Le Poison Doré
Lire le chapitre 7: The Test
L’aube filtrait à peine à travers les rideaux de damas quand Marguerite se glissa dans la chambre de la Duchesse. Son souffle était régulier, mais son visage, même au repos, portait les stigmates du mal qui la rongeait depuis des jours. Marguerite posa sa main sur le front de sa maîtresse. Brûlant. Toujours brûlant.
Elle ouvrit le nécessaire de toilette en acajou posé sur la coiffeuse. Les fioles de cristal, les pots de porcelaine de Sèvres, les boîtes de nacre s’alignaient avec une précision militaire. Marguerite connaissait chaque objet, chaque odeur. Elle avait préparé ce visage des centaines de fois.
Son regard s’arrêta sur le pot de lait de beauté. Porcelaine blanche, couvercle doré, une petite fleur de lys peinte. Un présent, avait dit la Duchesse, de la Comtesse de Vaudreuil elle-même. Marguerite souleva le couvercle. La crème sentait la rose ancienne, le musc, l’amande douce. Si douce. Presque trop douce.
Elle sortit de sa poche un petit pot d’étain qu’elle avait rempli la veille d’un baume préparé avec du saindoux, de la cire d’abeille et quelques gouttes d’essence de rose volées à l’apothicaire du château. Un substitut assez proche en apparence et en odeur pour tromper une femme affaiblie. Mais assez différent pour ne pas faire de mal.
Ses doigts tremblaient à peine. Elle plongea une spatule d’ivoire dans la crème empoisonnée, en préleva une bonne quantité, la glissa dans le pot d’étain qu’elle referma aussitôt. Puis, avec une rapidité qu’elle ne se connaissait pas, elle vida le contenu du pot de porcelaine dans un linge propre, le jeta au feu qui brûlait dans la cheminée, et remplit le pot de son baume innocent.
Elle lissa la surface avec la spatule pour effacer toute trace de manipulation. Le lait de beauté paraissait identique. Marguerite recula d’un pas, observa son œuvre. Si quelqu’un remarquait la différence d’odeur, elle dirait que les herboristes du château avaient changé leur recette. Personne ne vérifierait. Personne ne s’en souciait assez.
Elle cacha le pot d’étain dans ses jupons, sous le tablier amidonné, et quitta la chambre sur la pointe des pieds. La Duchesse ne se réveillerait pas avant une heure encore. Cela lui laisserait le temps.
Le cabinet de Dr Beaumont sentait le camphre, les herbes sèches et la cire à cacheter. Marguerite adorait cette odeur. Elle y avait trouvé, ces derniers jours, une forme de refuge.
Le médecin était penché sur sa table, un livre ouvert devant lui, ses lunettes posées sur le bout du nez. Il leva les yeux quand elle entra et les referma un instant, comme pour se préparer à ce qu’elle allait dire.
« Le pot est là », dit-elle, sortant l’étain de ses jupons.
Beaumont le prit, l’ouvrit, porta une petite quantité de crème à son nez. Il la huma longuement, ferma les yeux, puis ouvrit une fiole de verre sur sa table et en versa quelques gouttes sur la crème. Un léger sifflement. Une odeur âcre, métallique, monta, et Marguerite dut se retenir de tousser.
« De l’arsenic, murmura Beaumont. Du réalgar, plus précisément. On l’appelle aussi le poison des rubis parce qu’on le trouve souvent sous forme de pierres rouges.
— Vous en êtes certain ?
— Absolument. Ce test ne ment jamais. Mais ce qui me trouble davantage, c’est la concentration. » Il piqua la crème avec une fine aiguille d’argent, la regarda se ternir au contact. « C’est une dose mortelle. Non pas lente, comme celle de la fiole de Venise, mais une absorption quotidienne qui, en dix jours, aurait suffi à tuer deux chevaux. La Duchesse est étonnamment résistante.
— Elle a toujours eu une santé de fer. » Marguerite s’assit sur l’unique chaise, les jambes soudain trop faibles. « C’est donc bien la crème. Pas le thé. Pas la nourriture. Mon frère s’est servi de ce pot pour empoisonner notre sœur, sous les yeux de tout le monde, déguisé en cadeau d’amitié.
— La comtesse de Vaudreuil qui se proclame l’amie de la Duchesse et son frère qui s’endette auprès d’un marquis interlope. » Beaumont se frotta le menton. « L’arsenic est facile à trouver, mais cette qualité, cette pureté... Cela indique une provenance précise. Pas un apothicaire de village. Pas même celui du château, qui suit les règles de la cour. Non, cela vient d’un fournisseur spécifique. Un fournisseur discret, à Paris.
— Vous connaissez quelqu’un comme cela ?
— Il y a un quartier, près de la place Maubert, où certaines boutiques ne vendent pas que des simples et des onguents de grand-mère. Des hommes s’y approvisionnent pour des fins moins avouables. » Beaumont posa une main sur son épaule, une attention inhabituelle. « Marguerite, s’il vous plaît. Laissez-moi faire ce voyage. Vous n’avez pas besoin de vous approcher de ces gens.
— C’est ma sœur, monsieur le docteur. Et c’est mon frère qui creuse sa tombe. Je dois voir le commerçant. Peut-être qu’il me parlera, peut-être qu’il aura un registre. »
Il soupira, comme un homme qui connaissait déjà la réponse à sa demande. « Très bien. Je connais une boutique près du Pont Neuf, tenue par un certain Maître Charles. Il vend des herbes, des poudres, des teintures. Il fait aussi commerce avec les nobles qui souhaitent... embellir leur patrimoine, si vous comprenez ma métaphore. Nous nous y rendrons demain au crépuscule.
— Demain, répéta Marguerite. Mais mon frère doit rencontrer le Marquis cette nuit. J’avais prévu de le suivre à nouveau. »
Beaumont la dévisagea avec attention. « Si vous suivez votre frère cette nuit, vous n’aurez pas la force pour Paris demain. Et si Brissac vous surprend à nouveau, c’est tout notre plan qui s’effondrera. Choisissez vos batailles, Marguerite. Vous ne pouvez pas tout faire seule. »
Elle se mordit la lèvre. Il avait raison. Elle le savait. Mais l’idée de laisser Armand s’enfuir cette nuit, de lui laisser une chance de s’expliquer ou de se repentir, lui brûlait le cœur.
« Et sa rencontre ? demanda-t-elle doucement.
— Vous m’avez dit qu’ils parlent de paiement, de secrets. S’ils concluent un deal cette nuit, nous le saurons demain. La trace écrite est plus importante que la preuve orale. »
Il referma le pot d’étain. Marguerite comprit qu’elle venait d’abandonner son dernier espoir de sauver son frère par une confrontation directe. La voie du paper trail était froide, méthodique, mais elle était la meilleure chance de sauver sa sœur.
« Je vous accompagne demain », dit-elle enfin.
Il hocha la tête, comme s’il avait su qu’elle accepterait. « Alors rentrez. Dormez si vous le pouvez. Vous avez l’air d’un fantôme.
— Et vous, monsieur le docteur, avez-vous trouvé la trace de Mlle de la Mothe dans vos registres ?
— Pas encore. Mais je n’ai pas arrêté de chercher. »
Il ouvrit un tiroir de sa table et en sortit une page couverte d’une écriture serrée. « Une amie de la Duchesse, une certaine Isabelle de la Mothe, achetait régulièrement des remèdes contre les migraines chez maître Charles. Remèdes à base de belladone, selon la note. Pas de l’arsenic. Curieux, n’est-ce pas ?
— Une migrainée qui s’approvisionne dans une boutique de poisonnier ? » Marguerite se pencha pour lire la page. « Ou une femme qui cherchait un autre type de remède. »
Beaumont rangea la page. « Nous le saurons assez tôt. Pour l’instant, prenez du repos et restez invisible. Vous avez déjà éveillé la curiosité du marquis. Encore un éclat et vous serez le prochain nom au bas de sa liste. »
Marguerite quitta son cabinet, les mains vides du poison qu’elle y avait apporté, mais le cœur lourd de ce qu’elle avait appris. En traversant la cour des Maréchaux, elle croisa Julien, le valet de son frère, qui marchait à grands pas nerveux. Il la salua d’un signe bref, sans s’arrêter.
« Julien, appela-t-elle doucement.
Il se retourna, le visage tendu.
« Mon frère est-il au château ce soir ?
— Le chevalier de Montfort est parti en ville il y a une heure, madame. Il ne rentrera probablement pas avant l’aube.
— Seul ?
— Il avait un rendez-vous. Avec un homme qui attend dans un carrosse noir. Je n’ai pas vu son visage. Mais le chevalier semblait... inquiet. »
Marguerite remercia d’un signe et poursuivit son chemin. Un carrosse noir. Brissac. Elle avait choisi, mais la curiosité lui tordait encore les entrailles. Elle ne pouvait rien faire ce soir. Mais dès demain, la boutique de Maître Charles allait livrer ses secrets. Et peut-être, aussi, le nom de l’homme qui attendait dans le noir.