Le Poison Doré
Lire le chapitre 26: The Mastermind's Strategy
La nouvelle arriva par la bouche d’un valet de la Reine, et le palais entier en frémit comme une mare sous l’orage. La Comtesse de Valençay, enfermée à la Bastille en attendant son exécution, avait parlé. Elle avait nommé, contre la promesse d’une mort douce, celle qui l’avait payée pour verser le poison dans le sang de la Duchesse de Montfort.
Marguerite l’apprit dans le couloir des offices, les mains encore rouges de cire à cacheter. Une femme de chambre de la maréchale de La Mothe lui cracha la nouvelle à voix basse, comme on se passe une fièvre. « Une femme de la propre famille de la Duchesse, qu’elle a dit. Une qui veut hériter. »
Le nom ne fut pas prononcé. Il n’avait pas besoin de l’être.
Marguerite monta l’escalier de service quatre à quatre, sa jupe accrochant les marches. Elle trouva la Duchesse dans son cabinet privé, assise devant sa coiffeuse, les mains posées à plat sur le bois comme si elle retenait la table de s’envoler. Son visage, d’ordinaire si maîtrisé, avait la pâleur de quelqu’un qui vient d’entendre sa propre sentence.
« Vous savez déjà », dit Marguerite sans préambule.
La Duchesse tourna la tête. Ses yeux étaient secs, mais sa lèvre tremblait. « Je sais ce que l’on dit. Pas ce que l’on prouve. »
« Votre mère. »
Le mot tomba dans la pièce comme une pierre dans un puits.
La Duchesse se leva. Elle fit trois pas vers la fenêtre, puis se retourna. « Ma mère est en province depuis dix ans. Elle ne correspond plus avec moi que par lettres rares et glacées. Si vous venez m’accuser— »
« Je ne vous accuse pas, Madame. Je vous préviens. La Comtesse vous a nommée, vous, par votre lien. Elle a dit qu’une femme de votre famille l’avait payée pour vous tuer et prendre votre héritage. Qui d’autre que votre mère pourrait prétendre à votre succession si vous mouriez sans enfant ? »
La Duchesse porta la main à son ventre. Ce geste, minuscule, Marguerite le nota. « Mon frère. Armand. Il est parti, mais il reste un Montfort. »
« Armand est vivant, et il a fui. On n’hérite pas d’une sœur vivante. Mais votre mère, si vous mourez sans descendance… » Marguerite s’avança d’un pas. « Pardonnez-moi, Madame. Était-elle présente à votre mariage ? »
La Duchesse se figea. Un long silence s’étira, puis elle dit, d’une voix qui se fissurait : « Non. Elle n’y était pas.
— Pourquoi ?
— Elle s’y opposait. » La Duchesse s’assit lourdement, comme si ses jambes refusaient de la porter plus longtemps. « Elle voulait que j’épouse le vieux duc de Créqui. Un homme de soixante-dix ans, riche, sans héritier. Elle avait arrangé le contrat. Mon père était mort, elle gérait la fortune. Elle m’a dit que si j’épousais Montfort, elle me déshériterait et ne me reverrait plus jamais. »
Marguerite resta immobile. « Et elle a tenu parole ? »
« Je n’ai pas revu ma mère depuis dix ans. Elle n’a jamais rencontré mon mari. Elle écrit une lettre par an, en décembre, toujours la même : “J’espère que vous vous portez bien.” Rien de plus. » La Duchesse releva la tête, et dans ses yeux passa une lueur que Marguerite n’y avait jamais vue : non pas la colère, mais la peur. « Vous pensez qu’elle a fait cela ? Vous pensez qu’elle a payé cette femme pour me tuer ? »
« Je pense que la Comtesse n’a rien à gagner à mentir, sinon une mort plus douce. Je pense que le registre que nous avons trouvé mentionnait un prénom vieux de vingt ans — Clémence de Montfort, votre tante disparue. Et je pense que votre mère savait, à l’époque, quelque chose sur cette disparition. »
La Duchesse recula. « Ma tante Clémence ? C’est une histoire que l’on m’a contée enfant, une sœur de mon père qui aurait fui le couvent. On n’en parlait jamais. »
« Et si elle n’avait pas fui ? Et si on l’avait écartée ? » Marguerite sortit de sa poche le bout de papier que le Baron lui avait donné — la copie d’une copie, une écriture ancienne, un nom rayé et réécrit. « Votre mère n’est pas seulement votre mère, Madame. Elle est aussi l’aînée de la branche Montfort par son mariage. Si votre tante était morte sans enfant, la fortune revenait à votre père, puis à vous. Mais si votre mère avait fait assassiner votre tante pour s’assurer que la ligne de son mari hérite de tout… et qu’ensuite elle vous a vue épouser un homme qu’elle n’avait pas choisi, qui contrôle désormais ce qu’elle croyait lui revenir… »
La Duchesse se leva d’un bond. Son fauteuil tomba en arrière. « Taisez-vous ! » Sa voix se brisa. « Vous parlez de la femme qui m’a mise au monde. »
« Et qui, si la Comtesse dit vrai, a payé pour vous faire mourir. »
Le silence retomba. La Duchesse resta debout, les mains tremblantes, le regard perdu dans le vide. Puis elle dit, d’une voix qui n’était plus qu’un souffle :
« Mon mari est à Trianon. Le Roi l’a convoqué. Si la rumeur atteint ses oreilles avant que je puisse lui parler… »
Elle s’interrompit. Marguerite comprit le reste : si le mari de la Duchesse apprenait que sa belle-mère avait tenté de tuer sa femme pour l’héritage, il pourrait demander l’annulation du mariage, s’emparer de la fortune, et la Duchesse se retrouverait seule. Ou pire, accusée de complicité.
« Il faut trouver la preuve, Madame. Le registre que nous avons est une copie, mais si nous pouvons retrouver l’original, ou forcer votre mère à avouer… »
La Duchesse la regarda. Dans ses yeux, la peur avait laissé place à quelque chose de plus dur, de plus froid. « Et si vous vous trompiez ? Et si ce n’était pas elle ? Si j’accusais ma propre mère sur des on-dit, et que la vérité se révélait autre ? »
Marguerite n’eut pas le temps de répondre. On frappa à la porte. Un laquais entra, portant une lettre scellée de noir — le sceau de la famille Montfort, mais avec le ruban violet de deuil.
« Madame », dit-il, en baissant les yeux. « Une dépêche de votre domaine de Montfort. »
La Duchesse prit la lettre, brisa le sceau. Marguerite vit son visage se décomposer tandis qu’elle lisait.
« Ma mère est morte », dit la Duchesse d’une voix éteinte. « Ce matin. On dit qu’elle s’est pendue dans sa chambre. »
Marguerite sentit le sol se dérober sous elle. Non pas la surprise — mais le timing. La Comtesse avait parlé, et moins de vingt-quatre heures plus tard, la seule femme capable de confirmer ou d’infirmer l’accusation était morte. Pas une coïncidence. Un nettoyage.
« Madame », dit Marguerite, lentement, « qui a annoncé cette mort ? »
La Duchesse relut la lettre, les sourcils froncés. « Le régisseur de Montfort. Il écrit que les médecins locaux concluent à un suicide, mais qu’il a trouvé, dans sa chambre, un mot adressé à moi. Il le joint. » Elle retourna l’enveloppe. Il n’y avait pas de second pli.
« Il n’y a pas de mot », dit la Duchesse.
Marguerite tendit la main. « Laissez-moi voir la lettre, Madame. »
La Duchesse hésita, puis la lui donna. Marguerite déplia le papier. Le sceau était authentique, le papier, épais, du domaine. Mais l’écriture du régisseur était trop soignée, trop appliquée, comme si une main plus instruite avait guidé la plume. Et au bas de la page, une chose que le régisseur d’un domaine provincial n’aurait jamais écrite : une mention de « la volonté de la défunte concernant la succession de Clémence de Montfort ».
Clémence. Encore.
Marguerite leva les yeux vers la Duchesse, et pour la première fois de sa vie, elle ne sut pas quoi dire. Le piège se refermait — non pas autour d’une coupable, mais autour de toutes celles qui restaient.
« Madame », dit-elle enfin, « je crois que votre mère n’était pas seule. Et je crois que quelqu’un vient de la faire taire pour protéger le véritable maître de ce jeu. »
La Duchesse la regarda, les yeux écarquillés, la lettre tremblant dans sa main. « Alors qui reste-t-il ? »
Marguerite pensa à Armand, qui avait fui. À la Marquise de Montespan, qui lui avait offert une place. Au Baron, qui en savait trop. À la tante disparue, dont le nom revenait comme une malédiction.
« Quelqu’un qui savait que la Comtesse parlerait, et qui avait déjà préparé la réponse. Quelqu’un qui connaît vos domaines, votre famille, et vos faiblesses. Quelqu’un qui est encore à la cour, Madame. Et qui vous écoute peut-être en ce moment même. »
La Duchesse tourna la tête vers la porte entrouverte. Dans le couloir, un bruit de pas s’éloignait. Trop léger pour un laquais, trop pressé pour un visiteur.
Marguerite s’élança. Mais quand elle ouvrit la porte, le couloir était vide — et sur le sol, tombé dans sa fuite, un petit objet d’argent : une clé.
Une clé qu’elle connaissait. Celle du refuge de la rue de la Monnaie.
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