Le Portrait Caché
Lire le chapitre 19: The Locket's Legacy
La pluie battait les vitres de l’appartement de son père lorsque Claire poussa la porte. L’humidité de Paris collait à sa veste, mais c’était autre chose qui alourdissait ses pas. Elle avait une heure avant de retrouver Marc à Roissy. Une heure pour poser une question qu’elle repoussait depuis des jours.
Son père était au salon, assis dans son fauteuil, un verre de cognac à la main. Il ne parut pas surpris de la voir.
« Tu pars, dit-il. Le regard de Marc est dans tes yeux. »
Claire ne s’assit pas. Elle resta debout, la pluie gouttant de ses cheveux sur le parquet.
« Papa, il faut me parler. Maintenant. Pas de métaphores, pas de silences. »
Auguste Dubois finit son verre d’un trait. Sa main trembla légèrement. Claire connaissait ce geste. Elle l’avait vu enfant, après la mort de sa mère.
« Qu’est-ce que tu sais, demanda-t-elle. Sur le portrait caché. Sur Laurent. Sur mamie. »
Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient rouges, non de larmes, mais d’une vieille fatigue.
« On m’a engagé, dit-il enfin. Pour effacer. »
Claire sentit le sol se dérober.
« Tu es restaurateur, papa. Ton métier… »
« Je *suis* restaurateur, coupa-t-il. Mais il y a dix ans, le père de Laurent m’a payé. Très cher. Pour nettoyer un tableau, oui. Mais surtout pour retirer une couche de sous-couche inférieure qui aurait pu révéler une signature. Une signature de Perrault. »
Le silence de Claire était un gouffre.
« Je l’ai fait », admit Auguste. Sa voix se brisa. « J’ai préparé le châssis. J’ai appliqué les vernis qui masqueraient les pentimenti. Mais je n’ai pas pu aller au bout. Quand j’ai vu le visage sous la couche de peinture — le visage de cette femme — j’ai compris. »
« Compris quoi ? »
Il se leva, traversa la pièce, ouvrit un tiroir verrouillé. Il en sortit une photographie jaunie qu’il tendit à sa fille.
La photo montrait une jeune femme tenant un bébé. La jeune femme avait un sourire doux, des cheveux bruns, et autour de son cou, luisant sous la lumière ancienne de l’atelier, pendait le médaillon. Celui-là même que Claire portait en ce moment, sous son chemisier.
Claire la regarda. Elle connaissait ce visage. C’était celui de sa mère.
« Maman… »
« Regarde le médaillon, Claire. »
Elle l’avait déjà vu. Mais elle ne l’avait jamais *vu*.
« Ce médaillon a appartenu à Élodie Vinet, dit son père. Ta grand-mère était une artiste, une admiratrice de Perrault. Elle l’a porté toute sa vie. Elle l’a donné à ta mère le jour où ta mère est née. Et ta mère me l’a donné… le jour où elle t’a eue. »
Claire releva la tête. Les morceaux s’assemblaient comme les fragments d’un vitrail enfin recomposé.
« Je suis la petite-fille d’Élodie ? »
Auguste s’affaissa dans son fauteuil. Toute sa force semblait l’avoir abandonné.
« Nous n’avons jamais su où elle était. Ta mère l’a cherchée toute sa vie. Quand ta mère est morte, j’ai hérité de sa quête. J’ai découvert que le tableau que je devais nettoyer appartenait à la famille de Laurent. Quand j’ai vu la couche inférieure — le portrait d’Élodie enfant, ou plutôt le portrait d’une femme qui ressemblait à ta mère de manière impossible — j’ai compris que Perrault avait peint une vérité. La vérité, c’était elle. C’était ta famille. »
« Et tu as laissé le tableau vivre. Pourquoi ? »
« Parce que je ne pouvais pas détruire la seule preuve que ta mère avait raison. Qu’Élodie n’avait pas simplement disparu. Qu’elle avait été effacée. »
Claire serra la photo contre sa poitrine. La pluie semblait s’être arrêtée. Le monde, aussi.
« Qui l’a effacée, papa ? »
Auguste secoua la tête.
« Je ne sais pas. Le père de Laurent savait. Laurent sait. Mais moi… je n’étais qu’un outil. J’ai refusé de devenir un assassin. Et je l’ai payé cher : je n’ai plus jamais reçu une commande de cette famille. Je suis devenu un fantôme dans ce milieu. »
Claire s’accroupit devant lui. Elle lui prit les mains.
« Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ? »
« J’avais peur, ma fille. Peur pour toi. Regarde ce qu’ils t’ont fait en trois semaines : ils t’ont suivie, photographiée, menacée. Si tu avais su depuis le début… »
« Papa, regarde-moi. »
Il la regarda.
« Élodie était ma grand-mère. J’ai le droit de savoir. Et cette fuite à Buenos Aires n’est pas un début. C’est une fin. Je vais découvrir ce qui lui est arrivé. Et je vais récupérer ce médaillon — celui du portrait, celui qu’ils gardent caché quelque part comme un trophée. »
Il esquissa un sourire, le premier depuis longtemps.
« Tu ressembles tellement à ta mère. »
Claire se releva. Elle glissa la photo dans sa poche intérieure, près du passeport.
« Je dois y aller. Marc m’attend. »
Auguste hocha la tête. Claire se pencha, embrassa son front.
À la porte, il la rappela.
« Claire. Le médaillon que tu portes — il a été forgé à Buenos Aires. La marque du joaillier est à l’intérieur. J’ai cherché. Cette marque appartient à une maison de la rue Florida. Si tu vas là-bas, quelqu’un saura peut-être quelque chose. »
Claire toucha le métal froid sous son chemisier.
« Merci, Papa. »
Elle descendit les escaliers, le cœur battant. Dehors, la pluie avait cessé. Le ciel était d’un gris lumineux au-dessus des toits de Paris. Elle sortit son téléphone et composa le numéro de Marc.
« Je sais qui je suis, dit-elle. Je sais pour qui je cherche. Et je sais par où commencer. »
Elle monta dans un taxi, direction Roissy.
La quête ne faisait que commencer. Mais pour la première fois, elle n’était pas une fugitive en chasse d’un secret. Elle était une petite-fille en marche vers son héritage.
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