Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 29: The Tunnel
L’eau du tunnel montait. Elle léchait les parois de pierre humide, montait, montait, et Jack sentait chaque goutte glacée comme une aiguille dans sa peau brûlante. Son front lui semblait en feu sous la fièvre, mais il avançait, mâchoires serrées, la main gauche plaquée contre sa blessure qui suintait à travers le bandage, la droite guidant la lampe torche dans le noir absolu.
Émile rampait devant lui, petit, invisible, ses pas étouffés par le bruit de l’eau. Derrière eux, les deux prisonniers qu’ils avaient libérés du poste de garde avançaient en silence, leur souffle court et pressé. Ils n’avaient pas de noms pour Jack, seulement des visages marqués par la peur et une volonté farouche de survivre.
— Combien de temps avant l’aube ? chuchota Émile sans se retourner.
Jack consulta sa montre. Il la sentait trembler dans sa main moite.
— Trois heures peut-être. Peut-être moins.
— Alors on n’a pas le temps de faire les timides.
Le tunnel bifurqua. Émile s’arrêta, posa sa main sur la paroi, tâtonna jusqu’à trouver le renfoncement où les plans d’Henri indiquaient la porte d’accès. Ses doigts cherchèrent, pressèrent, tournèrent. Un déclic sec. Un pan de pierre pivota, découvrant un passage plus étroit, haut d’à peine un mètre, qui sentait la poussière sèche et le métal rouillé.
— Le tunnel de maintenance, murmura Émile avec un sourire sombre. On est dessous.
Jack se hissa dans l’ouverture, s’essuya le visage d’un revers de manche. Sa tête tournait. Le monde se balançait doucement, comme un bateau amarré. Il cligna des yeux, força son regard à se fixer sur le faisceau de la lampe.
— Continue. J’suis là.
Ils avancèrent dans le passage technique. Ici, le sol était sec, les murs couverts de câbles épais qui serpentaient vers le cœur de l’ouvrage. Jack suivit les lignes du regard, comprenant leur logique avec la précision glacée de sa formation de démineur improvisée. Câbles de détonation, câbles d’alimentation. Tous convergeaient vers un point central, invisible encore, mais proche.
Émile s’arrêta net, tendit la main.
— Là.
Le faisceau éclaira une chambre de service, un caisson de béton d’environ deux mètres sur trois, dominé par une armoire métallique verrouillée. D’elle partaient une douzaine de câbles, chacun étiqueté d’une croix gammée et d’un numéro en caractères gothiques.
Jack s’accroupit devant, le souffle court. Sa tête cognait. Il sortit le trousseau de clés que le baron avait confié à Henri, celles de la sous-station et des coffrets techniques. Ses mains tremblaient — fièvre ou adrénaline, il ne savait plus.
La troisième clé tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit.
À l’intérieur, un mécanisme simple. Une boîte de dérivation, des fusibles, et une unité de commande centrale avec un interrupteur et une petite manivelle de mise à feu. C’était le boîtier maître du dispositif de secours, le système qui permettait de faire sauter le pont indépendamment des charges principales.
— Voilà, souffla Jack. Le cœur de la bête.
Il se tourna vers les deux prisonniers.
— Vous, à l’entrée du passage. Si vous entendez des pas, si vous voyez une ombre, tirez d’abord, posez les questions jamais. Compris ?
Ils hochèrent la tête, et disparurent dans l’ombre du couloir. Jack retourna au coffret, posa sa lampe par terre, orientée vers le mécanisme, et sortit sa pince couteau.
— Émile, tu tiens la lumière. Et tu m’écoutes : si je dis quelque chose qui n’a plus de sens, si mes mains se mettent à trembler trop fort, tu me gifles. J’ai pas le droit de me planter.
— T’as ma parole.
Jack inspira lentement, un long souffle qui brûla sa gorge. La fièvre faisait vibrer ses gestes. Il posa sa main droite sur le poignet gauche, la serra, força le calme à descendre dans ses doigts. Une compétence apprise en entraînement, parfois il suffisait de la rappeler.
Il étudia le réseau de fils. Chaque câble portait une gaine de couleur, chaque gaine correspondait à un circuit. Il suivit les connexions du regard, du haut vers le bas, une à une.
— Deux circuits, murmura-t-il. Le principal, celui qui relie les charges au poste de commandement du château. Et le secondaire, direct, local. Le fail-safe. On coupe le premier, le pont est aveugle. On coupe le second, il est muet. Il nous faut les deux.
Il commença par le circuit principal. Il dénuda une gaine, sectionna le fil rouge, puis le fil bleu. Un petit relais claqua, et une lumière verte s’éteignit sur le panneau de contrôle.
— Un de moins, dit Émile, le souffle fort. La moitié du pont est sourde.
Jack hocha la tête, passa au circuit secondaire. Ses doigts glissèrent sur les connexions. Il dénuda les fils, sectionna, puis atteignit la sécurité mécanique : un petit verrou de sécurité qui maintenait le disjoncteur en position armée. Il fallait le libérer sans déclencher le ressort interne. Une opération de précision. La sueur coulait le long de sa tempe, piquait ses yeux. Il cligna, força sa vision à rester nette.
— Donne-moi la lumière, juste un peu plus près.
Émile approcha la lampe. Jack distingua le cran de sécurité. Il glissa le bout de sa pince dans l’interstice, appuya, maintint la pression, et tira lentement le verrou vers lui.
Un déclic sec.
Le panneau passa au rouge. Un voyant s’alluma sur le boîtier : NOTAUSLÖSUNG BEREIT — système de déclenchement prêt. Ce n’était pas bon signe. Ça signifiait que la sécurité était désormais active, que la moindre pression sur le circuit déclencherait le processus.
— C’est le dernier moment, murmura Jack, les yeux fixés sur les fils. Si je me trompe là, on saute tous les trois, et le pont avec.
Il prit une longue inspiration. La tête lui tournait, des étoiles dansaient aux bords de son champ de vision. Il porta sa main libre à sa blessure, sentit le sang tiède sous le bandage. Il resserra le tissu, posa les deux mains sur les fils du circuit secondaire, et commença la délicate opération de déconnexion.
Les minutes s’égrenaient, une à une, lentes et lourdes comme des pierres.
Au loin, dans les profondeurs du tunnel, un bruit monta. Faible d’abord, incertain. Puis plus net, rythmé, régulier. Des pas. Des pas de bottes, claquant sur le béton, accompagnés d’une voix qui résonnait contre les parois. Une voix allemande, qui parlait fort, avec une autorité mécanique.
Émile leva la tête, un éclair de panique dans les yeux.
— Une ronde. Les ingénieurs, ils vérifient les charges.
Jack ne détourna pas les yeux du mécanisme. Ses doigts tremblaient, mais il continua.
— Combien de temps tu leur donnes avant qu’ils arrivent ici ?
Émile écouta. Le pas se rapprochait.
— Si vite qu’on n’a pas le temps de finir.
Jack coupa un fil. Un autre. La sueur tombait de son front sur le panneau.
— Alors tu leur donnes autre chose à vérifier. Maintenant.
Émile comprit sans un mot. Il rampa hors de la chambre, le fusil levé, et remonta le tunnel dans la direction d’où venait le bruit des pas. Jack resta seul, face au circuit, les doigts tremblants, les tempes battantes.
Les pas se rapprochèrent encore. Un ordre bref. Une réponse. Puis un claquement métallique, un corps qui s’affaisse, un bruit sourd. Et le silence revint, lourd, épais, déchiré seulement par le souffle court de Jack.
Quelques secondes passèrent. Émile réapparut, la lame de son couteau rouge jusqu’à la garde, le visage fermé.
— Le garde ne vérifiera plus rien.
Jack coupa le dernier fil. Le voyant rouge s’éteignit. Un silence profond, pur, sans électricité, s’installa dans la chambre.
— C’est fait, souffla-t-il. Le circuit principal et le circuit secondaire sont déconnectés.
Il se tourna vers Émile, un sourire brisé sur les lèvres, la fatigue creusant ses traits.
— Le pont est vivant. Et les explosifs ne répondent plus.
Émile hocha la tête, s’accroupit près de lui, et murmura d’une voix soudain blanche :
— Ils ont envoyé le garde pour vérifier les charges de routine. Mais il avait un talkie-walkie accroché à sa ceinture. J’ai dû le faire taire avant qu’il ne le prenne. Il n’a pas eu le temps de parler.
Un long silence.
— Mais s’il ne répond pas à l’appel de contrôle, ils seront là dans dix minutes. Et cette fois, ils ne viendront pas pour vérifier les charges. Ils viendront pour nous trouver.
Jack regarda le boîtier mort, puis les ténèbres du tunnel devant eux. Sa poitrine se serra. Le pont était désarmé, mais eux, ils étaient piégés, sous le pont, sans espoir de fuir.
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