Le Poison Doré
Lire le chapitre 38: The Cost of Loyalty
La douleur lui arracha un gémissement avant même qu’elle n’ouvre les yeux. Une chaleur sourde pulsait dans son épaule gauche, remontant jusqu’à sa nuque, et l’air lui-même semblait trop lourd à respirer. Marguerite tenta de remuer le bras, mais une main ferme l’en empêcha.
— Ne bougez pas.
La voix du docteur Beaumont était basse, presque cassée, mais elle portait en elle une autorité qu’elle ne lui avait jamais entendue. Elle força ses paupières à se soulever. La lumière était douce, filtrée par des rideaux de lin épais, et l’odeur de la pièce – lavande, camphre, cire d’abeille – lui était inconnue.
Où était-elle ? Le dernier souvenir lui revint dans un éclair : la halte de diligence, l’ombre surgie de la nuit, le couteau levé. Et la Duchesse, blanche comme un linge, qu’elle avait poussée de son propre corps.
— La Duchesse…, souffla-t-elle, la gorge sèche.
Beaumont était assis près du lit, une cuvette d’eau tiède posée sur ses genoux. Ses manches étaient retroussées jusqu’aux coudes, révélant des avant-bras que l’on devinait plus habitués aux livres qu’à l’effort, mais qui maniaient pourtant la charpie avec une précision d’orfèvre.
— Elle est en sécurité, dit-il en tamponnant le rebord de la plaie avec une infinie douceur. Le capitaine de Rouvray l’a conduite à la ferme de son frère, en Normandie. Personne ne les y suivra.
— Comment le savez-vous ?
— Un messager est arrivé au petit matin. Il portait le sceau de Rouvray. Elle vous fait dire qu’elle prie pour vous.
Marguerite ferma les yeux. La fièvre brouillait ses pensées, mais une étrange paix l’envahit. La Duchesse était libre. Cette pensée seule valait toutes les douleurs.
— Votre blessure est propre, reprit Beaumont en rejetant le linge dans la cuvette. Le couteau n’a pas touché l’os. Mais vous avez perdu beaucoup de sang, et la plaie s’est infectée pendant le trajet. J’ai dû la rouvrir et la nettoyer au vinaigre et à l’esprit-de-vin.
— Vous sentez mauvais, murmura-t-elle, un sourire fatigué aux lèvres.
— Je sens le médecin, corrigea-t-il. Les deux ne font pas toujours bon ménage.
Il se leva, traversa la pièce – une chambre simple mais soignée, avec une table de bois ciré, une bibliothèque contre le mur, des cartes de chirurgie piquées sur une planche – et revint avec un verre d’eau additionné d’une poudre blanchâtre.
— Buvez. C’est de l’écorce de quinquina. La fièvre doit tomber avant ce soir.
— Vous me traitez comme une malade.
— Vous êtes ma malade. Vous l’êtes depuis le premier jour où je vous ai vue dans les cuisines de Versailles, à noter les ingrédients du souper du Roi sur un carnet volé. Vous ne vous en souvenez pas, mais moi, oui.
Elle but, fronçant le nez à l’amertume du remède. Le liquide était tiède, presque désagréable, mais elle le fit passer tout entier. Beaumont reprit le verre et le posa sur la table de chevet.
— La Comtesse de Grant ? demanda-t-elle.
— Arrêtée cette nuit, répondit-il en s’asseyant à nouveau. Le Roi a signé l’ordre personnellement. Elle est en route pour la Bastille, sous bonne escorte. Ses serviteurs sont interrogés. Il ne lui reste plus personne pour la servir.
— Et l’homme au couteau ?
— Mort. Le capitaine l’a abattu avant qu’il ne puisse achever. Il n’a rien révélé, mais son visage était connu d’un des soldats : un tire-laine engagé pour une bourse d’or. Le réseau se désagrège, Marguerite. Il ne reste que quelques maillons, et ils tombent un à un.
Elle voulut hocher la tête, mais le geste raviva la douleur dans son épaule et elle grimaça au lieu de répondre. Beaumont posa une main fraîche sur son front, écartant une mèche de cheveux collée par la sueur.
— Vous avez besoin de repos, dit-il. Pas de politique.
— Je ne suis pas à Versailles, murmura-t-elle. Je n’ai pas à faire attention à ce que je dis.
— Non. Vous êtes à Paris, dans ma modeste maison de la rue de Seine. Ici, vous pouvez parler librement. Me gronder, si le cœur vous en dit. Me demander des explications sur mes remèdes. Me confier vos craintes.
Marguerite regarda le plafond – des poutres sombres, un peu de moisissure dans un angle, la trace d’une fuite ancienne – et sentit une chaleur qui n’était pas celle de la fièvre monter dans sa poitrine.
— Pourquoi faites-vous cela ? demanda-t-elle au bout d’un silence. Vous auriez pu me laisser aux soins des religieuses. Vous aviez vos raisons de fuir Versailles. Et vous restez là, à veiller sur une servante.
Beaumont ne répondit pas tout de suite. Il prit son temps pour rouler la bande de lin qui traînait sur la table, la pliant avec un soin presque maniaque. Lorsqu’il parla enfin, sa voix était mesurée, comme s’il pesait chaque mot avant de le lâcher.
— Vous m’avez demandé un jour pourquoi je ne me mariais pas. Je vous ai répondu que les femmes de la cour ne m’attiraient guère. C’était vrai, mais incomplet. Depuis que je vous ai vue examiner ce registre de pharmacie, lire le latin entre les lignes, deviner avant moi qu’un remède pouvait être un poison – je me suis demandé si je pourrais trouver ailleurs quelqu’un qui me comprendrait si bien.
Elle se tut. La pièce était presque silencieuse, seul le grésillement d’une bougie sur la commode troublait le calme.
— Je ne vous demande rien, reprit-il. Pas encore. Vous êtes blessée, vous êtes libre, et vous avez des décisions à prendre. Je voulais simplement que vous sachiez que vous n’êtes pas seule à veiller.
Marguerite sentit une larme monter, qu’elle refoula d’un battement de cils. Elle avait appris à ne pas pleurer devant les duchesses, devant les ministres, devant les assassins. Mais là, dans ce petit lit étranger, avec un docteur aux mains tachées de teinture d’iode qui la regardait sans attendre de réponse, elle se permit de respirer.
— Merci, murmura-t-elle.
Il incline la tête, prit la cuvette et quitta la pièce.
Elle dormit par intermittence pendant deux jours. La fièvre monta, redescendit, remonta dans un rythme sournois qui lui laissait à peine la force de tenir une conversation. Beaumont venait la voir plusieurs fois par jour, changeant les compresses, lui faisant avaler de petites lampées de bouillon, lui racontant des histoires de son apprentissage chez les chirurgiens de Lyon pour la distraire.
— Nous avons amputé la jambe d’un cocher qui avait été mordu par un cheval enragé, disait-il en lui tendant une cuillère de consommé. Le cocher jurait qu’il préférait mourir que de perdre la jambe. Finalement, il a perdu les deux.
— Les deux ?
— Il a juré que nous l’avions fait exprès. Il n’a plus jamais fait confiance à un médecin.
Marguerite rit – un rire faible, mais un rire tout de même – et il parut soulagé. Le troisième jour, la fièvre céda. Elle se réveilla un matin avec la tête claire, l’épaule endolorie mais supportable, et une faim qui réclamait mieux qu’un bouillon clair.
Elle réussit à se lever, à passer une robe de chambre en coton épais qu’elle trouva pliée au pied du lit, et à descendre l’escalier étroit qui menait à une cuisine minuscule mais ordonnée. Beaumont était là, dos tourné, remuant une casserole de bouillie d’avoine sur un petit feu.
— Vous devriez être couchée, dit-il sans se retourner.
— Vous avez des yeux derrière la tête ?
— Beau et propre. Je vous ai entendue marcher dans l’escalier. Vous avez hésité à la troisième marche, puis vous avez continué. Votre équilibre revient, cela dit.
Elle s’assit à la petite table, doucement, pour ne pas brusquer son épaule. Il lui servit une assiette de bouillie sucrée au miel, avec une tranche de pain grillé et un verre de cidre léger.
— La Duchesse vous a écrit, dit-il en posant l’assiette devant elle.
Il tira une lettre de la poche de son gilet, scellée d’un ruban bleu pâle – un ruban dont Marguerite reconnut la teinte exacte, celui que la Duchesse portait toujours dans ses cheveux les jours de cérémonie.
Elle rompit le sceau et lut. Deux pages, une écriture serrée, penchée à la hâte. La Duchesse se disait en sûreté dans une ferme perdue, entourée de pommiers et de vaches qui ne savaient rien de Versailles. Elle parlait de Rouvray avec une tendresse que Marguerite ne lui avait jamais entendue. Elle s’inquiétait de la blessure. Puis, au bas de la seconde page, quelques lignes écrites plus lentement, comme si chaque mot avait été pesé :
« Je vous ai retenue trop longtemps auprès de moi. Vous n’avez jamais été une servante, Marguerite – vous avez été ma conscience, mes yeux, mon courage. Je vous libère de mon service. Prenez l’anneau que je vous envoie et vendez-le si vous en avez besoin, ou gardez-le comme souvenir. Quoi que vous choisissiez, faites-le pour vous, et non pour moi. Vous avez gagné votre liberté assez cher. »
Marguerite sentit le papier trembler entre ses doigts. À l’intérieur, enveloppé dans un morceau de soie, se trouvait un anneau d’or massif, serti d’un diamant simple et pur. Un bijou de famille, que la Duchesse portait rarement, mais dont elle avait souvent parlé comme de la seule chose qu’elle avait pu sauver de sa mère.
— Elle vous l’a donné ? demanda Beaumont, qui l’observait sans paraître la regarder.
Marguerite ouvrit la main, laissant l’anneau briller dans la lumière du matin. Elle le fit glisser à son annulaire – il était un peu trop grand, mais elle serra le poing pour le maintenir en place.
— Elle m’a donné bien plus que cela, murmura-t-elle.
Elle acheva son repas dans un silence paisible. Les bruits de la rue montaient par la fenêtre ouverte : charrettes, cris de marchands, rires d’enfants. Un monde qui vivait, malgré les poisons et les complots, qui continuait à tourner dans son humble routine.
— Docteur Beaumont, dit-elle enfin.
— Oui ?
— Vous m’avez demandé un jour si j’étais prête à quitter Versailles.
Il posa sa cuillère, la regarda droit dans les yeux.
— Oui.
— J’ai passé dix ans à servir les autres. À lire leurs désirs avant même qu’ils ne les expriment, à anticiper leurs humeurs, à cacher leurs secrets. J’ai appris à survivre dans un monde où chaque compliment cachait un poison, chaque regard une dette.
Elle se tut un instant, tournant l’anneau autour de son doigt.
— Mais je ne crois pas avoir jamais choisi quelque chose pour moi-même. Jusqu’à maintenant.
Elle leva les yeux vers lui.
— Je crois que je voudrais apprendre à choisir. Et peut-être… voudrais-je choisir quelqu’un qui ne me demande pas de me taire.
Beaumont resta immobile pendant un long moment. Puis il sourit – un sourire qui n’avait rien de la réserve du courtisan, mais tout de l’allégresse d’un homme qui vient de retrouver un trésor qu’il croyait perdu.
— Je vous laisserai tout le temps dont vous avez besoin, dit-il. Mais sachez que je vous attends. Pas comme un maître attend sa servante, pas comme un médecin attend sa patiente. Comme un homme attend celle qu’il veut à ses côtés.
Marguerite déposa l’anneau sur la table, le fit tourner une dernière fois avant de le reprendre et de le glisser dans la poche de la robe de chambre.
— Vous avez du café ? demanda-t-elle.
— Du café, oui. Et un jardin où l’on peut s’asseoir au soleil.
— Alors nous aurons le temps d’en parler.
Dehors, la matinée était douce. Par la fenêtre entrouverte, une odeur de pain chaud et de terre humide flottait dans l’air. Marguerite ferma les yeux, écouta le chant des moineaux, respira l’air de la liberté. Son épaule la piquait encore, mais la douleur était supportable. Elle était vivante. La Duchesse était libre. Et l’homme qui lui faisait face – un homme qu’elle avait appris à connaître dans les moindres recoins de ses gestes, de ses silences, de ses regards – la regardait comme si elle était la seule chose qui comptait vraiment.
Et pour la première fois depuis son arrivée à Versailles, Marguerite crut que son avenir lui appartenait.
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