vous me connaissez ?"
"Je connais tout le monde qui compte dans cette histoire, et vous commencez à compter. Le pharmacien Beaumont, qui saigne pour la Duchesse. La petite servante qui porte des verres de poison à ses lèvres depuis des années. Vous êtes liée à ce combat, mais vous n'en êtes pas l'origine."
"Que voulez-vous dire ?"
Le Baron la dévisagea avec quelque chose qui ressemblait presque à de la pitié. "Claire n'est pas morte parce qu'elle enquêtait sur un poison. Elle est morte parce qu'elle ressemblait à quelqu'un qu'on voulait effacer. Quelqu'un qui portait le même médaillon que vous."
La pièce sembla se refroidir. Marguerite porta ses doigts à son cou, où le médaillon vide ne pendait plus depuis qu'elle l'avait remis à Maintenon.
"Qui ?" demanda-t-elle, et sa voix était un fil.
"Je l'ignore. Mais je sais que la personne qui a fourni le médaillon au piège connaissait votre passé, vos origines. Vos origines, Mademoiselle. Votre véritable nom, celui que vous avez abandonné quand vous êtes entrée au service."
Marguerite se leva brusquement, la clé serrée dans son poing. "Vous ne pouvez pas savoir cela."
"Un homme dans mon métier finit par voir les filiations dans les traits. Vous ressemblez à quelqu'un que j'ai connu autrefois. Quelqu'un qui travaillait à la cour, il y a vingt ans. Une femme qui a disparu après une affaire de poison. Une affaire qui ressemble étrangement à celle-ci."
Le silence de Marguerite fut sa seule réponse.
"Allez", dit le Baron, lui ouvrant la porte. "Allez à la rue de la Monnaie. Mais sachez ceci, Mademoiselle : la personne qui orchestre ce complot ne veut pas simplement la mort de la Duchesse. Elle veut recommencer. Et si votre naissance est ce que je crois, c'est vous qu'elle veut détruire en premier."
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