Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 25: The Key
L’aube n’était plus qu’à une heure, et le ciel au-dessus des marais commençait à pâlir quand Henri émergea des roseaux, couvert de boue jusqu’aux épaules, le souffle court. Jack l’aperçut le premier — il était adossé à un talus, le fusil contre la poitrine, les yeux mi-clos. Claire, accroupie en contrebas, surveillait la route.
Henri glissa jusqu’à eux sans un bruit. Il tenait contre lui une clé de cuivre, longue comme un avant-bras, ornée de gravures anciennes.
— Le Baron est mort, dit-il simplement.
Jack releva la tête. La fièvre lui collait la chemise à la peau, et chaque battement de paupière semblait lui coûter un effort.
— Les Gestapo ? demanda Claire.
Henri acquiesça. Il tendit la clé vers Jack.
— La clé maîtresse du château. Elle alimente tout le réseau électrique de la propriété, y compris les circuits souterrains. Mon père — le Baron — m’avait montré le passage, il y a des années. Cette clé coupe le courant principal. Pendant quelques minutes, tout ce qui est branché dans le château et dans les galeries sous le pont tombera en panne. Y compris, peut-être, le circuit de mise à feu.
Jack prit la clé. Elle était lourde, froide. Il l’examina sans conviction.
— Peut-être ? dit-il d’une voix rauque. Il faut mieux que peut-être. On a déjà déclenché leur putain d’alarme. Dans une heure, ils font sauter le pont, et on est juste là, en dessous.
— Je sais, répondit Henri. Mais cette clé ne désarme rien. Elle ne fait que couper le courant. Le temps qu’ils le rétablissent — quelques minutes, pas plus — il faut avoir retiré les charges.
Claire s’approcha. Elle avait le visage tendu, les mains sales de terre et de poudre.
— On n’a pas d’explosifs de contre-charge. Pas assez de monde. On est trois, avec une demi-douzaine de grenades et rien de plus.
— Alors il faut les détacher, dit Henri. Les charges principales sont câblées sous le tablier du pont, dans des caissons blindés. Mais pour les poser, ils ont dû prévoir un accès. Une trappe, un rail de service. Je l’ai vu — quand j’étais gamin, ils faisaient des inspections.
Jack toussa, une quinte sèche qui plia son torse en deux. Il cracha un filet de salive teintée de sang et se redressa.
— Combien de temps pour y accéder ?
— À pied, depuis les marais : dix minutes. Mais le pont est sous surveillance. Chaque approche est balayée par les projecteurs, et le champ de tir est dégagé.
— On a un uniforme de plus, dit Jack. Celui de Weiss.
Henri regarda le corps, plus loin, abandonné dans les roseaux. La tunique allemande était encore là, trouée à la poitrine.
— Tu veux y aller en Allemand, sous leur nez, alors que l’alarme vient de sonner ?
— L’alarme les rend nerveux, pas plus intelligents, dit Jack. Des officiers qui arrivent en courant avec un ordre de l’état-major, dans une colonne qui est déjà en place, ils vont écouter avant de tirer.
Claire croisa les bras.
— Et quand on aura retiré les charges ? On les emporte ? C’est des centaines de kilos.
Jack renversa la tête contre le talus. Ses yeux étaient vitreux, mais sa voix restait ferme.
— Non. On les jette dans la rivière. Toutes. Une par une. Si on ne peut pas tout prendre, on noie tout ce qu’on touche. Le pont, lui, reste debout — parce qu’il n’y aura plus rien pour le faire tomber.
Henri hocha lentement la tête. C’était simple, brutal, et presque certainement fatal pour celui qui irait sous le tablier.
— Il y a un problème, dit-il. Le courant. Les caissons sont peut-être sous tension. Si on coupe d’abord la clé, on a peut-être une fenêtre. Mais si on coupe trop tôt, ils le remarquent et ils rétablissent avant qu’on ait commencé.
— Alors on coupe au dernier moment, dit Jack. On attend que je sois sous le tablier, avec les caissons ouverts. Ensuite, toi, Henri — tu fais basculer la clé.
— Et s’ils ont un générateur de secours ? demanda Claire.
Henri secoua la tête.
— Le Baron m’a tout montré. Les plans sont anciens. Il n’y a qu’un seul circuit principal. Les Allemands ont installé leurs détonateurs sur ce réseau — c’est pour ça qu’ils ont pris le château comme point de contrôle. C’était le bâtiment le plus sûr.
Jack se mit debout. Ses jambes tremblèrent un instant, puis il les força à se verrouiller. Il remit la clé à Henri.
— La route est dégagée jusqu’au pont ?
— À condition de passer par la rive est, dit Henri. Les roseaux montent jusqu’à l’ancien gué. Mais il y a une patrouille qui fait le tour des marais toutes les vingt minutes.
— Alors ils sont passés récemment. On a peut-être dix minutes, si on ne traîne pas.
Claire s’accroupit, ramassa son fusil et un rouleau de corde fine.
— J’irai avec toi jusqu’au tablier, dit-elle. Deux paires d’yeux valent mieux qu’une. Henri reste ici avec la clé. À trois coups de sifflet — ou au premier coup de feu — il coupe tout et on se replie.
Jack la regarda. Ses traits étaient marqués par l’épuisement, mais elle semblait droite, déterminée. Depuis le début, elle avait été efficace. Calme. Un peu trop, parfois.
— Tu connais le pont ? demanda-t-il.
— J’ai grandi à deux kilomètres d’ici, répondit-elle. Avant la guerre, j’y ai pêché des heures. Je connais chaque pilier, chaque coin d’ombre.
Henri hocha la tête en silence. Dans ses yeux, une lumière s’était éteinte. Jack remarqua qu’il regardait Claire plus longtemps que nécessaire. Il n’y prêta pas attention — il mit cela sur le chagrin du Baron. La mort du vieil homme pesait lourd.
— Alors on y va, dit Jack. Henri, tu restes ici. Si dans quarante minutes on n’a rien signalé, tu coupes quand même, et tu te replis vers les lignes. C’est compris ?
Henri serra la clé contre sa poitrine.
— Je reste jusqu’à la dernière seconde, dit-il.
Ils se séparèrent. Jack marcha en tête, suivant Henri à travers les roseaux d’abord, puis seul, le long d’une écume de sentier mûr que les chiens de chasse avaient pratiqué autrefois. Chaque pas lui coûtait un effort immense. Ses tempes battaient contre son crâne comme des poings contre une porte. Claire marchait derrière lui, silencieuse.
Ils atteignirent la lisière des aulnes, là où le terrain s’ouvrait sur le berge. Le pont se dressait à une centaine de mètres, silhouette noire sur un ciel qui virait au bleu-gris. Les projecteurs étaient encore éteints, mais des voix de commandement fusaient depuis le CA. Des binômes d’Allemands arpentaient la chaussée.
Jack s’agenouilla, plié sur lui-même, la poitrine en feu.
— Il faut traverser sur le ventre, jusqu’aux premières piles, murmura-t-il. On passe sous le tablier, à l’abri de la poutraison. Tiens-toi à moins d’un mètre de moi.
Claire s’allongea près de lui, le visage à quelques centimètres du sien.
— Il y a une chance qu’on soit déjà repérés par les veilleurs sur la rampe sud, dit-elle. Si on est vus, ne t’arrête pas. Continue jusqu’aux caissons. Même sous les balles, continue.
Jack ferma les yeux une seconde. Sa vision se brouilla. Il les rouvrit.
— Tu as raison, dit-il. On ne s’arrête pas.
Il se mit à ramper vers la berge, les rocailles mordant ses avant-bras à travers la laine sale de son uniforme volé. Claire le suivait comme une ombre.
Ils n’étaient plus qu’à vingt mètres du pilier nord-ouest quand Jack entendit un bruit qu’il ne connaissait pas. Une série de claquements mécaniques, brefs et rythmés, venant du château. Il s’arrêta, la joue contre la terre, le souffle court. Claire, derrière lui, figea.
Il souleva la tête avec précaution. Sur la terrasse éclairée du château, une silhouette fine se détachait contre la lumière : un officier de l’SS, debout devant une table où un radio opérateur criait des ordres. Le bruit, c’étaient des transmissions — des messages encodés qui partaient vers l’ouest.
— Ils demandent du renfort, dit Claire à voix basse, presque contre son oreille. Reiner a dû envoyer un appel général.
Jack regarda la silhouette de l’officier s’immobiliser, puis tourner la tête dans leur direction. Pendant une seconde, il crut qu’il les avait vus. Mais l’officier se détourna et disparut à l’intérieur.
— On continue, dit Jack.
Il ne savait pas encore que, dans moins d’une heure, il découvrirait que Claire gardait, dans une poche intérieure de son manteau, un radio compact de fabrication allemande, et qu’elle attendait seulement le bon moment pour disparaître.
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