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Le Poison Doré

Lire le chapitre 5: The Brother's Debt

La pluie s'était mise à tomber quand la voiture de location s'arrêta rue Saint-Honoré. Marguerite abaissa son capuchon, observant la façade noyée dans l'ombre — un hôtel particulier sans enseigne, dont les fenêtres ne laissaient filtrer qu'une lueur jaunâtre. Les bruits de dés et d'exclamations étouffés lui parvinrent avant même qu'elle ne pousse la porte.

Elle n'avait pas prévenu son frère. Elle n'avait prévenu personne. Depuis la révélation de Julien, le nom du Marquis de Brissac tournait dans sa tête comme une litanie. Un homme qui vendait des secrets — et peut-être bien davantage.

L'intérieur sentait le tabac froid et le vin aigre. Des hommes aux perruques défaites se pressaient autour des tables, leurs visages luisants de sueur sous la lumière des chandelles. Marguerite, vêtue d'une robe sombre et d'un voile, se fondit parmi les servantes qui circulaient avec des carafes. Elle reconnut d'abord la voix d'Armand — cette arrogance légère qui le caractérisait, mais ce soir, elle semblait tendue, presque cassée.

« Encore, Brissac. Encore une main. »

Le marquis était un homme sec, aux doigts couverts de bagues. Il étala ses cartes avec une lenteur étudiée, et un silence de mort s'abattit sur la table. Marguerite s'approcha, feignant de remplir une coupe, assez près pour entendre le souffle rauque d'Armand.

« Vous me devez déjà quarante mille livres pour ce soir, Montfort. Quarante mille ! » Brissac ne haussa pas la voix. Il n'en avait pas besoin. « Votre parole ne vaut plus grand-chose dans ces murs. »

Armand se pencha, son visage soudain vieilli de dix ans. « Je paierai. Avec plus que de l'or. »

Les yeux du marquis se rétrécirent. « Nous savons tous deux que votre sœur héberge des secrets juteux. Encore malade, n'est-ce pas ? Une maladie fort opportunément placée. »

Marguerite sentit son sang se glacer. Il parlait de la Duchesse comme d'une monnaie d'échange. Elle baissa la tête, retenant son souffle.

« La médecine moderne fait des miracles », répondit Armand, mais sa voix tremblait.

« Elle court à sa perte, cette chère Duchesse. » Brissac but une gorgée de vin. « Et les gens qui ont des dettes ont besoin de protection. Ou de moyens. Tout cela s'arrange, Montfort. Tout cela s'arrange. »

Un serviteur s'approcha de Marguerite. « On a besoin de toi à la cuisine, fille. »

Elle tressaillit, s'éclipsa. Mais avant de tourner les talons, elle vit Armand glisser discrètement un objet sur la table — non une bourse, mais un petit écrin de velours noir. Brissac le fit disparaître dans sa manche sans même le regarder.

Marguerite sortit dans la ruelle, le cœur battant à tout rompre. La pluie avait cessé, mais l'air était encore lourd. Elle s'appuya contre la paroi humide, les mains moites. Ainsi, son frère devait une fortune inimaginable — et il semblait disposé à payer avec autre chose que de l'argent. Avec des secrets. Avec des vies.

Le lien se tissait dans son esprit malgré elle : l'écrin, le poison vénitien, la Duchesse malade. Armand avait accès à la chambre de sa sœur. Il pouvait toucher à ses cosmétiques, à son thé, à ses lettres. La pensée était insoutenable.

« Vous voilà bien loin de vos appartements, mademoiselle. »

Marguerite sursauta. Un homme se tenait à quelques pas, appuyé contre un mur, le visage à moitié éclairé par une lanterne lointaine. Le Marquis de Brissac, vêtu d'un manteau de voyage.

« Je... je me suis égarée », balbutia-t-elle.

« Les femmes de chambre de la Duchesse de Montfort ne s'égarent pas si loin de leur palais, d'ordinaire. » Son ton était suave, presque amical. « Mais vous êtes une femme remarquablement attentive, n'est-ce pas ? On m'a dit que vous aviez un œil pour ce qui ne vous regarde pas. »

Un frisson parcourut son échine. Il savait. Il savait pour le flacon.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur. »

Brissac sourit — un étirement de lèvres sans chaleur. « Bien sûr que non. Mais transmettez mes respects à votre maîtresse. Dites-lui que son frère veille sur ses intérêts mieux qu'elle ne le croit. » Il se détourna, puis s'arrêta. « Et dites-lui aussi de faire attention au lait de beauté qu'on lui prépare ces temps-ci. Certaines recettes sont si... trompeuses. »

Il disparut dans la nuit, laissant Marguerite figée, la bouche sèche. L'écrin noir qu'elle avait vu glisser entre les mains du marquis — c'était le même que celui qu'elle avait trouvé dans le jardin, la nuit où tout avait commencé. Le marquis cherchait-il à acheter le poison, ou à le fournir ?

Elle pressa ses doigts contre son front. Le premier poison dans le thé avait échoué parce qu'elle avait été trop vigilante. Ils essaieraient autre chose. Le lait de beauté — un cosmétique qu'on applique sur la peau, et qui passe dans le sang à petit feu, sans laisser de trace. Personne n'y penserait si la Duchesse s'affaiblissait lentement.

Elle avait besoin de parler au docteur.

Marguerite remonta le col de sa cape et commença à marcher vers la rue du Faubourg Saint-Honoré, où la voiture de location l'attendait. Mais à chaque pas, le poids du médaillon contre sa poitrine semblait plus lourd — la petite fiole de poison, cachée dans le reliquaire de sa mère, qui accusait silencieusement son propre frère.

« Notre frère est un menteur », murmura-t-elle aux pavés mouillés. « Et un homme dangereux. »

Elle revoyait son visage à la table de jeu, cette lueur désespérée dans ses yeux. Un homme acculé par la dette est capable de tout — de voler les secrets de sa sœur, de livrer des lettres compromettantes, de fermer les yeux sur un flacon versé dans une tisane. Mais l'idée qu'il avait lui-même trempé les lèvres dans la préparation lui était insupportable.

Pourtant, quelqu'un avait empoisonné le thé de la Duchesse. Quelqu'un de proche, qui connaissait ses habitudes. Quelqu'un qu'on n'aurait jamais soupçonné.

Les pneus de la voiture couinèrent en s'arrêtant. Marguerite monta, le cocher claqua son fouet, et la nuit parisienne se mit à défiler derrière la vitre embuée. Dans quelques heures, elle retournerait au palais, retrouverait la jeune femme qui l'avait vue grandir, qui lui avait confié ses peurs et ses secrets. La Duchesse dormait peut-être encore, ses rêves empoisonnés par une famille ennemie autant que par la maladie.

Marguerite ferma les yeux. Dans son esprit, les pièces du puzzle se mettaient en place avec une horreur croissante : le marquis et ses commerce de secrets, Armand et sa dette, la Comtesse de Vaudreuil et ses chuchotements — et derrière tout cela, la Parque invisible qui tissait sa toile de mort.

Elle ouvrit les yeux, un frisson glacé la parcourant. Elle venait de comprendre ce qu'Armand avait offert au marquis.

Pas le poison. Pas un secret.

Bien pire : l'occasion de faire disparaître la personne qui, une fois rétablie, pourrait révéler tout le complot.

La Duchesse n'était pas qu'une cible. Elle était devenue la marchandise.