Le Poison Doré
Lire le chapitre 25: The King's Decree
Le murmure de Versailles n’était jamais tout à fait silencieux, mais ce matin-là, il avait la qualité particulière d’une ruche avant l’orage. Marguerite le sentit dès l’instant où elle traversa la galerie des Glaces, le poids des regards plus lourd que d’habitude, les chuchotements plus acérés. On la connaissait désormais. La femme de chambre de la Duchesse de Montfort, celle dont le nom courait de bouche en bouche depuis l’arrestation de la Comtesse.
— Marguerite !
Elle se retourna. Thérèse, une des lingères de la reine, s’approcha d’un pas rapide, les joues rouges d’excitation.
— Avez-vous entendu ? Le Roi a signé un édit ce matin. Tous les vendeurs de poisons, de philtres, de toute cette marchandise de l’enfer… ils seront traqués sans pitié. On dit qu’il a créé une commission spéciale, avec La Reynie à sa tête.
Marguerite garda un visage impassible, mais son cœur battit plus vite. La Reynie. Le nom du lieutenant général de police de Paris était déjà une légende de terreur pour ceux qui fréquentaient les marges. Si le Roi lui confiait la chasse aux empoisonneurs, alors le réseau que Claire avait découvert, celui qui avait coûté la vie à la pauvre fille, allait être secoué comme un arbre fruitier.
— Et la Comtesse ? demanda-t-elle à voix basse.
Thérèse baissa elle aussi la voix, son regard glissant vers les grandes fenêtres comme si les murs eux-mêmes pouvaient trahir.
— Jugée en secret, dit-elle. On dit que le Roi a voulu éviter le scandale. Mais tout Paris parle déjà. Personne ne sait où elle est détenue, ni quand elle sera exécutée. Certains murmurent qu’elle a déjà parlé, qu’elle nomme des complices pour sauver sa tête.
Marguerite remercia Thérèse d’un signe de tête et reprit son chemin vers les appartements de la Duchesse. Chaque mot de la lingère confirmait ce qu’elle pressentait : la tempête qu’elle avait déclenchée en dénonçant la Comtesse n’était que le début. Et si la Comtesse parlait, quels noms pourrait-elle prononcer ? Celui d’Armand, déjà parti en disgrâce ? Celui du mystérieux donneur d’ordres qui se cachait derrière l’inscription « sur ordre » dans le registre confisqué ?
Ou bien, pire encore, le nom de Marguerite elle-même ?
Elle trouva la Duchesse assise près de la fenêtre de son boudoir, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Depuis son réveil de la longue maladie qui avait failli l’emporter, Élisabeth de Montfort avait perdu cet éclat insouciant qui la caractérisait autrefois. Sa beauté restait intacte, mais ses yeux portaient une ombre nouvelle, celle de la trahison découverte dans sa propre chair.
— On dit que le Roi signe des édits ce matin, dit Marguerite en s’approchant. La chasse aux vendeurs de poison est ouverte.
La Duchesse ferma son livre lentement.
— La chasse, murmura-t-elle. On ne chasse pas ce genre de gibier sans que des innocents y perdent du sang.
Elle leva les yeux vers Marguerite, et quelque chose dans son regard se fit plus doux, plus vulnérable.
— Armand m’a écrit, dit-elle. Une lettre de Montfort. Il jure qu’il ignorait tout, qu’il croyait simplement acheter des remèdes pour la Comtesse.
— Le croyez-vous ?
Le silence dura un instant. La Duchesse détourna le regard vers la fenêtre, vers les jardins où le soleil d’automne dorait les allées.
— Je ne sais plus ce que je crois, dit-elle enfin. Mon frère m’a trahie, même s’il prétend que c’était sans le savoir. La Comtesse que je recevais dans mon salon cherchait à m’empoisonner goutte après goutte. Et vous, Marguerite, vous restez là, vous me sauvez la vie, et je découvre que vous ressemblez trait pour trait à ma tante disparue.
Elle laissa le poids de ces mots tomber entre elles.
— Que voulez-vous que je fasse de tout cela ? demanda-t-elle.
Marguerite ne sut quoi répondre. C’était une question qu’elle se posait elle-même chaque nuit, lorsqu’elle ne trouvait pas le sommeil dans sa petite chambre. Qui était-elle vraiment ? Que signifiait cette ressemblance avec Clémence de Montfort, disparue vingt ans plus tôt ? Fallait-il y voir la main du hasard, ou celle d’un destin plus sombre ?
Un coup discret à la porte interrompit ses pensées. Une des suivantes de la Duchesse entra, un visage pâle.
— Madame, je vous prie de pardonner mon intrusion. Il y a là… la Marquise de Montespan qui demande à voir votre femme de chambre.
Marguerite sentit un vide se creuser dans son estomac. La Marquise de Montespan. La favorite du Roi. Celle dont l’ombre s’étendait sur toute la cour comme une tapisserie brodée de fils d’or et de secrets.
La Duchesse haussa un sourcil finement dessiné, un éclat d’amusement presque moqueur dans les yeux.
— La favorite du Roi souhaite vous voir, Marguerite. Voilà qui promet. Allez la trouver. Je ne suis pas si malade que je ne puisse pas attendre.
Marguerite s’inclina et suivit la suivante dans le dédale des couloirs. Son esprit tournait à toute allure. Pourquoi la Marquise s’intéresserait-elle à une simple femme de chambre ? À moins que la rumeur de son rôle dans la découverte de la Comtesse ne lui soit parvenue, et que la favorite voie en elle un instrument potentiel.
La pièce où l’on conduisit Marguerite était petite et discrète, sans doute un cabinet utilisé pour les rendez-vous privés. Athénaïs de Montespan s’y tenait debout près d’une console en marqueterie, jouant distraitement avec l’éventail qu’elle portait toujours. Dans sa robe de soie ivoire et ses bijoux de pierre précieuse, elle semblait irradier un pouvoir tranquille que Marguerite reconnut instantanément : c’était l’autorité de celle qui partageait le lit du Roi, et qui savait en tirer tout avantage.
— Vous êtes Marguerite, dit la Marquise sans préambule. La femme de chambre de la Duchesse de Montfort.
— Oui, Madame.
— On dit que vous avez démasqué la Comtesse de Valencay. On dit que sans vous, la Duchesse serait morte, rongée de l’intérieur par du poison.
Marguerite inclina la tête, ne confirmant ni ne niant.
— On dit aussi, continua la Marquise en s’approchant d’un pas, que vous avez accompli tout cela seule. Sans armes, sans protections, sans personne pour veiller sur vous.
Le poids de l’examen dans les yeux de la favorite était presque tangible.
— Je sers ma maîtresse, dit Marguerite prudemment.
— Et vous la servez admirablement. C’est précisément pour cela que je suis ici. La cour est un endroit dangereux, Marguerite. Le Roi veut purger Versailles de toutes ces ordures qui vendent la mort à ceux qui la convoitent. Je cherche des personnes de confiance, des personnes capables de voir ce que les autres ne voient pas.
Elle laissa un silence planer.
— Je vous offre une place dans ma maison. Vous serviriez directement mes intérêts, et ceux de mes enfants. Vos talents seraient récompensés à leur juste valeur.
Marguerite sentit le sang battre dans ses tempes. L’offre était flatteuse. La Marquise de Montespan était la femme la plus puissante de la cour, après la Reine. Ses protections ouvraient toutes les portes, ses faveurs promettaient sécurité et richesse. C’était une ascension vertigineuse pour une femme de chambre.
Mais quelque chose dans l’air de cette pièce, dans la précipitation de la demande, sonnait faux.
— Madame, dit-elle, je suis honorée de votre proposition. Mais je ne puis l’accepter.
Le visage de la Marquise resta immobile, mais ses yeux se rétrécirent imperceptiblement.
— Et pourquoi donc, ma chère ?
— La Duchesse de Montfort n’est pas encore guérie, dit Marguerite. Elle vient de découvrir que son frère a pactisé avec des empoisonneurs, et que sa propre maison était un nid de trahisons. Ma place est auprès d’elle, au moins pour le moment.
Le sourire de la Marquise resta parfaitement en place.
— Une loyauté touchante, commenta-t-elle. Rare à la cour, et d’autant plus précieuse. Mais dites-vous, Marguerite, que si vous changez un jour d’avis, ma porte vous restera ouverte.
Elle inclina la tête en signe de congé, et Marguerite s’inclina plus profondément avant de sortir. Mais alors qu’elle refermait la porte du cabinet, elle entendit, très faiblement, une voix derrière elle. La Marquise ne s’adressait apparemment à personne dans la chambre.
— Intéressante, cette fille. Il faudra surveiller ce qu’elle découvrira.
Marguerite s’éloigna, le cœur serré. Elle n’aurait su dire si ces mots étaient une menace… ou autre chose.
Il était déjà tard lorsqu’elle rejoignit la Duchesse, et la nuit était en train de tomber sur Versailles. Élisabeth de Montfort était sur son lit de repos, les yeux fermés. Marguerite s’assit à son chevet, comme elle le faisait si souvent désormais.
— La Marquise voulait m’acheter, dit-elle doucement.
La Duchesse ouvrit les yeux et la regarda, une expression étrange sur le visage.
— Et vous avez refusé.
— Oui.
— Parce que vous ne me quitteriez jamais ?
— Parce qu’elle savait déjà tout ce que j’avais fait, répondit Marguerite. Elle savait pour la Comtesse, pour l’arsenic, pour tout. Elle les connaissait depuis le début. Aucune personne ne m’avait parlé de mon rôle dans cette affaire. Comment le savait-elle aussi vite ?
La Duchesse resta immobile un long moment. Puis elle murmura :
— Peut-être parce qu’elle fait partie du réseau. Peut-être parce qu’elle est la personne qui tient la clé originale de la rue de la Monnaie.
Un frisson parcourut Marguerite. Si la favorite du Roi était mêlée à un réseau d’empoisonneurs, alors l’affaire qu’elle avait cru percer ne faisait que commencer. Et la femme qui venait de lui offrir une position venait peut-être justement de la désigner comme sa prochaine victime.
Le lendemain matin, la rumeur qui parcourut Versailles était différente. On disait que la Comtesse de Valencay, dans l’attente de son châtiment, avait commencé à parler. Et le nom qu’elle avait prononcé n’était pas celui d’un marchand d’arsenic ni d’un complice de bas étage. Elle avait parlé d’une femme, une femme suffisamment haut placée pour vouloir la mort de la Duchesse de Montfort dès que son testament serait signé.
Marguerite sentit le sol se dérober sous ses pieds lorsqu’elle entendit le détail qui l’accompagnait : cette femme était un membre de la famille même de la Duchesse.
Sa main se porta à la seule protection qu’elle possédait désormais : la clé forgée du baron, rendue inutile depuis qu’elle l’avait perdue dans la fuite. Elle n’avait plus rien, que ses yeux et sa mémoire.
Et elle savait déjà qui elle devrait affronter maintenant.
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