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Le Poison Doré

Lire le chapitre 8: The Apothecary's Ledger

Le lendemain matin, une bruine grise s’accrochait aux toits de Paris lorsque le fiacre de Dr Beaumont s’immobilisa dans l’ombre du Pont Neuf. Marguerite, emmitouflée dans une cape sombre empruntée à la lingerie, descendit la première, le cœur battant si fort qu’elle le sentait dans sa gorge.

— Maître Charles, murmura le docteur en désignant une enseigne discrète, presque effacée, au-dessus d’une porte basse. Officiellement, il vend des onguents et des herbes médicinales. Officieusement, c’est l’un des hommes les plus dangereux de Paris.

Marguerite observa la boutique. Des pots de faïence s’alignaient derrière une vitre sale, des fioles ambrées captaient la lumière terne. Rien qui ne trahisse l’antre d’un empoisonneur.

— Il ne nous laissera pas entrer ainsi, dit-elle.

— C’est pourquoi nous ne sommes pas des clients ordinaires. Soyez ma nièce, maladive et discrète. Et laissez-moi parler.

Le bouton de porte en cuivre était froid. Un carillon grelotta. Marguerite sentit l’odeur âcre des herbes séchées avant même que ses yeux ne s’accoutument à la pénombre. Des étagères grimpaient jusqu’au plafond bas, chargées de bocaux étiquetés à l’encre délavée — *belladone, datura, aconit, arsenic*. Les mots s’étalaient sans honte, comme des ingrédients de cuisine.

Où étaient les clients ? Où étaient les commis ? La boutique semblait vide, et pourtant un souffle de vie s’échappait d’une arrière-boutique voilée d’un rideau de lin.

— Maître Charles ? appela Beaumont d’une voix trop assurée.

Le rideau s’écarta. Un homme parut. Il était petit, vêtu de noir, avec des mains qui semblaient trop propres pour un métier de poudre et de mort. Ses yeux noirs passèrent sur Marguerite comme un examen médical, puis se posèrent sur Beaumont, et une lueur de reconnaissance les traversa.

— Docteur Beaumont, dit-il sans chaleur. Vous avez quitté les sentiers de la médecine pour ceux du commerce ?

— Je cherche un remède, Maître Charles. Un remède rare, pour une cliente très puissante.

Les lèvres de Charles s’étirèrent en une mimique qui n’était pas un sourire.

— Vous savez que je ne fais pas de crédit, même aux médecins.

Beaumont sortit une bourse de sa poche — elle avait le poids d’un honnête pécule. Marguerite compta sans paraître compter. Trois louis d’or, peut-être quatre. Une fortune pour un homme qui vivait de sa science.

Charles la prit, la soupesa, puis la fit disparaître dans un pli de sa veste.

— Que cherchez-vous ?

— De la belladone. Une bonne quantité, distillée en crème. Pour une dame âgée aux mains tremblantes.

Le mensonge était habile : la belladone servait autant à lisser les peaux qu’à les flétrir, et les vieilles dames en raffolaient pour leurs rhumatismes.

Charles hocha la tête et disparut derrière le rideau. Marguerite retint son souffle. Le rideau frémit, puis l’homme revint, une fiole de verre noir entre les doigts.

— Voici. Mais il me faut un nom, docteur. Vous le savez.

— Ma cliente est la Duchesse de Vivonne, dit Beaumont avec un aplomb remarquable.

Le visage de Charles ne broncha pas, mais ses yeux se tournèrent — un bref éclair — vers une table de bois où trônait un grand registre à la couverture de cuir.

— Une duchesse, répéta-t-il. J’en soigne beaucoup, de ces duchesses.

Il rouvrit le registre, encre fraîche, et se pencha pour écrire. Marguerite s’approcha du comptoir, feignant d’admirer les flacons. Elle était à trois pas du registre. Beaumont, lui, s’approcha du docteur, lui posant une question compliquée sur les propriétés du remède, pendant que sa main glissait discrètement une seconde bourse sur le comptoir.

Charles la perçut du coin de l’œil. Une vraie main d’orchestre, ce Beaumont. Il s’arrêta d’écrire, soupira, puis tourna le registre vers lui-même pour le refermer.

— Vous êtes bien curieux, docteur, dit-il d’une voix changée. Voilà votre fiole. Allez.

Mais il avait tourné la page. Et dans cette seconde, Marguerite la vit.

À la page précédente, en haut, une écriture fine et régulière : *Madame la Duchesse de Montfort, crème de nuit, deux onces, arsenic en base*. En dessous, plus bas, une écriture différente, plus rapide, presque négligée — *Mlle de la Mothe, belladone, trois onces, payé en avance*.

Le cœur de Marguerite fit un bond. Deux noms sur la même page. La duchesse et cette demoiselle inconnue.

Charles referma le registre avec un bruit sec, l’attrapa sous son bras et le porta dans l’arrière-boutique. Le rideau ondula. Un bruit de tiroir. Puis le silence.

Marguerite échangea un regard avec Beaumont. L’affaire était compromise.

— Il le garde, souffla-t-elle.

— Il l’a range, précisa le docteur. Mais nous savons ce qu’il faut savoir.

Charles revint, les mains vides, les yeux noirs comme deux charbons.

— Maître Charles, dit Beaumont d’une voix trop douce, je me demandais si vous pourriez m’indiquer la provenance exacte de cette belladone. Mon expertise exige des détails.

Charles posa les mains à plat sur le comptoir, les écartant lentement.

— Docteur, vous êtes un homme instruit. Vous savez quelle question ne pas poser dans une boutique comme la mienne. Cette fiole est pure, elle vient de Venise par un honnête négociant. Je ne connais ni le nom de mes clients ni leur provenance, et c’est ainsi depuis trente ans.

— On dit que Louis Vanens vous fournit, dit Beaumont sans baisser la voix.

Le silence tomba comme une lame. Charles se pencha par-dessus le comptoir, son visage à moins de dix centimètres de celui du docteur.

— Vanens est au Louvre, entre les mains du lieutenant de police, depuis dix-huit mois. Sa tête est promise à la potence, et quiconque prononce son nom ici pourrait bien partager son destin. Vous feriez mieux de partir, docteur, et d’oublier cette adresse.

Beaumont salua d’un hochement de tête et glissa la fiole de belladone dans sa poche. Marguerite le suivit, les jambes comme de la gelée, mais elle s’arrêta sur le seuil, se retournant.

— Un dernier mot, maître Charles. Cette femme qui achète de la belladone — Mlle de la Mothe — vous souvenez-vous d’elle ? Lui avez-vous vendu autre chose qu’un remède ?

Les yeux de Charles se plissèrent. Quelque chose — un reste de prudence, ou de vanité — hésita en lui.

— Je vends à quiconque paie, mademoiselle. Mais cette dame-là… elle savait ce qu’elle voulait. Pas des fioles pour les migraines, ni des crèmes pour la peau.

Il marqua une pause, la bouche tordue.

— Elle cherchait des gouttes. Des gouttes pour la nuit. Ce que j’appelle des larmes silencieuses.

Marguerite sentit le froid la traverser, malgré la chaleur étouffante de la boutique. Des larmes silencieuses. Un nom pour une chose qui ne pouvait pas être dite à voix haute.

— Pour qui ? demanda-t-elle, sachant déjà qu’elle poussait trop loin.

Charles lui rendit un regard dur.

— Ma mémoire est bonne, mais elle ne l’est pas pour ceux qui meurent. Allez-vous-en, mademoiselle, et remerciez votre Créateur que ce soit moi qui aie répondu, et non la police.

Il tourna les talons et disparut. Le rideau retomba dans un silence de caveau.

La porte claqua derrière eux, et le carillon grelotta comme un râle. Marguerite retrouva l’air libre comme on remonte d’un puits, aspirant les odeurs de Seine et de cheval trempé.

— Il a arraché la page, dit-elle.

Beaumont la dévisagea, le visage gris sous son tricorne.

— La page, non. Mais le registre entier risquait de disparaître. Ma demande sur Vanens était un coup de dés — elle a fait fuir ce qu’il savait, mais elle a aussi gagné ce que nous voulions : la confirmation.

— La confirmation de quoi ? Que ma maîtresse est une cliente régulière de l’empoisonneur le plus recherché de Paris ?

Beaumont l’attrapa doucement par le bras et l’entraîna dans la ruelle.

— La confirmation que ces deux noms — Montfort et de la Mothe — apparaissent sur la même page d’un registre daté d’avant la substitution du flacon. Ce n’est pas d’une coïncidence qu’il s’agit, Marguerite. C’est d’un plan tissé avant même que nous n’ayons trouvé le flacon.

Elle hocha la tête, les idées comme des aiguilles dans son crâne.

— Alors qui est cette Mlle de la Mothe ? Une autre cible ? Une complice ?

Beaumont regarda la Seine, brouillée par la pluie.

— Je crois qu’elle n’est ni l’une ni l’autre. Je crois que c’est la commanditaire. Et si elle a acheté des larmes silencieuses, alors une autre personne à Versailles dort déjà sous le seuil de la mort.

Marguerite ferma les yeux. La pluie tombait, fine et tenace, sur son visage découvert.

— Merci, murmura-t-elle seulement.

Mais quand elle ouvrit les yeux, ce qu’elle vit lui coupa le souffle. Sur le pont, sous un parapluie noir, une silhouette féminine les observait. La même silhouette que celles qui l’avaient suivie la nuit dans la rue sombre — une voilette épaisse, une robe sombre, une immobilité de statue.

Elle regarda Marguerite droit dans les yeux, puis tourna les talons et disparut dans la brume du pont.