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Le Poison Doré

Lire le chapitre 4: A Dinner with Secrets

La salle à manger du duc et de la duchesse de Montfort étincelait sous la lumière des candélabres d'argent. Marguerite se tenait en retrait, près de la desserte, les mains croisées dans le pli de son tablier, attentive à chaque mouvement de sa maîtresse. La Duchesse, pâle mais digne, souriait à ses convives comme si ses veines n'avaient pas brûlé de poison trois jours plus tôt.

À la droite de la Duchesse, Armand de Saint-Père, son frère cadet, inclinait la tête vers la Comtesse de Vaudreuil. Cette dernière parlait d'une voix si basse que Marguerite ne captait que des fragments — "quantité suffisante", "par le canal habituel", "dans la semaine".

Marguerite s'approcha pour verser du vin dans les coupes. Elle vit alors la main d'Armand glisser vers sa poche, comme pour toucher un objet rassurant. Un éclat de verre, profond et sombre — un flacon. Petit, à facettes, semblable à celui que l'apprenti avait laissé tomber dans les jardins.

Elle servit le vin sans trembler, mais son pouls s'accéléra.

La Comtesse de Vaudreuil était une femme magnifique au visage d'ange et aux yeux d'obsidienne. Rivale déclarée de la Duchesse de Montfort pour la faveur de la Reine, elle portait ce soir une robe de soie couleur sang figé. Marguerite nota la façon dont la Comtesse effleurait le bras d'Armand sous la nappe — un geste d'intime complicité.

"Vous êtes bien silencieuse, ma chère Eléonore," dit la Comtesse, sa voix sucrée tranchant l'air. "Votre convalescence vous fatigue-t-elle à ce point ?"

La Duchesse posa sa fourchette avec une délicatesse étudiée. "Je me porte à merveille. Une indisposition passagère, rien de plus."

"Et pourtant, on murmure à la cour que vous avez failli mourir." La Comtesse inclina la tête comme un oiseau curieux. "Certains disent même que vous auriez été empoisonnée."

Le silence qui suivit fut dense comme du velours. Le Duc de Montfort, absorbé dans sa conversation avec un conseiller, ne remarqua rien. Mais Armand, lui, se figea.

"Fatigantes rumeurs," dit-il avec un rire trop sonore. "Ma sœur a toujours eu l'estomac délicat."

Marguerite observait Armand. Il était beau, d'une beauté insouciante, le genre d'homme qui dépensait l'argent de sa famille en paris et en femmes sans jamais lever les yeux sur les conséquences. Il avait dix ans de moins que la Duchesse, qui l'aimait avec une tendresse maternelle. Ce flacon dans sa poche ne présageait rien de bon.

Le dîner se poursuivit en échanges polis et venimeux. Marguerite circulait entre les invités, attentive aux murmures. À un moment, elle passa près de la Comtesse qui parlait à voix basse avec son laquais.

"— demain, à la tombée de la nuit, chez le Marquis."

Le laquais s'inclina et se retira. La Comtesse tourna la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux de Marguerite. Une fraction de seconde, son masque glissa — une expression de froideur absolue. Puis le sourire revint.

"Marguerite, n'est-ce pas ?" dit la Comtesse en l'attrapant par le poignet alors qu'elle passait. La main était gantée, mais la pression était ferme. "Vous êtes bien dévouée à votre maîtresse. Une qualité rare."

"Merci, Madame."

La Comtesse inclina la tête. "Prenez bien soin d'elle. Une femme comme la Duchesse a beaucoup d'ennemies." Elle marqua une pause. "Et beaucoup de faiblesses."

Marguerite s'inclina et recula. Lorsqu'elle releva les yeux, la Comtesse s'était tournée vers Armand, qui paraissait visiblement nerveux. Elle lui murmura quelque chose à l'oreille, et il devint blanc.

Le dîner s'acheva à dix heures. Les invités prirent congé dans un froissement de soie et un cliquetis de talons. Armand s'attarda, embrassa sa sœur sur la joue avec une tendresse presque fébrile, puis disparut dans la nuit.

Marguerite aida la Duchesse à se déshabiller. Elle sentait la tension dans les épaules de sa maîtresse, la manière dont elle respirait trop vite.

"Le dîner était agréable," mentit la Duchesse devant son miroir.

"Oui, madame. La Comtesse était en pleine forme."

Les mains de la Duchesse suspendirent un instant le peignoir qu'elle était sur le point de revêtir. "Cette femme est un serpent. Méfiez-vous d'elle."

"Elle semblait proche de votre frère."

La Duchesse se retourna lentement. Ses yeux, fatigués mais vifs, dévisagèrent Marguerite.

"Mon frère est un faible. Il cherche l'approbation là où il peut la trouver, même si elle vient du démon."

Marguerite aida la Duchesse à enfiler son peignoir. Elle aurait voulu lui parler du flacon qu'elle avait vu briller dans la poche d'Armand, mais les mots restèrent bloqués. Dr. Beaumont lui avait dit de ne se confier à personne, pas même à sa maîtresse. Mais il n'avait pas évoqué la possibilité que le poison vienne de la propre famille de la Duchesse.

Une heure plus tard, Marguerite descendit aux quartiers des domestiques. Dans la salle des valets, elle trouva Julien, le valet personnel d'Armand, en train de cirer une paire de chaussures. C'était un homme d'âge moyen au visage usé, aux yeux d'un homme qui avait appris à ne rien voir.

"Julien," dit-elle en posant une chandelle sur la table. "Je peux te parler un moment ?"

Il leva les yeux, défiant de ses silences elle la méfiance qui s'y lisait. "Si c'est pour m'emprunter de l'argent, je n'en ai pas."

"C'est à propos de M. Armand." Elle s'assit en face de lui. "Je l'ai vu ce soir, au dîner. Il semblait mal à l'aise."

Julien reprit son cirage. "M. Armand est toujours mal à l'aise quand il y a du monde. Questions d'argent."

"Quelles questions d'argent ?"

Il cessa de frotter. "Je ne sais pas ce que vous espérez découvrir, Mademoiselle Marguerite, mais je vous conseille de laisser tomber. Certaines affaires ne vous regardent pas."

"Ma maîtresse a failli mourir cette semaine."

"Il n'y a pas de lien de cause à effet." Il prononça ces mots trop vite, comme une prière apprise par cœur. "M. Armand aime sa sœur. Il est maladroit, mais il l'aime."

Marguerite le regarda droit dans les yeux. "Julien. Je sais ce que j'ai vu."

Le valet se tut pendant un long moment. Puis il repoussa sa chaise, se leva, et se dirigea vers la porte. Il s'arrêta sur le seuil.

"Vous devriez retourner auprès de votre maîtresse," dit-il sans se retourner. "Et si vous trouvez quelque chose d'étrange dans les affaires de M. Armand, ne le gardez pas. Jetez-le dans la Seine, brûlez-le. Mais surtout, ne le montrez à personne."

Il sortit dans le couloir sombre, laissant Marguerite seule avec sa chandelle et un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid.

Son regard glissa de la lueur tremblante dans la flamme, et elle prit la décision qu'elle repoussait depuis le dîner. Demain, elle irait à Paris, trouverait le marquis de Brissac dont le laquais de la comtesse avait parlé. La veille, elle avait fini par surprendre ce qu'il convenait d'entendre. Cette fois, elle serait la cause du murmure qu'on entendrait. Elle était entrée dans le jeu des courtisans, et les pièces étaient désormais entre ses mains.

Elle remonta l'escalier en songeant à la poche d'Armand, au flacon dans son propre médaillon. Deux poison, peut-être pour deux victimes. La question qui la taraudait était simple : qui jouait à ce jeu, et pourquoi ?

Le silence du château, derrière elle, lui répondit seul.