Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 28: The Brother
La lampe tempête tremblait entre les doigts d’Émile lorsque Jack la souleva, éclairant la boue séchée qui tapissait les murs du tunnel. L’air sentait le moisi, le froid de la terre, et quelque chose d’autre — une odeur âcre, presque chimique, qui faisait dresser les poils de sa nuque.
« C’est ici, murmura Émile. Le câblage principal passe sous la chaussée, il remonte dans les caissons. Mais il y a autre chose. »
Jack s’accroupit, la fièvre battant dans ses tempes comme un tambour de guerre. Ses yeux brûlaient, chaque mouvement lui coûtait un effort visible, mais il serra les mâchoires. Il ne pouvait plus compter sur personne. Claire était une traîtresse. Henri était blessé. Il restait seul, avec un prisonnier évadé et une poignée de malheureux qui tremblaient encore de leur évasion.
« Autre chose ? » demanda-t-il, la voix rauque.
Émile s’accroupit à côté de lui. Son visage était émacié, marqué par les mois de travail forcé sous le camp, mais ses yeux brillaient d’une intensité que Jack n’avait pas vue chez un homme depuis longtemps. L’espérance, peut-être. Ou la rage.
« Les Allemands ont installé un système de secours. Un détonateur de secours, dans le tunnel de drainage sous l’arche principale. Si les charges principales sont retirées ou coupées, ce détonateur les fait sauter. C’est un circuit fermé. La moindre interruption du courant, et tout explose. »
Jack ferma les yeux une seconde. La fièvre brouillait ses pensées, mais il saisissait l’essentiel. Leur plan initial — couper le courant et retirer les charges — était une condamnation à mort. Couper l’électricité déclencherait la mise à feu automatique.
« Et si on coupe le courant depuis le château ? »
Émile secoua la tête. « Le détonateur a sa propre source d’alimentation. Des piles, dans une boîte blindée. Mais si on peut atteindre le tunnel, on peut désactiver le détonateur manuellement. Ensuite, on peut couper le courant. Il faut faire les deux, presque simultanément. »
Derrière eux, dans l’ombre humide du tunnel, d’autres silhouettes se massaient. Les prisonniers évadés — quatre hommes, un vieux, un adolescent presque squelette — les regardaient avec des yeux où se mêlaient peur et espoir. Ils étaient sortis du camp par l’égout de vidange, à travers une grille rouillée que Jack avait découverte après des heures d’observation. Il avait abattu deux gardes, silencieusement, et libéré Émile en premier. Le reste avait suivi comme un troupeau affolé.
« On ne pourra pas tous traverser ça, dit Jack en désignant le tunnel. Trop risqué. Trop long. »
Émile se tourna vers les autres. « Le marais est à deux cents mètres au sud. Le brouillard est encore bas. Vous pouvez passer si vous suivez les roseaux. Restez à plat dans l’eau jusqu’à une heure après l’aube, puis continuez vers l’ouest. Trouvez un bateau au village de La Mesnière. »
Le vieux prisonnier secoua la tête. « Et vous ? »
« On va finir ce qu’on est venu faire », répondit Émile sans hésiter.
Il y eut un silence. L’adolescent — il s’appelait Michel, il avait quinze ans — s’avança soudain, ses yeux sombres fixant Jack.
« Je connais le tunnel de drainage, dit-il. On m’y faisait descendre pour nettoyer les grilles quand l’eau montait trop. Il y a une entrée secondaire, à cinquante mètres du poste de garde nord. Elle est dissimulée sous un rocher. Personne ne passe par là. »
Jack regarda le gamin. Le visage maigre, les bras couverts de blessures mal guéries. Il aurait voulu le renvoyer avec les autres, mais quelque chose dans son regard lui fit hésiter.
« Tu sais à quoi ressemble le détonateur ? » demanda-t-il.
Michel hocha la tête. « Oui. Une boîte rectangulaire, avec un cadran. On y accède par une plaque de maintenance. Trois vis. Je sais où c’est. »
Jack respira profondément, sentant la fièvre lui mordre les poumons. Il avait besoin de ce gosse, de sa connaissance du terrain. La mission passait avant tout — avant sa santé, avant le reste. Il acquiesça.
« Alors on y va. Vous trois, partez vers le marais. Et toi, Michel, tu nous montres l’entrée secondaire. »
Le vieux posa une main sur l’épaule de Michel, mais le garçon se dégagea, déjà debout, prêt à partir. Il n’avait plus peur. La peur était restée quelque part dans les fosses du camp, dans la boue et le sang des semaines de travail.
Jack se releva, chancelant presque, et dut s’appuyer d’une main contre la paroi du tunnel. Son corps le trahissait. La fièvre montait et descendait en vagues, chaque fois plus forte. Émile le vit et fronça les sourcils.
« Tu ne tiendras pas debout jusqu’au pont », dit-il à voix basse, assez bas pour que Michel n’entende pas.
« Je tiendrai », trancha Jack. Il n’avait pas de temps pour les inquiétudes. Il avait vu des hommes accomplir des choses impossibles avant de s’effondrer. Il serait l’un d’eux, si nécessaire.
Ils rampèrent pendant presque une heure dans le boyau d’évacuation, l’eau glaciale montant jusqu’à la taille par endroits. Jack perdait la notion du temps. Chaque mouvement de bras le vidait un peu plus, chaque respiration brûlait ses poumons. Son esprit flottait entre la réalité et quelque chose d’autre, un état second où le pont devenait une obsession, une bête à abattre.
Michel se figea soudain. Au-dessus d’eux, un bruit sourd — les pas d’une patrouille sur le pont. Plus lourd que des soldats. Des camions. Nombreux. Jack leva la main pour faire stopper le groupe, le souffle court.
Le bruit des camions s’arrêta juste au-dessus d’eux.
Émile colla son oreille contre la paroi, les voix de l’autre côté résonnant à travers la terre et le béton. Il écouta une seconde, puis jura doucement entre ses dents. Il se tourna vers Jack, le visage durci par l’inquiétude.
« Ils arrosent le pont, dit-il en allemand, pour les hommes de Jack. Ils parlent de couper tout maintenant. Le colonel a donné l’ordre. À l’aube, si le renfort n’est pas arrivé, il fait sauter la structure. »
Jack le regarda, digérant l’information. L’aube. Il restait peut-être deux heures, peut-être trois. Pas plus. Et le tunnel principal était encore à plus de cent mètres devant eux.
Michel pointa un amas de rochers sombres à leur droite, qui n’avaient rien d’autre en apparence que des pierres moussues.
« L’entrée du tunnel de maintenance est là, souffla-t-il. Par le rocher, il faut pousser vers l’intérieur, sur le plan incliné. Je passe d’abord. »
Jack fit un signe de tête, mais juste comme le garçon commençait à se glisser entre les rochers, une lumière transperça l’obscurité du boyau derrière eux. Blanche, dure, froide. Un faisceau de lampe torche qui balayait l’eau de droite à gauche.
Une voix allemande résonna dans le conduit, tendue, accusatrice :
« *Da unten ! Jemand bewegt sich !* »
Jack jeta un regard par-dessus son épaule et vit les silhouettes qui se détachaient dans la lumière : trois soldats, armes à la main, qui venaient de découvrir leur entrée dans le boyau. Derrière eux, un quatrième, portant une lanterne et un poste de radio à main, commença à émettre un message urgent.
« Émile ! Michel ! » cria Jack, levant déjà son pistolet-mitrailleur, « Bougez ! Bougez maintenant ! »
Michel plongea entre les rochers. Émile le suivit, traînant le blessé avec lui. Jack tira une rafale dans le tunnel, les balles hurlant contre les parois, et les Allemands se jetèrent de côté pour chercher un abri. Il profita de la fraction de seconde pour se dégager le passage et suivit les autres, la main glissant sur la pierre froide à l’entrée du tunnel de maintenance, cette fois vers ce qui serait le point le plus risqué — et le plus crucial — de la nuit.
Des balles sifflèrent derrière lui. Le bruit d’un tir, une complainte, puis la course effrénée dans l’eau. Le silence de la pénombre qui l’avalait. Juste avant que le rocher ne se referme derrière lui, Jack entendit une autre voix, au loin — hurlant un ordre en allemand, un cri de ralliement.
« Le tunnel. Ils ont trouvé le tunnel. Ils ne savent pas où il mène. »
La roche s’effondra en arrière, les coupant du boyau principal.
Dans le noir total, Jack haletait, son corps appuyé contre le mur, la main cherchant sa blessure à la poitrine, celle qui le rongeait depuis la veille. Le bout de ses doigts sentit une humidité chaude et visqueuse. La fièvre, la douleur, le tunnel : tout se fondait dans une seule urgence, un seul cri, un seul objectif.
Il respira profondément, serra sa arme contre lui, et dit, plus pour lui-même que pour les autres :
« Alors on va les devancer. On les devancera. »
Devant lui, Michel toussa faiblement dans le noir et murmura :
« L’entrée. Je l’ai. On est à l’intérieur. On est sous le pont. »
« Alors commence à compter », répondit Jack, sa voix rauque mais claire. « Parce qu’on n’a pas le temps pour autre chose. »
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