Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 26: The Betrayal
La vase glacée suçait leurs bottes à chaque pas. Jack avançait en tête, le dos courbé sous la pluie fine qui ne cessait de tomber depuis leur fuite du pont. Sa fièvre lui brûlait les tempes, et chaque battement de cœur lui rappelait que le temps filait, que le convoi allemand chargé d'explosifs était arrivé, que Reiner n'attendait qu'un ordre pour faire sauter l'ouvrage.
Claire marchait derrière lui, silencieuse comme une ombre. Henri fermait la marche, la clé de maître du château glissée dans sa poche, pesante comme une promesse.
Ils atteignirent enfin l'orée des saules, là où le talus descendait en pente douce vers le lit de la rivière. Jack s'accroupit, colla ses jumelles à ses yeux. Le pont se découpait dans la grisaille du petit matin, massif et immobile. Des projecteurs balayaient lentement les berges, et il pouvait distinguer les silhouettes des sentinelles qui arpentaient le tablier, plus nombreuses qu'avant.
— Ils ont doublé les patrouilles, murmura-t-il.
— Le signal d'alarme, répondit Henri. Ils savent que nous sommes dans la région. Mais ils ne savent pas où.
Claire s'approcha, s'accroupit à côté de Jack. Elle posa une main sur son épaule, et il sentit la chaleur de ses doigts même à travers le tissu trempé.
— Il faut que je vérifie le cheminement vers les caissons, dit-elle. Si le courant qui alimente les compteurs de détonation est toujours actif, la clé d'Henri ne servira à rien tant que nous n'aurons pas coupé l'alimentation principale.
Jack acquiesça. Sa gorge était sèche, et il dut avaler pour trouver sa voix.
— Je viens avec toi.
— Non. Deux silhouettes, c'est deux fois plus de risques. Toi, tu as de la fièvre. Tu tiens à peine debout.
Henri fronça les sourcils. Il n'aimait pas ça, cela se voyait. Mais il ne dit rien.
— Reviens dans vingt minutes, dit Jack. Si tu n'es pas là, on part sans toi.
Claire lui sourit. Un sourire rapide, presque imperceptible, puis elle se releva et disparut entre les roseaux. Jack la regarda s'éloigner, sa silhouette sombre se fondant dans les ombres de la berge.
Il compta les secondes. Les minutes. La fièvre lui faisait danser des points dorés devant les yeux, et il dut s'asseoir, le dos contre un tronc d'arbre mort. Henri s'accroupit à sa hauteur, fouillant le paysage avec ses jumelles.
— Elle met trop de temps, dit Henri au bout d'un moment.
Jack jeta un coup d'œil à sa montre. Dix-neuf minutes. Bientôt vingt. Il força ses yeux à se concentrer sur la ligne des buissons, là où Claire avait disparu. Rien ne bougeait.
Une minute passa. Encore une.
— Elle devrait être revenue, dit Jack.
Henri se redressa lentement. Son visage, taillé par des années de chasse et de silence, s'était fermé.
— Elle est peut-être tombée sur une patrouille.
— Elle aurait fait du bruit.
Le silence qui suivit fut plus lourd que tout. Jack sentit un goût de cuivre monter dans sa bouche. Il comprit, dans un éclair de lucidité glacé qui percent soudain la brume de sa fièvre, ce que cette absence voulait dire.
— Mon Dieu, murmura-t-il.
— Quoi ?
Jack se releva d'un coup, la tête qui tournait. Il plissa les yeux vers la masse sombre du pont, et c'est là qu'il la vit. Une silhouette qui remontait la berge opposée, à découvert, se dirigeant délibérément vers le poste de commandement allemand aménagé dans un bunker de béton à l'angle du pont. Elle marchait vite, sans chercher à se cacher, sans courber le dos.
C'était Claire. Elle portait la radio allemande qu'elle avait cachée depuis le début.
— Non, souffla Henri. Non, c'est pas elle.
Jack ne répondit pas. Il regardait, le cœur gelé, tandis que la silhouette atteignait le bunker et disparaissait à l'intérieur. Quelques secondes plus tard, une lumière s'alluma à l'intérieur — pas un signal, mais une lampe de travail, comme si on s'apprêtait à passer un appel radio.
Henri saisit Jack par le bras, le forçant à se rasseoir.
— Il faut partir. Tout de suite. Si elle leur raconte vraiment notre plan, ils vont ratisser ce marais dans les dix minutes qui viennent.
Jack ne bougea pas tout de suite. Son esprit tournait encore, rejouant chaque instant passé avec Claire — son sang-froid dans les dunes, sa blessure qui l'avait ralenti, ses conseils précis, trop précis, ses rappels sur les horaires des patrouilles allemandes...
Tout était faux. Tout avait toujours été faux.
— Elle sait où nous sommes, dit Jack d'une voix sourde. Elle sait que tu as la clé. Elle sait pour le courant.
— Alors nous n'avons plus que la fuite. Et vite.
Jack se força à se lever. Ses jambes tremblaient, mais pas seulement sous l'effet de la fièvre. C'était la rage, une rage froide qui lui rechauchait la tête.
Il jeta un dernier regard vers le bunker. La lumière était toujours allumée. Il ne voyait pas Claire, mais il l'imaginait, penchée sur le poste de radio, donnant son rapport à Reiner. Livrant chaque détail de leur plan. Chaque position. Chaque faiblesse.
— Elle nous a eus, dit Jack. Depuis le début. Elle nous a eus.
Henri ne dit rien. Il se contenta de tourner la tête vers l'est, où, très loin, un moteur de camion venait de démarrer dans la cour du château. Un deuxième moteur. Puis un troisième.
La chasse commençait. Et cette fois, les chasseurs savaient exactement où chercher.
Jack serra les poings, fixant le pont qu'il ne pourrait désormais plus atteindre sans se jeter droit dans les bras des Allemands. La mission était compromise. Et la seule femme qui avait réussi à l'approcher, la seule qui avait percé sa carapace, était une traitresse.
Le froid de la mort lui parcourut l'échine. Il n'avait plus rien, plus aucun atout. Sauf une chose : la colère. Et elle seule pourrait suffire à le traverser, tant qu'il respirait encore.
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