Le Portrait Caché
Lire le chapitre 18: Under the Paris Sky
Les marches de la butte Montmartre absorbaient encore la chaleur du jour malgré l'heure tardive. Claire s'arrêta à mi-chemin, les mains sur les genoux, et inspira profondément l'air chargé d'été et de notes de jasmin montant des jardins en contrebas.
« Tu regrettes déjà le vol ? » demanda Marc en la rejoignant, un sourire fatigué aux lèvres.
« Je regrette d'avoir dit oui à une balade quand je devrais dormir avant le vol de demain. »
Il tendit la main. Elle la prit. Depuis leur baiser dans son appartement, un accord silencieux s'était établi entre eux, une proximité nouvelle qui la surprenait encore à chaque contact.
Ils atteignirent l'esplanade du Sacré-Cœur. La basilique blanche se dressait dans la nuit comme un navire immobile, et derrière eux, Paris s'étendait en un tapis de lumières dorées. Le Sacré-Cœur n'avait jamais été son endroit préféré — trop de touristes, trop de clichés — mais ce soir, la ville semblait suspendue entre ciel et terre.
Marc s'accouda à la balustrade. Il ne regardait pas Paris, mais la voûte céleste.
« Ma grand-mère maternelle s'appelait Madeleine. Elle est née en 1928 à Alger. » Sa voix était douce, posée, comme s'il racontait une histoire qu'il avait longtemps gardée pour lui. « Elle a débarqué à Marseille en 1955 avec deux valises et un sac à main en croco. Elle disait toujours que c'était le sac qui lui avait trouvé du travail. »
Claire se tourna vers lui sans parler. Elle savait reconnaître le moment où quelqu'un s'apprêtait à ouvrir une porte fermée depuis longtemps.
« En 1958, elle a rencontré mon grand-père, un fils d'avocat parisien. Ils se sont mariés en 1960. Ma mère est née en 1963. Et puis mon grand-père a disparu en 1967. »
« Disparu ? »
« Pas mort. Disparu. Un matin, il est parti chercher le pain et le journal, comme tous les jours. Il n'est jamais rentré. » Marc laissa échapper un rire amer. « Le parfait cliché du mari qui se volatilise. Sauf que mon grand-père n'avait ni maîtresse, ni dettes de jeu, ni compte offshore. Il aimait ma grand-mère. Il aimait ma mère. Il n'avait aucune raison de partir. »
Le vent du soir souleva une mèche de ses cheveux noirs. Il la repoussa machinalement.
« Les journaux en ont parlé trois jours. La police a conclu à un départ volontaire, malgré l'absence de tout motif. Ma grand-mère a élevé ma mère seule, dans l'attente de ses retours de courses. Elle est morte en 1995 sans savoir ce qui était arrivé à l'homme qu'elle aimait. »
Le silence entre eux dura plusieurs secondes. En contrebas, un bateau-mouche dessinait un sillage de lumière sur la Seine.
« Je comprends, dit Claire. Attendre sans savoir. C'est pire que le deuil. »
Marc acquiesça. « Quand tu m'as parlé de ta grand-mère inconnue, de l'énigme d'Élodie, j'ai vu une chance de poser une question à laquelle personne n'avait jamais répondu. Peut-être pour Madeleine. Peut-être pour moi. »
Claire posa sa main sur la sienne. Il la retourna et entrelaça ses doigts aux siens.
« Tu penses que ton grand-père — »
« Je ne sais pas ce que je pense. Je sais juste que certaines absences laissent des traces que les générations suivantes emportent sans le savoir. Ma mère a toujours eu peur des départs. Devine pourquoi je suis devenu avocat ? Pour pouvoir retenir les gens, juridiquement, quand ils essaient de fuir. »
Claire rit doucement. « Pour un avocat, tu es étonnamment honnête. »
« Ne le répète pas à mes associés. »
Elle regarda une dernière fois la ville avant que leurs yeux ne se trouvent. « On part demain. Pour un continent inconnu. C'est terrifiant et pourtant... »
« Pourtant ? »
« Pourtant c'est la première fois depuis des années que je me sens sur le point de trouver quelque chose au lieu de le perdre. »
Il se pencha. Le baiser fut bref, tendre, complice. Quand ils se séparèrent, un éclair lumineux les frappa de plein fouet.
Claire cligna des yeux, aveuglée. Un second flash.
Elle pivota. Au bord de l'esplanade, un homme de stature moyenne, vêtu d'une veste sombre, tenait un appareil photo à l'ancienne, avec un boîtier argenté. Il avait déjà refermé l'objectif.
« Hé ! » cria Marc.
L'homme ne prit pas la peine de répondre. Il se retourna et dévala l'escalier qui descendait vers la rue Lamarck.
Marc s'élança. Claire hésita une seconde puis le suivit, ses espadrilles glissant sur les pavés.
Ils dévalèrent les premières volées de marches. L'homme avait plusieurs longueurs d'avance. Il courait vite, avec une aisance qui suggérait qu'il connaissait le quartier. En bas, il bifurqua brusquement dans une ruelle étroite.
Marc s'apprêtait à le suivre quand une voiture noire stationnée tous phares éteints démarra en trombe. Le faisceau des phares balaya la rue pendant une seconde. L'homme y avait déjà disparu.
Claire rattrapa Marc, essoufflée. « Tu as vu sa tête ? »
« Non. Mais j'ai vu son appareil. » Marc sortit son téléphone. « Un Leica M3, modèle 1954. Il vaut une fortune. Ce n'est pas un paparazzi de bas étage. »
« Quelqu'un nous filmait. Quelqu'un savait que nous serions ici. »
Marc jeta un regard dans la direction où la voiture avait disparu. « Personne ne savait que nous venions. Je ne l'ai même pas annoncé à mon assistant. »
« Moi non plus. Sauf que quelqu'un était là. » Claire sentit une main froide se refermer autour de sa nuque. La sensation d'être observée, qu'elle avait eue à Rouen, revenait avec une précision nouvelle. Elle se retourna vers la basilique, scrutant les ombres du parvis.
Des silhouettes anonymes. Des couples. Des touristes attardés.
« Ce n'est pas une coïncidence », murmura-t-elle. Il n'y avait presque personne autour d'eux, et pourtant la ville entière semblait soudain habitée de regards invisibles.
Marc se rapprocha, son regard balayant l'environnement. « On ne va pas à l'hôtel ce soir. Ni chez moi. Je connais un endroit sûr, près de la gare du Nord. On y prendra le train pour l'aéroport demain sans passer par les réseaux. »
Claire acquiesça, les bras croisés sur sa poitrine. Elle pensa à son passeport, à la photo de Nathalie dans sa poche intérieure, au ticket de Buenos Aires plié dans son sac. Tout ce qu'ils avaient trouvé pesait lourd. Mais la révélation de Marc pesait autrement.
Quelqu'un savait qu'ils viendraient ici. Quelqu'un savait peut-être qu'ils partiraient demain.
« Marc. »
« Oui ? »
« Si quelqu'un nous suit depuis Rouen, il sait tout. Il sait que nous avons parlé à Valois. Il sait pour Nathalie. Il sait pour le manifeste. » Sa voix se brisa légèrement. « Et il sait maintenant que nous sommes ensemble, que nous avons un lien. Peut-être qu'il attendait exactement ce moment. »
« Tu penses qu'il utilise nos émotions pour nous faire baisser la garde ? »
« Je pense qu'il nous photographie parce que nous sommes en train de devenir le prochain cliché de son dossier. » Elle frissonna malgré la chaleur nocturne. « Quelqu'un a effacé Élodie, détruit l'atelier d'Auguste, volé le portrait. Ce quelqu'un tient une trace de chaque personne qui a approché la vérité. Et ce soir, nous avons ajouté notre image à sa collection. »
Marc ne répondit pas. Il passa un bras autour de ses épaules et l'entraîna vers l'escalier sud. Ils marchaient vite, sans se retourner, mais Claire sentait les yeux invisibles sur sa nuque, et la ville de lumière ne lui paraissait plus un refuge.
Paris, qui l'avait vue naître, qui l'avait portée, lui semblait soudain un théâtre où chaque recoin pouvait cacher un spectateur patient.
Elle serra la main de Marc et accéléra le pas. Demain, Buenos Aires. Mais elle savait déjà que l'ombre les y suivrait.
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