Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 38: The Road Ahead
Le camion bâché bringuebalait sur la route défoncée, ses ridelles métalliques claquant à chaque ornière. Jack était calé entre deux caisses de munitions, les jambes étendues devant lui, le dos contre le flanc du véhicule. La fièvre lui brûlait la peau, mais il avait cessé d'y prêter attention. Il comptait les kilomètres comme d'autres comptent les secondes avant la fin d'un cauchemar.
Le conducteur, un jeune caporal du génie, lui avait offert une place sans poser de questions. Les hommes de la 4e Division ne s'étonnaient plus de voir des Rangers errer sur les routes de Normandie, le regard vide et l'uniforme en lambeaux. Ils étaient tous devenus des fantômes d'une guerre qui ne ressemblait à rien de ce qu'on leur avait promis.
— Le champ de tir avancé, c'est à deux kilomètres, lança le caporal par-dessus son épaule. Y a un poste de triage juste avant. Si vous avez besoin de...
— Je connais le chemin, coupa Jack.
Il ferma les yeux, mais les images refusèrent de s'éteindre. Le pont. Henri, silhouette sombre contre l'aube naissante, le fusil encore fumant. Émile, adossé à la parapet, le sang séchant sur son côté. Et les noms, gravés à la craie sur la pierre fissurée, qui s'effaceraient avec les pluies d'automne. Calloway avait écrit chaque lettre avec le soin d'un homme qui savait que c'était tout ce qu'il laisserait à ces hommes. Tout ce qu'il pouvait leur donner.
Le camion ralentit. Jack ouvrit les yeux.
Un champ de tentes blanches s'étendait sur la droite, leurs toiles tirées entre des arbres mutilés. Des croix rouges, peintes à la hâte sur des panneaux de bois, marquaient l'entrée. Une ambulance stationnait devant la plus grande tente, ses portes arrière grandes ouvertes. L'air sentait l'éther et le sang coagulé.
— C'est là que vous descendez ? demanda le caporal.
Jack secoua la tête. — Je cherche le quartier général du bataillon. Encore un peu plus loin.
— Comme vous voulez, sergent.
Le camion ralentit à peine à la hauteur du poste de triage, le temps de laisser passer une jeep qui sortait en sens inverse, chargée de blessés. Jack regarda les brancards alignés devant la tente principale, les infirmières qui allaient et venaient, leurs tabliers tachés. Il chercha un visage familier parmi les silhouettes.
Il ne le trouva pas tout de suite. Puis la bâche de l'ambulance se souleva, et une infirmière en fit descendre une femme. Menottes aux poignets. Uniforme de la Wehrmacht, la vareuse déchirée au niveau de l'épaule, un bandage grossier autour du bras gauche. Les cheveux blonds, sales, collés au front.
Claire.
Jack ne bougea pas. Il la regarda, debout entre deux soldats américains qui la tenaient par les coudes, docile. Elle avait le regard fixé droit devant elle, sur la boue du chemin, comme si le monde entier s'était rétréci à la taille de ses pieds. Elle ne le vit pas. Ou peut-être fit-elle semblant.
Le camion continua sa route. Jack ne se retourna pas.
Il resta longtemps sans parler. Le caporal du génie, qui avait vu quelque chose dans le regard du sergent, garda le silence lui aussi. Les kilomètres défilèrent, ponctués par le crépitement lointain de l'artillerie, par les colonnes de fumée qui montaient à l'horizon, par les carcasses de véhicules allemands abandonnés au bord des champs.
La guerre continuait. Elle continuerait sans lui.
Le poste de commandement du 2e Bataillon de Rangers était installé dans une ferme en pierre, à l'écart de la route principale. Des antennes radio émergeaient des fenêtres du premier étage. Des soldats allaient et venaient dans la cour, chargés de cartes et de messages. Jack descendit du camion, salua le caporal d'un geste vague, et marcha vers la bâtisse.
Le capitaine Whitmore l'attendait sur le seuil, une tasse de café à la main. Il était vieux jeu, ce Whitmore, un homme de West Point qui croyait encore aux rapports écrits en triple exemplaire et aux saluts réglementaires. Il regarda Jack approcher, nota le pansement sale sur son côté, la pâleur sous le hâle de son visage, le poids qu'il portait sur les épaules.
— Calloway, dit-il simplement. On vous croyait perdu.
— Presque, capitaine.
— Le colonel Harrison m'a transmis votre rapport. Il m'a dit ce que vous avez fait au pont.
Jack ne répondit pas. Whitmore écarta la porte de la ferme d'un geste du menton.
— Entrez. Vous avez une tête à avoir besoin de plus qu'un café.
L'intérieur était sombre, sentait le bois brûlé et le tabac. Des cartes étaient étalées sur une table de ferme, marquées de traits rouges et bleus. Whitmore poussa une chaise vers Jack, qui s'y laissa tomber. Le capitaine versa du café dans une gamelle émaillée et la lui tendit.
— Vous avez de la fièvre, dit Whitmore.
— Ça passera.
— C'est ce qu'ils disent tous, avant de s'écrouler. L'infirmier du poste de triage est à cinquante mètres. Vous passerez le voir avant de partir.
Jack but une gorgée de café, brûlant et amer. — Le rapport du colonel est complet ?
— Complet. Il précise que le pont de la D 514 est opérationnel. Les chars l'ont traversé ce matin à l'aube. La fissure ne bouge pas. Les hommes du génie disent que ça tiendra tout l'été, avec un peu de chance.
— Avec un peu de chance, répéta Jack.
Il pensa aux noms écrits à la craie. Peut-être qu'ils tiendraient aussi tout l'été. Peut-être plus.
— Le colonel a aussi mentionné une histoire d'officier allemand qui se serait échappé, dit Whitmore, la voix neutre. Vous ne l'avez pas mis dans votre rapport.
Jack reposa la gamelle sur la table. — Il n'y avait rien à mettre. Un homme qui court dans la nuit, on ne sait pas où il va ni s'il est armé. On ne pouvait rien faire.
— Vous auriez pu le dire.
— J'aurais pu dire beaucoup de choses, capitaine, et la plupart n'auraient servi à rien.
Whitmore le regarda longtemps. Il avait vu des hommes rentrer de mission avec des poids invisibles sur le dos. Il savait reconnaître ceux qui ne s'en débarrasseraient jamais.
— On vous rapatrie dans vingt-quatre heures, dit-il finalement. L'infirmerie du camp de base, puis un transport pour l'Angleterre. Vous avez mérité le repos.
Jack acquiesça, mais il savait déjà qu'il ne dormirait pas. Pas avant d'avoir vu Émile. Pas avant d'avoir dit au revoir à ce qui restait de cette journée.
Il se leva, laissant la chaise grincer sur le plancher.
— L'infirmerie du champ de tir, c'est à deux kilomètres d'ici, dit Whitmore. Vous y êtes passé en venant.
— Oui.
— Vous avez vu quelqu'un que vous connaissiez ?
Jack regarda le capitaine, puis détourna les yeux. Il aurait pu parler de Claire. Il aurait pu expliquer ce qu'elle avait fait, ce qu'elle avait trahi, ce qu'elle avait été pour lui dans une autre vie, quelques semaines plus tôt. Il aurait pu la condamner à la cour martiale, à la potence ou au peloton d'exécution. Il avait les preuves. Il avait les témoins. Il avait le droit.
Il tourna la gamelle émaillée entre ses doigts, la posa près de la carte dépliée.
— Un messager est venu nous dire qu'un blessé français avait été transféré ici, dit-il. Émile Fontaine. Vous l'avez ?
Whitmore consulta un registre posé contre la caisse radio.
— Fontaine. Oui. Arrivé ce matin par évacuation chirurgicale. Plaie latérale gauche, pas de perforation de l'organe. Les médecins disent qu'il s'en sortira. Il est réveillé.
Jack ferma les yeux un instant. Une bouffée de chaleur lui traversa le corps, fièvre ou soulagement, il ne savait pas distinguer.
— Je peux le voir ?
— Vous êtes en permissions libre jusqu'à demain soir, Calloway. Voyez qui vous voulez. Mais vous irez voir l'infirmier d'abord, compris ?
— Oui, capitaine.
Whitmore lui indiqua la direction d'un geste. — La tente du triage est au nord. Vous ne pouvez pas la manquer.
Jack sortit dans la lumière déclinante. L'artillerie grondait toujours, loin au sud, là où la guerre s'enfonçait dans les haies du bocage. Il ne regarda pas vers le nord. Pas tout de suite.
Il resta un long moment immobile dans la cour, le vent frais du soir lui séchant la sueur sur le front. Il pensa à Henri, resté au pont avec ses hommes, prêt à repartir au combat. Il pensa à Émile, blessé mais vivant, sur une civière dans une tente blanche. Il pensa à Claire, menottée, emmenée quelque part où elle répondrait de ses choix.
Et il pensa au pont. À la craie, aux noms, à la fissure dans la pierre qui tiendrait ou ne tiendrait pas, à la route qui s'étirait derrière lui vers d'autres combats, d'autres rivières, d'autres ponts.
Il n'avait pas dit grand-chose, depuis son départ. Il n'avait pas dit les mots qu'il aurait fallu dire, à ceux qui méritaient de les entendre. Mais peut-être qu'il n'y avait pas de mots pour cela. Peut-être qu'il n'y avait que des actions, des traces à la craie, des saluts silencieux et des routes qu'on prend sans se retourner.
Il regarda une dernière fois vers le sud, vers le pont qu'il ne verrait peut-être jamais plus. Puis il traversa la cour de la ferme, se dirigea vers la tente du triage, et fit ce qu'il restait à faire.
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